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L’Asie du Sud-Est, un espace divisé face à Pékin ?

Le 11 novembre 2016, les membres d’équipage d’un navire de la garde côtière chinoise attendent dans le port de Hai Phong, dans le Nord du Vietnam, la visite à bord de leurs homologues vietnamiens dans le cadre d’une visite historique – la première de ce type – entre les gardes-côtes des deux voisins asiatiques, dans le contexte de vives tensions autour des îles de mer de Chine méridionale. (© Xinhua/Bai Guolong)

Face à l’accroissement des tensions en mer de Chine méridionale, les États d’Asie du Sud-Est mobilisent un éventail de réponses bilatérales, multilatérales et internationales, dont on aurait tort de sous-estimer la complexité.

Les conflits en mer de Chine méridionale sont l’objet d’une attention décuplée depuis 2009, dans le contexte d’une nouvelle phase de tensions tant dans les zones contestées qu’au plan diplomatique. Alors que la réponse des États d’Asie du Sud-Est à la rivalité grandissante entre la Chine et les États-Unis a souvent été analysée en bloc, l’existence de positions divergentes parmi eux a depuis été révélée au grand jour. Le risque de fracture de l’Asie du Sud-Est, tiraillée entre les deux grandes puissances, est le sujet d’une inquiétude généralisée, particulièrement dans le cadre de l’ASEAN (1). La difficulté pour l’organisation, qui comprend dix des onze États d’Asie du Sud-Est, de « parler d’une même voix » sur la mer de Chine méridionale est régulièrement critiquée. Or, l’accent placé sur la division de l’Asie du Sud-Est est trompeur.

D’abord, une telle perspective est fondée sur une vision réductrice de la position individuelle des États de la région, typiquement considérée comme le reflet d’intérêts externes et classée sur un spectre binaire, en fonction du degré d’allégeance à l’une ou l’autre des grandes puissances. D’autre part, l’ASEAN, malgré une marge de manœuvre limitée, a néanmoins été en mesure de développer une position commune sur les conflits en mer de Chine méridionale. Ainsi, en dépit de la faiblesse de leurs capacités matérielles, les États d’Asie du Sud-Est ont à leur disposition une diversité d’options, souvent mobilisées simultanément, dont ils se servent pour tenter de tirer leur épingle du jeu. La complexité des réponses mises en œuvre, qui varient non seulement d’un État à l’autre mais aussi dans le temps, est largement sous-estimée.

L’Asie du Sud-Est face à la rivalité des puissances régionales : quels éléments communs ?

Des éléments communs structurent bien entendu le positionnement des États d’Asie du Sud-Est face à la situation en mer de Chine. La montée de la Chine a été accueillie avec un mélange d’opportunisme et d’appréhension. Or, l’asymétrie en termes de puissance et l’interdépendance économique entre la Chine et l’Asie du Sud-Est continuant de grandir, l’affirmation de l’hégémonie chinoise sur la région semble de plus en plus inévitable. Dans ce contexte, l’enjeu de la mer de Chine méridionale, bien que d’une importance capitale, ne représente qu’une facette des relations entre la Chine et les États d’Asie du Sud-Est. Par ailleurs, si la majorité de ces États sont favorables au maintien d’une présence stratégique américaine dans la région, bien qu’à des degrés différents, il est clair que les États-Unis ne sont plus la seule grande puissance en Asie Pacifique. L’avenir du « pivot » asiatique, mené sous l’administration Obama, est loin d’être assuré après l’élection de Donald Trump. Pour les États de la région, il est crucial que Washington et Pékin parviennent à s’entendre pour assurer la stabilité de l’ordre régional en transition, de plus en plus multipolaire. En effet, la reconfiguration des rapports de puissance en Asie Pacifique ouvre également la voie à un rôle grandissant d’autres puissances régionales, comme le Japon, l’Inde et dans une moindre mesure la Russie, l’Australie et la Corée du Sud. Les États d’Asie du Sud-Est approfondissent ainsi graduellement leurs relations avec l’ensemble de ces puissances, en particulier au plan stratégique, et notamment face à l’accroissement des tensions en mer de Chine méridionale.

Le positionnement individuel des États d’Asie du Sud-Est sur la mer de Chine méridionale

Malgré l’existence de préoccupations communes, les divergences entre les États sont de plus en plus apparentes face à la rivalité grandissante entre les puissances de l’Asie Pacifique. Leurs positions individuelles sont le plus souvent classées sur un spectre allant de l’alliance avec les États-Unis à l’alignement sur la Chine, en passant par une stratégie médiane axée sur le renforcement des relations avec plusieurs puissances simultanément. Une telle approche, malgré son élégante simplicité, souffre de lacunes fondamentales. D’abord, elle a pour effet de sous-estimer la diversité des postures situées entre les deux extrémités du continuum, où la plupart des États de la région se placent pourtant. En outre, elle ne rend pas compte de la manière dont la position de chaque État évolue dans le temps, notamment en fonction de facteurs liés à la politique interne.

Quatre États d’Asie du Sud-Est sont directement parties aux conflits en mer de Chine méridionale : Brunei, la Malaisie, les Philippines et le Vietnam. Les Philippines et le Vietnam, qui réclament une plus grande partie des zones contestées, ont adopté une position beaucoup plus affirmée que la Malaisie et surtout, que Brunei – qui n’a aucune revendication de souveraineté sur les îles de la mer de Chine méridionale. Leur recours à une « diplomatie du mégaphone » face à la Chine a été très remarqué. En 2013, le gouvernement philippin, sous l’administration de Benigno Aquino III, a par ailleurs saisi la Cour permanente d’arbitrage de La Haye pour régler son différend avec Pékin. La Chine a officiellement refusé de prendre part à l’arbitrage, contestant la compétence de la Cour à statuer sur des questions relevant selon elle de la souveraineté territoriale. Le 12 juillet 2016, le tribunal rendait un verdict largement défavorable à Pékin, réduisant considérablement la portée de ses revendications.

Quant au Vietnam, s’il n’a pas pour l’instant eu recours à la justice internationale, préférant miser sur les canaux de communication privilégiés entre partis communistes, il n’exclut pas cette possibilité. En 2014, le déplacement par Pékin d’une plate-forme pétrolière dans la zone économique exclusive (ZEE) vietnamienne à proximité des îles Paracels a considérablement envenimé les relations bilatérales. Le Vietnam a par ailleurs suivi avec intérêt la procédure d’arbitrage, demandant au tribunal de tenir compte de ses revendications.

À la différence des Philippines et du Vietnam, la Malaisie préconisait jusqu’à récemment une « diplomatie silencieuse », se gardant de critiquer publiquement la Chine malgré des incursions répétées dans sa ZEE depuis 2013, et préférant transmettre ses préoccupations en privé. Du côté de Brunei, le sultanat a refusé de prendre part à des discussions informelles entre les parties sud-est-asiatiques aux conflits afin d’éviter d’incommoder la Chine. Quelques semaines avant que le verdict du tribunal de La Haye ne soit rendu, Pékin avait par ailleurs annoncé pouvoir compter sur le soutien de Brunei – en plus du Cambodge et du Laos – à sa position.

À propos de l'auteur

Stéphanie Martel

Stéphanie Martel

Doctorante en science politique, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et spécialiste du régionalisme sécuritaire en Asie Pacifique.

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