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Le terrorisme comme mode de guerre

Patrouille menée dans le cadre de ce qui était encore l’opération « Vigipirate », en mars 2014. Par définition, le terrorisme induit la « certitude de l’incertitude ». (© Kavalenkau/Shutterstock)
Si on lui porte une attention soutenue depuis plus de trente ans, le terrorisme reste paradoxalement un objet aux contours flous. La variété de ses définitions – plus de 160 ont été recensées – cache ainsi un phénomène complexe, mais fondamentalement politique. En ce sens, il est d’abord un mode de guerre irrégulier.

Comment donner une caractérisation raisonnable du terrorisme, dès lors que le terme est le plus souvent instrumentalisé et utilisé comme anathème visant à déconsidérer un adversaire ? D’abord, en constatant qu’il est fondamentalement une violence politique : l’histoire du terrorisme est celle de la diversité de ses causes, toujours politiques. Anarchiste au XIXe et au début du XXe siècle (mais aussi toujours de nos jours, en Grèce), il est aussi utilisé dans les luttes de libération nationale (IRA, FLNC, ETA, OLP et groupes palestiniens, FLN, etc.). Il peut être d’extrême gauche durant les « années de plomb » (Action directe, Brigades rouges, Bande à Baader, etc.) et parfois d’extrême droite (groupuscules américains) ou même environnementaliste. C’est aussi un mode d’action indirect pour des États instrumentalisant des groupes (l’Iran ou la Syrie dans les années 1980), comme pour les sectes (Aum Shinrikyo au Japon), tout comme il se fait un des outils de l’idéologie djihadiste (1).

En ce sens, le terrorisme n’est pas le produit de la « folie » ou de la « barbarie », deux catégories n’ayant que peu de valeur heuristique en études stratégiques (2), pas plus qu’il n’est lié spécifiquement à la religion : les Tigres tamouls, qui ont le plus haut taux de réussite en matière d’attentats-suicides, avaient des motivations politiques totalement séculières. Logiquement, le terrorisme n’est pas non plus assimilable à la criminalité, même si des passerelles peuvent exister entre eux. Cette dernière a pour motivation première le lucre et des gains matériels : si la violence qui peut être déployée est importante et que les organisations criminelles peuvent chercher une protection politique, leur but premier n’est pas politique.

Ensuite, en considérant que le terrorisme est le fait 1) de groupes non étatiques visant 2) des civils ou des infrastructures civiles, un groupe irrégulier attaquant des forces armées, fût-ce avec un véhicule piégé ou des ceintures d’explosif, ne fait pas du terrorisme, mais de la guérilla. Le résistant de la Deuxième Guerre mondiale plastiquant des voies de chemin de fer ou des ponts ne le fait parce qu’il s’agit d’infrastructures civiles per se, mais parce qu’elles sont utilisées par l’ennemi ; il ne commet donc pas un acte de terrorisme, mais de guérilla. De même, le ciblage délibéré de populations civiles par des États – lors des bombardements sur les villes au cours de la Deuxième Guerre mondiale, par exemple – ressortit à la catégorie des crimes de guerre commis avec des moyens considérés comme réguliers.

La fluidité du terrorisme

In fine, le terrorisme est donc une forme d’action armée, qui dépasse la seule violence politique (une manifestation antigouvernementale qui dégénérerait, par exemple) dès lors qu’il s’intègre dans un schéma d’action proprement stratégique, devant atteindre des fins et articulant des voies et moyens. De facto, la stratégie théorique considère le terrorisme comme l’une des composantes de la guerre irrégulière, avec la guérilla, l’insurrection ou encore la guerre des partisans, au sens contemporain (3). Les chemins de traverse entre ces modes d’action sont d’ailleurs nombreux et représentent une constante historique ne faisant que refléter la « dialectique des volontés opposées employant la force (4) ». Moyen du faible, le terrorisme peut être abandonné ou considéré comme secondaire dès qu’un groupe devient plus puissant et apte à mener des actions générant plus d’effets stratégiques. La trajectoire historique de ce qui est devenu l’organisation État islamique montre ainsi un passage du terrorisme à la guérilla ; puis à nouveau au terrorisme lorsque les forces américaines l’ont presque défait ; avant un passage, plus récent, à une techno-guérilla ne rechignant pas à continuer d’utiliser le terrorisme (5).

