Boko Haram et la sécurité dans le Sahel : le rôle du Tchad et les perspectives stratégiques régionales

Le 28 juillet 2015, le représentant permanent du Tchad auprès des Nations Unies, Mahamat Zene Cherif, s’adresse au Conseil de sécurité de l’ONU au sujet des attaques terroristes et de la violation des droits de l’homme perpétrées par Boko Haram dans la région du bassin du lac Tchad. À cette occasion, le Conseil a exprimé son soutien à la force d’intervention conjointe multinationale (MNJTF) qui lutte contre les menaces du groupe terroriste et dont le siège est à N’Djamena, capitale du Tchad. (©UNPhoto/Evan Scheinder)
L’efficacité de la lutte contre Boko Haram et la menace terroriste dans le Sahel reste soumise aux fluctuations du soutien financier et de l’aide opérationnelle apportés aux États de la région. Le rôle du Tchad, plaque tournante stratégique et opérationnelle dans cette guerre, sera proportionnel au volume de l’aide internationale, à la capacité de coordination des réponses régionales et à la maîtrise des défis que traverse le pays.

La guerre contre Boko Haram : des progrès notables, mais limités sur le plan sécuritaire

Les armées des pays du bassin du lac Tchad enregistrent des victoires militaires incontestables et des succès réels contre Boko Haram depuis 2015. Elles sont ainsi parvenues à reconquérir des pans importants des territoires occupés par le groupe djihadiste au cours des dernières années. L’offensive menée sur plusieurs fronts, avec la réorganisation des dispositifs militaires dans les différents pays, a littéralement contribué à réduire pendant plusieurs mois les capacités d’attaque et de contrôle territorial des djihadistes. Mais ces victoires militaires n’ont pas empêché la poursuite des opérations et frappes meurtrières du groupe dans les différents pays de la région  : Nigéria, Niger, Cameroun, Tchad.

Après les premières victoires enregistrées par les armées, un optimisme hâtif s’est dégagé des discours, aussi bien chez les responsables politiques que chez certains officiers des pays de la région. Un optimisme qui traduit mal la maîtrise de la profondeur stratégique de la menace et les incidences de celle-ci dans les pays concernés et au-delà des frontières régionales. Le président Muhammadu Buhari avait initialement donné à l’armée nigériane jusqu’à fin décembre 2015 pour neutraliser le groupe islamiste. Mais, quelques mois plus tard, ce dernier reconnaissait que les opérations militaires devant mettre un terme aux capacités de Boko Haram pourraient durer plus longtemps que prévu (1). En 2016, c’est le ministre de l’Intérieur du Niger, Mohamed Bazoum, qui, s’adressant aux réfugiés et déplacés, les rassurait en indiquant qu’ils seraient tous en mesure de rentrer bientôt à la maison. Des paroles démenties quelques semaines plus tard non seulement par des détails sécuritaires peu maîtrisés dans le Sud du pays, mais aussi par l’attaque de Bosso, dans le Sud-Est, qui a tué une trentaine de militaires et fait des dizaines de milliers de déplacés.

La bataille contre la secte islamiste est loin d’être terminée. Même sur le plan strictement militaire, beaucoup reste à faire. Après l’humiliation de Bosso en juin 2016, la vaste offensive lancée en juillet par la Force multinationale mixte (FMM) contre Boko Haram sur les rives du lac Tchad s’est soldée par la consécration de la victoire de Damasak. Une victoire hautement symbolique pour le commandement de la FMM et nécessaire pour confirmer la pertinence et l’utilité de l’existence de cette force. Pour la réussite de cette opération, ce sont environ 3000 soldats, l’artillerie, les blindés et l’aviation militaire qui ont été mobilisés par le Niger dans le cadre de cette offensive. Par ailleurs, près de 4000 soldats tchadiens ont été engagés depuis le Tchad pour renforcer le dispositif, ainsi que 2000 Camerounais environ sur le front tenu par l’armée camerounaise. Les Nigérians ont pour leur part lancé plusieurs offensives simultanées (2). L’objectif tactique poursuivi était de prendre en tenaille les combattants de Boko Haram. Cette victoire de Damasak, « l’une des plus grandes » selon le général nigérian Lamidi Adeosun, commandant de la FMM, ne doit pas dissimuler les problèmes auxquels la FMM et les armées nationales font face, notamment le financement et la coordination des opérations.

Le défi financier et le poids persistant du cloisonnement des dispositifs sur la coordination des opérations

Mise sur pied depuis plus d’un an, la FMM n’a pas réussi à recueillir le budget nécessaire pour atteindre sa pleine capacité opérationnelle et réaliser ses objectifs politico-stratégiques dans la guerre contre Boko Haram. Le 1er février 2016, ce sont 250 millions de dollars (sur les 700 millions nécessaires) qui ont été promis par la conférence des donateurs pour financer la FMM afin de lui permettre de lutter contre le groupe djihadiste. La promesse a été faite au siège de l’Union africaine (UA) à Addis Abeba, en Éthiopie, en présence des délégations de l’Union européenne, des États-Unis et des communautés régionales africaines notamment. Mais le passage à l’acte constitue l’un des principaux obstacles à la mise en œuvre effective des stratégies de la FMM. Ce que le président Idriss Déby n’a pas manqué de relever au cours de la rencontre : «  La contribution multiforme des États et partenaires est plus que jamais attendue. Toutefois, nous souhaiterions vivement que toutes ces annonces de contributions qui sont faites aujourd’hui soient honorées d’urgence afin de démontrer notre ferme engagement dans la lutte contre le terrorisme. (3) »

Cette somme, si elle est effectivement mobilisée, permettrait certes de renforcer l’efficacité des opérations de la FMM, mais elle ne sera certainement pas suffisante pour gagner à la fois la bataille et la guerre. Les problèmes capacitaires structurels et logistiques demeurent importants. Les États de la région connaissent de vraies insuffisances pour supporter, sur une période longue et continue, le coût du transport et des mouvements des troupes et contingents, la mise en place des infrastructures et des capacités de ravitaillement, la dotation des systèmes modernes d’information et de communication capables de faciliter la surveillance, la reconnaissance et la fluidité des échanges de renseignements. Un rappel qui démontre suffisamment que, sur le terrain, les moyens financiers font défaut.

