Fragmentation territoriale, djihadisme et reconstruction étatique en Libye

Le 5 août 2016, un groupe de Libyens manifestent sur la place des Martyrs, à Tripoli, pour protester contre l’intervention militaire française en Libye, aux côtés des forces du général Khalifa Haftar. Une campagne antifrançaise bat son plein en Libye après l’annonce de la mort dans un accident d’hélicoptère de trois sous-officiers du renseignement en mission à l’est de Benghazi. (©Xinhua/Hamza Turkia)
Entretien avec Ali Bensaad, professeur des universités à l'Institut français de géopolitique (IFG) de Paris sur le devenir de la Libye, entre interventions extérieures et divisions internes.

La mort de trois militaires du service action de la DGSE dans un crash d’hélicoptère en juillet 2016 a médiatisé l’implication directe de la France en Libye en même temps qu’elle a montré la position trouble de Paris, qui soutient officiellement le gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU, mais appuie aussi un groupe opposé. Comment expliquer cette ambivalence ?

Ali Bensaad : La situation de la France est moins ambivalente que délicate. Elle est dictée par une situation un peu complexe qui la prend en étau. Il y a, d’un côté, le besoin de soutenir le gouvernement de Fayez el-Sarraj pour faire émerger et consolider une autorité centrale, seule à même de garantir une reconstruction nationale, et, de l’autre, l’urgence d’aider à contenir le djihadisme en Cyrénaïque, pourtant fief du gouvernement rival, mais où ce dernier, constitué d’un attelage très incertain et miné par des rivalités multiples, court le risque d’être débordé par le djihadisme ou du moins de le laisser prospérer. Pendant deux ans, le général Khalifa Haftar a été incapable de faire bouger les lignes de front contre les djihadistes, mais il a encore aggravé les fractures dans la société locale par ses méthodes brutales et ses ambitions politiques personnelles et celles de ses alliés fédéralistes qui bloquent par ailleurs les scénarios de sortie de crise à l’échelle nationale.

Je pense qu’il n’y a pas de doute sur l’engagement de la France, des pays européens et de la communauté internationale derrière le gouvernement de Fayez el-Sarraj, qu’ils ont contribué à faire émerger. Pour autant, la présence et la menace djihadiste ne se limitent pas seulement à Syrte où, il est vrai, Daech a réussi la seule implantation territorialisée en dehors de l’Irak-Syrie. Cette menace n’est pas moins importante en Cyrénaïque, et particulièrement à Benghazi. C’est là que se trouve le terreau historique du djihadisme. Et même si, là aussi, des étrangers sont présents en nombre, il ne s’agit pas du djihadisme « prêt-à-porter » d’importation de Daech comme à Syrte, qui était une greffe externe et qui, malgré une emprise territoriale importante, n’a pas réussi pour autant à prendre. Elle n’a pas réussi parce qu’elle méconnaissait le tissu social et n’y disposait pas de suffisamment de relais et s’est vite aliéné la population locale. C’est le contraire en Cyrénaïque où le djihadisme dispose d’ancrages et de relais sociaux, mais aussi politiques, même limités. Et il dispose surtout d’une mémoire, d’une connaissance de terrain et d’un capital de savoir-faire militaire et social. La Cyrénaïque a été dans les années 1990 et jusqu’au milieu des années 2000 un sanctuaire djihadiste qui a ébranlé le pouvoir de Mouammar Kadhafi, le contraignant à bombarder au napalm maquis et population civile. Dès le lendemain de la révolution, Ansar al-Charia, constitué d’anciens djihadistes qui avaient réussi à s’élargir à de jeunes révolutionnaires déçus ou radicalisés et à s’attirer la sympathie d’une partie de la population avec des activités caritatives, a commencé à s’attaquer à tout germe de constitution d’un État ou d’émergence d’une société civile. Il a inauguré sa stratégie de la terreur avec l’assassinat du général Abdelfettah Younes. Ce dernier avait réussi à rallier un grand nombre de militaires à la révolution et était susceptible de cristalliser autour de sa personne la constitution d’une nouvelle armée nationale. Cet assassinat a ouvert un cycle de liquidation systématique des anciens officiers de Kadhafi ayant rejoint l’insurrection – plus de 600 ! – qui a surtout frappé l’armée de l’air, la mieux formée. La société civile a connu le même sort, inauguré par l’assassinat d’Abdeslam el-Mismari, le coordinateur de la coalition du 17 février et qui sera suivi par celui de nombre de militants des droits de l’homme, dont la médiatique Salwa Boughaighis, et de beaucoup de journalistes. Ansar al-Charia Libye a été renforcé par l’exfiltration en Libye d’Ansar al-Charia Tunisie. Si cette dernière assume et revendique ses actes de terreur en Tunisie et se fait explicitement prendre la main dans le sac, à Benghazi, la branche libyenne entretient le flou. Elle ne revendique pas, mais ne condamne pas tout et ne se prive pas de stigmatiser les victimes, instillant une atmosphère de suspicion et de terreur. Ce flou lui sert à éviter la confrontation avec les combattants non islamistes qui luttent contre les méthodes brutales du général Haftar qui n’a pas réussi à faire bouger les lignes de front avec les djihadistes, mais a par contre réussi à faire basculer dans leur camp beaucoup de jeunes par sa brutalité et l’exaspération que suscitent les ambitions politiques de ce symbole détesté de l’ancien régime. C’est ainsi qu’on a aujourd’hui à Benghazi un conglomérat de diverses tendances djihadistes (Ansar al-Charia, Al-Qaïda au Maghreb islamique et Daech) couvert par la bienveillance des islamistes, et aux côtés desquels se retrouvent des révolutionnaires non islamistes qui veulent seulement en découdre avec Haftar. Et donc, si la menace djihadiste est moins massive et moins spectaculaire qu’à Syrte, il est beaucoup plus délicat et complexe de l’éradiquer à Benghazi.

