La Chine face au défi de la connexion mobile

La Chine face au défi de la connexion mobile ; article de la revue Orients
À l'image de Shanghai, les grandes métropoles chinoises sont hyperconnectées. (© shutterstock/tcharts)
En partenariat avec la revue Orients, éditée par l'association des anciens élèves de l'Inalco (Inalco Alumni), nous publions ici un article paru dans son dernier numéro thématique (janvier 2017) - "Cultures sur internet, Géopolitique, langues et société" - qui aborde le développement du numérique en Chine. L’auteure montre comment les innovations dans ce domaine transforment les relations sociales, culturelles et le rapport entre société et État.

Pour en savoir plus sur la revue Orients, lire notre actualité.

En Chine, l’explosion des technologies numériques bouscule aujourd’hui même les traditions les plus ancestrales : 8 milliards de hóngba-o, les enveloppes rouges que l’on offre au Nouvel An à ses proches, ont été échangées en format électronique pour célébrer l’entrée dans l’année de la Chèvre. Ce n’est pas étonnant si l’on pense que cette puissance mondiale de l’internet compte aujourd’hui 710 millions d’internautes, soit 51,7 % de sa population. Les chiffres de la connexion mobileen Chine ont suivi une courbe vertigineuse : alors qu’en 2007 seuls 24 % des internautes naviguaient sur la Toile à partir de leur téléphone portable, en juin 2016 93 % d’entre eux accédaient à l’internet par leur mobile, ce qui constitue plus de 650 millions de mobinautes (1).

Cette croissance exponentielle est le fruit d’une politique nationale volontariste, menée par les dirigeants chinois dans l’axe de développement du numérique et des télécommunications au sein du 13e Plan quinquennal (2016-2020). La mise en avant de ces secteurs – née d’une pure vision stratégique économique – a rencontré un vif succès auprès de la population générant un incroyable ferment social sur le Net. Forums, blogs, réseaux sociaux et applications ont fleuri très rapidement en ligne. Il existe, toutefois, une immense fracture numérique entre villes et campagne : plus de 67 % des urbains ont accès à internet, contre seulement 31,7 % de la population rurale. De même, la connexion mobile a d’abord grimpé dans les principales villes jusqu’à atteindre une certaine saturation et un ralentissement relatif à partir de 2013. La croissance est à présent attendue dans les villes et les bourgs puis dans les campagnes au fur et à mesure que les infrastructures seront mises en place.

Le raz-de-marée mobile

On assiste aujourd’hui en Chine à une réelle transformation des modes et des habitudes de connexion. Le paysage numérique est dominé par l’explosion mobile : la consultation de sites Web par le téléphone augmente de façon régulière, + 136 % en 2015 par rapport à 2014, contre une diminution de la navigation sur ordinateur, – 29 % selon le rapport de We Are Social d’août 2015.

Dans un pays où l’ordinateur n’est pas entré dans la quasi-totalité des foyers comme cela a été le cas en Europe ou aux États-Unis, les téléphones portables ont pu d’emblée séduire le public chinois. Par leur ergonomie d’utilisation, leur moindre coût et le foisonnement de services qu’ils proposent, ils ont été adoptés très rapidement par les nouvelles générations, mais pas seulement. Les appareils mobiles en Chine dépassent le milliard, dont 780 millions sont des smartphones connectés à la Toile.

Le dynamisme du secteur numérique mobile en Chine tient également à la vivacité des entreprises chinoises, qui ont su et continuent d’investir massivement dans la recherche de nouveaux services pouvant correspondre aux besoins des utilisateurs. Les grands géants du Web chinois, tels que Tencent, Baidu ou Alibaba, innovent constamment et savent se réinventer afin de conquérir de nouveaux clients. Ainsi le moteur de recherche Baidu a lancé une ribambelle d’applications allant du service de géolocalisation à l’assistant médical à distance. Le géant du commerce en ligne Alibaba a quant à lui mis en place un système de paiement, « Smile to Pay », reposant sur la technologie de reconnaissance faciale.

L’exemple de l’application mobile WeChat – connue sous le nom de Weixin en Chine – est à ce titre éclairant. Avant qu’elle ne voie le jour en 2011, une autre application de messagerie instantanée de la même entreprise Tencent dominait le marché, QQ. Originellement un logiciel de messagerie pour ordinateur inspiré du software nord-américain ICQ, QQ avait été adapté en 2003 pour pouvoir être utilisé sur les téléphones. Mais, alors que Tencent aurait pu tout tabler sur QQ et ses centaines de millions d’utilisateurs, l’entreprise a décidé de repartir de zéro en créant une nouvelle application, pensée et adaptée aux smartphones, en s’affranchissant de l’héritage de l’ordinateur PC. Ce choix à la fois risqué et drastique illustre la dynamique d’innovation du secteur numérique chinois : plutôt que de s’accrocher aux gains passés, les entreprises privilégient souvent la prise de risque. Dans le cas de Tencent, cela a abouti à un double bénéfice : WeChat et QQ Mobile sont aujourd’hui les leaders des applications mobiles en Chine, avec respectivement 806 et 667 millions d’utilisateurs actifs au printemps 2016 (China Internet Watch, août 2016).

Héxiè

« Crabe de rivière », héxiè, se prononce presque comme « harmonie », héxié. Une seule variation de ton différencie les deux mots à l’oral. Les internautes utilisent ce terme pour parler de la censure : lorsqu’un mot ou un message est « harmonisé », bèi héxié, cela signifie qu’il a été bloqué sur la Toile chinoise.