S’il est « l’arme du faible », le terrorisme n’en repose pas moins sur un mécanisme de démultiplication de ses conséquences. En l’occurrence, l’acte importe sans doute moins que la couverture médiatique qui lui sera donnée et qui projette littéralement la violence dans l’intimité des foyers, prolongeant ses répercussions (6). Ce mode de guerre est donc bien adapté aux conditions contemporaines, la surexposition médiatique lui permettant de propager son « agent actif », la peur. C’est d’autant plus le cas que nous vivons dans des « sociétés du risque » (7) recherchant, à tous niveaux, la certitude – alors que pareil mode de guerre joue naturellement sur l’incertitude de la prochaine frappe (8). Paradoxalement, c’est aussi par les médias que des logiques de résilience peuvent être déployées (9). Il s’agit donc de combattre autant les organisations utilisant le terrorisme que la peur elle-même (10).

L’efficacité du terrorisme dépend également de processus plus classiques– choix des moyens, ciblage, définition d’objectifs clairs – et peut tout à fait être analysée au prisme des principes de la guerre. En l’occurrence, il s’agit d’obtenir avec une économie des moyens, par une masse réduite et par le biais de la surprise et une concentration, non des forces, mais surtout, intermédiaire médiatique faisant, des effets – sans que cette liste ne soit exhaustive. La question de la surprise est évidemment essentielle et est liée à la structure des groupes l’utilisant – le terrorisme ne peut être qu’une « épée légère et maniable (11) » – comme à leur aptitude de projection. De facto, le couplage incertitude-peur ne fonctionne que par une manœuvre adéquate – au sens géographique, comme stratégique (12) – où la légitimité de l’État en tant que fournisseur de sécurité est remise en question.

Succès et échecs

Le terrorisme peut-il apporter à son utilisateur une victoire politique ? Si la réponse est a priori négative, il faut également nuancer. Premièrement, parce qu’il peut contribuer à inscrire une question donnée parmi les priorités gouvernementales et que les groupes l’utilisant peuvent ensuite se pacifier et entrer dans l’arène politique, en particulier lorsqu’il est question de revendications nationalistes. Deuxièmement, parce qu’il peut permettre à un groupe de « roder » ses capacités de combat avant de poursuivre une montée en puissance s’appuyant sur d’autres modes de combat plus efficaces. À l’inverse, il peut permettre de conserver des savoir-faire lorsqu’une organisation se voit réduite à la clandestinité – il peut donc lui permettre de « survivre » en attendant une éventuelle remontée en puissance.

Troisièmement, parce qu’il est question de guerre, et donc d’une dialectique, où les cibles, actuellement les États, ne sont pas des masses amorphes et peuvent elles-mêmes commettre des erreurs. C’est tout l’enjeu des débats autour du continuum sécurité-défense ; du lancement de l’opération « Sentinelle » ; de l’organisation des services de renseignement ; ou encore de la question de l’état d’urgence. Le risque est alors de voir la légitimité de l’État remise en cause non seulement par les groupes terroristes, mais également par les réponses qui y sont apportées. Il y a là un piège exigeant de se placer dans une perspective stratégique et non plus uniquement policière : la non-linéarité de l’ennemi impose souvent des réponses contre-intuitives.

La SNCF et le centre de recherche sur le terrorisme
 Même s’il n’existe sans doute pas à proprement parler un « terrorisme ferroviaire », ceux qui cherchent à s’attaquer à l’un des symboles de notre République n’hésitent pas, comme ce fut le cas lors de l’attentat déjoué à bord du Thalys du 21 août dernier, à s’en prendre à l’un des moyens de transport préférés des Français. La SNCF est en effet à la fois une entreprise de l’État et un « petit bout de France », ce qui en fait un symbole. Dès lors, comment sécuriser les voyageurs sans évidemment réduire de façon considérable la liberté d’aller et venir de nos compatriotes ? Car c’est justement aussi à cette liberté-là que veulent s’attaquer les terroristes…

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