C’est cette urgence à contenir le djihadisme en Cyrénaïque qui explique cet apparent engagement contradictoire de la France dans cette région aux côtés des forces de Haftar. Et c’est certainement grâce à la France qu’on note un recul récent des djihadistes dans certains quartiers de Benghazi. Mais la France n’est pas le seul pays présent en Libye : on y trouve aussi des Américains, des Anglais et des Italiens, qui sont peut-être les plus nombreux. Y a-t-il une distribution géographique des rôles entre puissances occidentales ? En tout cas, la France était mieux implantée par ses réseaux culturels et médicaux en Cyrénaïque, avant même la chute de Kadhafi, et on se rappelle de la présence française pendant la révolution, avec un hôpital français, une mission médicale, etc. Cela donne peut-être plus d’éléments d’informations et de facilités en général pour une intervention française en Cyrénaïque.

Quelles sont la réalité et l’origine de la présence djihadiste dans le pays ?

Historiquement, c’est dans la Cyrénaïque que la réalité djihadiste est la plus forte. Il ne faut pas oublier qu’avant même que Daech vienne s’implanter à Syrte, le djihadisme était déjà fortement présent dans cette partie de la Libye, notamment à Benghazi, alors qu’ un « émirat » existait à Derna bien avant que l’État islamique tente de s’ériger en territoire en Irak.

En fait, dans les années 1980 et surtout 1990, on a vu émerger un mouvement djihadiste très important dans cette région, au point de déstabiliser alors le pouvoir. Aujourd’hui, on essaie d’expliquer la montée du djihadisme en Libye par l’effondrement du pouvoir de Kadhafi, comme tout le reste d’ailleurs : le tribalisme, la fragmentation territoriale… Or tous ces éléments étaient déjà en maturation du temps même de Kadhafi et remettaient en cause son pouvoir. Les foyers djihadistes étaient si importants qu’ils l’ont contraint à bombarder le djebel Akhdar au napalm. À la prison d’Abou Salim par exemple, à côté d’une minorité de communistes et libéraux, étaient enfermés des milliers de prisonniers djihadistes et on estime à 1270 ceux qui ont été massacrés en 1996 et enterrés dans des fosses communes. C’est dans ce passé que puise le retour du djihadisme dans cette région et c’est pour cela qu’il y est plus fort qu’ailleurs.

Les mouvements djihadistes sont apparus dans les années 1980, mais les véritables groupes djihadistes n’ont fait leur apparition que dans les années 1990 sous l’influence des combattants libyens revenus d’Afghanistan. C’est en Cyrénaïque qu’ils ont trouvé un contexte favorable, la région ayant été marginalisée parce qu’elle avait été le fief de la confrérie Senoussi, matrice du pouvoir royal, que Kadhafi a cherché à éradiquer. Les années 1990 étaient également celles du contre-choc pétrolier et, surtout, de l’embargo imposé à la Libye qui firent baisser drastiquement ses revenus. C’est la Cyrénaïque qui en pâtit le plus, le pouvoir concentrant la redistribution du peu de revenus sur les secteurs les plus loyaux. Ces éléments majeurs se sont donc croisés avec le retour des « Afghans » et une influence orientale, du fait de la proximité, plus prégnante en Cyrénaïque, des mouvements islamistes égyptiens et des monarchies du Golfe. Beaucoup de jeunes ont rejoint les différents groupes armés qui se sont multipliés : le Parti de la libération islamique, le Mouvement des martyrs de Libye et le Groupe islamique de Libye ou Ansar Allah (Les disciples de Dieu). Mais c’est le Groupe islamique combattant libyen (GICL), dont la création a été annoncée en octobre 1995, qui est devenu le principal acteur de l’opposition armée. Ce groupe, fondé par Abou Abdallah Sadok, un ancien d’Afghanistan, s’est alors établi dans le djebel Akhdar. Il était fort de près de 2500 hommes, donc pas loin des effectifs actuels de Daech à Syrte. Il s’est attaqué frontalement aux services de sécurité, à l’armée, aux comités révolutionnaires, notamment dans la région de Benghazi et de Derna, et, par deux fois, a tenté d’assassiner Kadhafi. Le mouvement trouvait dans les régions appauvries de la Cyrénaïque une véritable pépinière de recrutement et a même réussi à enrôler des militaires. C’est aussi d’ailleurs pour cette raison que, pour réprimer les mouvements djihadistes, Kadhafi s’est appuyé non pas sur l’armée, dont il se méfiait par ailleurs pour son potentiel putschiste et qu’il avait marginalisée, mais sur des milices prétoriennes patrimonialisées et tenues par de proches parents (ce qui montre au passage que le phénomène milicien n’est pas tombé du ciel).

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