Grâce à ce développement remarquable des entreprises du numérique, ayant suivi le boom de la connexion mobile, les services se sont multipliés : jeu en ligne, messagerie, vidéo, musique, e-commerce, toutes les solutions sont proposées, notamment aux jeunes internautes urbains connectés et assoiffés de nouveautés. On peut aujourd’hui en Chine prendre un rendez-vous avec son médecin, dialoguer avec ses enfants par un nounours connecté, ou encore se géolocaliser pour savoir dans quel restaurant des environs on ne fera pas la queue, tout cela à partir de son portable. Résultat : l’utilisation du téléphone mobile pour payer des factures, passer des commandes, regarder des vidéos ou faire des rencontres est bien plus fréquente en Chine qu’ailleurs dans le monde.

Utilisation massive des applications : les tendances

Certaines tendances sont à remarquer dans les usages des Chinois sur la Toile. Près de 92 % des internautes utilisent des applications de messagerie instantanée telles que WeChat et QQ Mobile, qui permettent non seulement d’envoyer des messages écrits et audio, mais aussi de passer des appels, effectuer des vidéos-conférences, ou partager des vidéos et des photos. Actuellement, l’application de rencontre Momo BB se trouve également sous le feu des projecteurs. Avec près de 80 millions d’utilisateurs, elle propose de rechercher des personnes à proximité, intégrer des groupes de discussion ou regarder d’autres utilisateurs en streaming. Wangxin BI§ a aussi rencontré un franc succès en faisant le lien entre vendeurs et acheteurs du site de vente en ligne Taobao, le premier site de e-commerce en Chine, appartenant au groupe Alibaba.

Il faut noter que ces applications mobiles vont bien au-delà du simple service de messagerie. En premier lieu WeChat, qui consiste plutôt en une plate-forme permettant d’accéder à de nombreux services. L’application obtient l’essentiel de ses profits des jeux vidéo qu’elle relaye, mais elle propose également une multitude d’autres fonctions allant du porte-monnaie numérique, à la lecture des QR codes (2) pour effectuer des achats, au GPS pour trouver une boutique, jusqu’aux services de bourse en ligne, la prise de rendez-vous, ou encore la traduction d’un texte en anglais à partir d’une photo.

Le succès de WeChat vient aussi de son modèle de fonctionnement : en s’abonnant à des « comptes officiels », gongzhong pingtai, l’utilisateur peut bénéficier de leurs services. Dépassant les 10 millions, ces comptes, qui fonctionnent comme des applications à l’intérieur de WeChat – selon le fameux concept app-within-an-app – peuvent être liés à des médias, des célébrités, des hôpitaux, des banques, des marques de vêtements, des constructeurs d’automobiles, des écoles, etc. En intégrant un compte officiel donné, l’on peut payer par téléphone à la caisse d’un supermarché, réserver une place au cinéma, commander un plat ou encore vérifier comment s’est passée la journée de son enfant à la crèche. De par leur inclusion dans la vie quotidienne, les applications comme WeChat tentent de devenir un tout-en-un indispensable aux mobinautes chinois. WeChat est d’ailleurs en tête des usages avec 35 % du temps passé en ligne sur mobile (3).

Les applications de paiement sont un autre domaine en plein essor en Chine : en 2015, les Chinois ont réalisé près de la moitié de leurs achats en ligne à partir d’un appareil mobile, notamment par Alipay, le service de paiement d’Alibaba. Dans les grandes villes, ces applications se posent en alternative pour la distribution de biens et services. On retrouve ainsi partout les QR codes pour effectuer un paiement : au restaurant, devant la machine à café, dans les magasins ou pour acheter un ticket de métro. Les applications de réservation de taxis, en plein essor, offrent une panoplie de services, allant des véhicules de transport avec chauffeur (VTC) jusqu’au covoiturage. La principale application chinoise de services de transports, Didi Chuxing, a même acheté les activités de l’entreprise Uber, qui représentait à l’époque du rachat sa rivale sur le gigantesque marché chinois.

La croissance du commerce numérique a également suivi une courbe vertigineuse avec 377 milliards d’euros en 2015, soit 10 % du commerce total en Chine. Les villes moyennes, lower tiers, occupent une part grandissante dans ce secteur du panorama économique : 60 % du trafic sur Tmall, une des principales plateformes de e-commerce chinoises, provient de ces villes. À la suite du déplacement de l’activité numérique de l’ordinateur vers le smartphone, le passage du monétaire au numérique a été fulgurant. Des applications hybrides réussissent à tirer parti de ce contexte bouillonnant où les start-ups fleurissent les unes après les autres. Il y a quelques années, les collectes de fonds s’effectuaient sur les microblogs tels que Sina Weibo, comme lors d’un séisme au Sichuan en avril 2013. Aujourd’hui, ce type d’action passe plutôt par des applications comme Youni qui conjugue la messagerie et le commerce mobile en proposant à ses utilisateurs de transférer des petites sommes d’argent pour effectuer des prêts personnels ou des donations.

À propos de l'auteur

Anna Zyw Melo

Anna Zyw Melo

Chercheure associée à Asia Centre, Anna Zyw Melo est diplômée en Master d’études chinoises à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Ses recherches portent sur le développement d'Internet en Chine, les médias et la société civile chinoise.
Sur ces sujets, elle a également collaboré avec différents médias et organisations (Courrier international, France 24, Europe-China Research and Advice Network).

Dans notre boutique

consectetur venenatis ut leo. libero porta. massa
Votre panier