Les soutiens financiers aux succès notables et aux efforts de la FMM, depuis sa mise sur pied, sont tombés en deçà des objectifs fixés par les donateurs et les pays de la région. Une situation qui a obligé les membres du groupe de travail sur la lutte contre Boko Horam, y compris le Tchad, à assumer la majeure partie des coûts de la lutte contre le groupe. Après avoir joué un rôle de premier plan avec la France dans une intervention au Mali en 2013 pour repousser les groupes djihadistes, le Tchad est devenu indispensable dans la lutte contre les islamistes en Afrique de l’Ouest. Mais, faute d’un soutien financier approprié, cette puissance régionale aux équilibres fragiles pourrait voir sa force militaire sérieusement impactée par la guerre contre Boko Haram.

Par ailleurs, si la FMM devait se composer de 8700 policiers, gendarmes et militaires, cet effectif peine à être atteint de façon permanente. Depuis l’été 2015, le concept opérationnel, la répartition des zones d’intervention ainsi que les aspects juridiques ont été définis. Le champ de bataille n’offre cependant pas la possibilité d’un affrontement direct à partir de positions territoriales bien déterminées, mais donne plutôt des facilités au groupe djihadiste de perpétrer des attentats-suicides ou des attaques ponctuelles dans les localités relativement peu contrôlées par les armées régionales.

Sur le plan de la coordination et des échanges de renseignements, quelques verrous ont été levés. Les armées camerounaises, tchadiennes et nigérianes parviennent aujourd’hui à coordonner certaines opérations. Le droit de poursuite, qui constituait un obstacle tactique au déroulement et à la conduite effective des offensives contre le groupe djihadiste, est désormais de mise entre le Cameroun et le Nigéria. Ce droit de poursuite a permis, en décembre 2015, de mener une opération robuste dans les localités d’Achigachia et de Limani, le long de la frontière entre les deux pays. Grâce à la coopération entre les différentes armées, plusieurs attentats ont été déjoués et des usines de fabrication d’explosifs détruites.

Mais la coordination des opérations, notamment entre la FMM et les dispositifs nationaux prépositionnés, présente encore de sérieuses lacunes. Les pays membres de la Commission du bassin du lac Tchad gèrent chacun un secteur bien défini, et ce en fonction des capacités stratégiques et opérationnelles de chaque appareil de défense autour du lac Tchad  : le premier secteur, au nord du Cameroun, est contrôlé par l’armée camerounaise ; le deuxième, au sud-ouest du Tchad, est géré par les militaires tchadiens ; et le troisième, au nord-est du Nigéria est contrôlé par les éléments de l’armée nigériane. Au-delà de cette planification qui devait en principe fonctionner, les divisions persistent au sein du dispositif de coordination des opérations de la FMM. L’activation de l’unité Police et la planification de ses missions restent à parfaire, ce qui pose de sérieux problèmes de sécurité dans les territoires repris par les armées. Dans ce cas, l’expertise apportée par l’État islamique à Boko Haram peut tourner à l’avantage de ce dernier. Il faut donc impérativement récupérer définitivement les territoires occupés par la secte islamiste en assurant « le service après-vente », un travail qui doit être confié aux unités spéciales de police et aux acteurs du développement. L’absence d’un dispositif intégré pourrait s’avérer un obstacle majeur pour gagner cette guerre.

Sécurité alimentaire et défis humanitaires dans le bassin du lac Tchad

Au-delà des aspects strictement militaires, l’impact des victoires enregistrées au cours des derniers mois contre Boko Haram demeure limité en ce qui concerne la sécurité au sens large des populations locales. Les victimes de Boko Haram sont nombreuses et leur prise en charge effective n’est encore que partielle et demeure confrontée aux fluctuations de l’aide financière internationale. On compte environ 2,4 millions (4) de personnes déplacées et des centaines de milliers de réfugiés, soit une population supérieure à celle du Gabon. Le retour des déplacés et des réfugiés est un autre gigantesque défi à relever, surtout quand on observe que certains déplacés ont été forcés de fuir à plusieurs reprises, à cause des représailles de Boko Haram ou à cause des bombardements de la coalition.

Le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) parle d’ailleurs d’une « situation alarmante », avec de graves pénuries d’eau, de nombreux cas de maladies et d’insécurité entre ethnies et communautés dans les principaux camps de réfugiés ou de déplacés. Ces derniers continuent d’affluer dans la région de Diffa, au Niger, dans les camps de réfugiés de Sayam Forage et de Kabelaw, qui accueillent les déplacés internes, ainsi que dans la centaine de petits sites dispersés dans la région du lac Tchad et à la frontière nigériane. Le nombre de réfugiés et de déplacés suite à l’offensive de Damasak est estimé à plus de 241 000 personnes, mais ce nombre devrait encore augmenter selon le HCR (5).

À propos de l'auteur

Samuel Nguembock

Samuel Nguembock

Enseignant-chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), directeur de recherche à Thinking Africa et directeur régional de rédaction Afrique centrale à Africa24.

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