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Aux sources du terrorisme

Entretien avec Hélène L’Heuillet, maître de conférence en philosophie à l’université de Paris-Sorbonne et psychanalyste, auteure de Aux sources du terrorisme. De la petite guerre aux attentats-suicides (Fayard, Paris, 2009, 346 p.)

En page 87 de votre ouvrage, vous indiquez que le terrorisme vise à « éteindre le ressort de la puissance de l’autre » et, plus généralement, vous positionnez le terrorisme comme un mode de guerre – vous vous appuyez d’ailleurs sur les travaux de stratégistes – représentant une menace réelle. Mais comment un philosophe remonte-t-il aux sources du terrorisme ? Quelles sont-elles, d’ailleurs ?

Traditionnellement, le but d’une guerre est d’affaiblir l’ennemi. Les guerres traditionnelles adoptaient une logique de victoire. Clausewitz lui-même, qui a rendu compte des évolutions les plus nouvelles des guerres de son temps, ne pouvait imaginer une autre finalité à la guerre que celle qui consiste, pour un camp, à vouloir l’emporter sur l’adversaire. Le terrorisme nous confronte à tout autre chose. C’est encore trop peu dire que de souligner qu’il vise l’anéantissement de l’ennemi. Au-delà des pertes infligées à un État subissant sur son sol une attaque terroriste, la véritable cible des terroristes sont les survivants. L’effroi produit par l’attentat doit ébranler non seulement la force mais la croyance en la force, et la capacité de résistance. Dans les guerres classiques, l’effet de peur succède à l’acte de violence. L’attentat terroriste n’est au contraire qu’une mise en scène de l’effet de terreur – lequel constitue le véritable but de l’opération.

Pour être une forme de guerre différente des guerres classiques, le terrorisme n’en est pas moins une guerre. Guerre singulière, certes, dont la stratégie est celle de l’échec. La grande nouveauté du terrorisme est qu’il n’est plus nécessaire de gagner pour gagner. On comprend que cette logique ruine par avance toute négociation. Comment parler et s’entendre avec celui qui, ne souhaitant pas vaincre, n’a rien à perdre, et joue dans chaque opération le tout pour le tout ? Cette visée nouvelle du terrorisme, poussée à son terme dans la pratique de l’attentat-suicide, représente une menace non seulement pour nos vies mais pour nos esprits. La guerre, il est vrai, a toujours fasciné les hommes. Mais là encore, l’impact du terrorisme est inédit. Celui-ci touche un ressort psychique différent de l’amour classique de la guerre. Plus question désormais de vibrer à la vue de l’uniforme, à l’exercice de l’autorité ou à l’espérance de la gloire. La guerre terroriste fait bien plutôt résonner en chacun son rapport à l’objet « rien ». Elle réveille chez certains la tentation nihiliste, l’appétit de la déflagration totale, le rêve de l’incendie général.

Pour remonter aux sources du terrorisme, il faut donc rechercher l’origine de cette tentation nihiliste. C’est sur ce point que la philosophie a son mot à dire. Ce n’est pas seulement dans l’histoire factuelle que l’on peut saisir la portée du recours à la terreur mais aussi dans l’histoire des idées, et particulièrement, en l’occurrence, dans l’histoire de la conception que les hommes se sont faite de la critique, de la contestation, et de la négation en général. Le nihilisme est un mouvement d’idées qui naît en Russie au milieu du XIXe siècle à partir du rejet de la philosophie de Hegel, et du rôle qui y est accordé à la négation. L’enjeu est considérable car, dans la mesure où le marxisme est une transformation de l’hégélianisme, on peut affirmer que le terrorisme n’est pas marxiste. Cela ne signifie évidemment pas que, dans l’Histoire, des mouvements se réclamant du marxisme n’aient pu se servir de l’arme de la terreur, mais outre que ceux-ci pratiquèrent un éclectisme idéologique, ils ne sont pas allés au bout de la destruction. Les anarchistes russes furent les premiers, mais pas les derniers, à tirer enseignement du nihilisme pour passer à l’acte terroriste, et se résoudre à la destruction totale. Certes, ces premiers terroristes nous paraissent bien dignes d’être excusés, non seulement parce qu’ils luttaient contre le despotisme, mais aussi parce qu’ils se sont eux-mêmes limités à la pratique de l’assassinat politique, épargnant tous ceux qu’ils jugeaient étrangers à leur combat. Néanmoins, on lit bien dans leurs écrits, par exemple dans le Journal d’un terroriste, de Boris Savinkov, que le suicide constitue déjà l’horizon de leur acte, et qu’ils sont animés de la volonté messianique d’en passer par la destruction totale en concédant le moins possible à la négociation politique, au discours commun, voire à la propagande classique – l’attentat représentant une sorte de « propagande par les actes ».

Vous indiquez à plusieurs reprises que l’évolution du terrorisme est inévitable, notamment parce que son champ d’action se situe dans la psychologie. Selon vous, vers quoi allons-nous ? Vers une expansion du terrorisme ?

Le terrorisme résulte aussi d’une modification du rapport à l’autorité. La guerre terroriste est en quelque sorte une guerre non œdipienne, au sens où l’on peut, à la suite de Freud, nommer mouvement œdipien la séparation du sujet avec l’autorité maternelle et la résolution de s’en remettre à la loi du père. Les guerres traditionnelles sont œdipiennes car elles sont livrées pour des symboles, pour un drapeau, pour un nom, voire une frontière. C’est le respect des ancêtres qui commande aux hommes de défendre leur patrie. Ce service, et parfois ce sacrifice, se paye de destruction. Mais celle-ci ne constitue pas un but en soi, et elle doit être limitée. Même à la guerre, il faut bien se tenir et ne pas faire n’importe quoi. Il est vrai que les armées en campagne ne se conduisent pas toujours parfaitement, mais ces comportements sont dénoncés et blâmés. Quand la destruction devient le but même de l’action, comme c’est le cas dans le terrorisme, on fait fi de cette loi supérieure qui rend comptable d’actes qu’on ne souhaiterait pas voir infligés aux siens ou à soi. Intervertir les valeurs de la vie et de la mort, comme dans l’attentat-suicide, va à l’encontre de toute loi symbolique destinée à régler les rapports humains. Si la guerre classique transgresse l’impératif de ne pas tuer ni se tuer, c’est encore en vue de rendre possible la vie, la vie des descendants. Nécessairement, la destruction est alors bornée par l’attachement à la vie. Mais quand la mort prétend devenir une valeur, on voit mal se dessiner un quelconque point d’arrêt.

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