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Théorie, processus et organisation de la manœuvre des capteurs

Par Christophe “Tarazboulba” Fontaine, lieutenant-colonel, commandant en second de l’Escadron de Drones 1/33 Belfort. Article publié dans DSI n°87, décembre 2012.

Les opérations militaires modernes sont le fruit d’un subtil équilibre entre des actions cinétiques conventionnelles et/ou spéciales, d’autres faites de déception et d’influence, sur terre, sur et sous le dioptre, dans les airs, dans l’espace et le cyberespace. Le tout est généralement planifié, conduit et opéré en interarmées, en interallié ou en coalition. Dans la plupart des cas, ces opérations sont conduites dans un cadre juridique bien normé : une résolution du conseil de sécurité des Nations-unies. Ces plans et ces actions ne sont possibles que couplées, alimentées, éclairées par les fruits d’un plan de recueil de renseignement qui est déclenché avant les opérations.

Son application se poursuit tout au long de ces dernières. Et, parfois, se prolongent même à l’issue de leur conclusion. Le renseignement est à la fois l’amorce du processus des opérations militaires modernes, le lubrifiant des rouages de cette machinerie complexe et son carburant. En effet, le processus de poursuite d’une politique par d’autres moyens que la diplomatie ne peut, et ne doit se concevoir, qu’appuyé par cette manœuvre des capteurs. L’enjeu est bien d’atteindre l’Etat Final Recherché (EFR), tel que défini par le niveau politico-stratégique.

Trois engrenages sont donc actionnés de manière synchrone par le niveau opératif en vue de l’obtention de l’EFR : le ciblage, les Actions de Perceptions sur l’Environnement Opérationnel[1] (APEO, ex-Opérations d’Information ou OI) et la manœuvre des capteurs. Le ciblage est certainement l’engrenage principal d’une opération où l’action “kinetic” est dominante. Il consiste en l’application de la force en vue d’obtenir des d’effets de différentes natures. Celui des APEO n’est pas moins important. Il s’agit d’influencer, de convaincre, voire de susciter l’adhésion, par l’application d’effets agissant dans le champ immatériel qu’est la dimension psychologique et affective de l’adversaire. Cela s’applique aussi à la population qui l’entoure.

Quant à celui constitutif de la manœuvre des capteurs, il irrigue constamment les deux autres. C’est au travers de ces trois rouages que s’exprime donc tout l’art opératif, dans le cadre d’une manœuvre générale, faite de commandement, de coordination, de déconfliction et de synchronisation des actions des composantes air-terre-mer-forces spéciales. Il s’agit d’obtenir des effets précis, pertinents, durables et décisifs sur le système adverse. C’est véritablement à ce niveau, qui se trouve à la croisée du monde politique, diplomatique, civil et militaire, que se conduit cette manœuvre globale de coordination des actions cinétiques et non cinétiques, du recueil du renseignement et, plus généralement, des effets à obtenir.

La description fine des interactions entre ces trois rouages dépasse très largement le cadre de cet article. Bien que cela représente un intérêt majeur pour appréhender et comprendre les subtilités de la planification et de la conduite des opérations militaires modernes, cet article se limitera simplement à préciser les contours théoriques de leurs interactions avec celui de la manœuvre des capteurs. Ainsi, seront abordés les processus, le cadre temporel, les structures & les acteurs, leurs fonctions et les interactions de cette dernière avec les deux rouages précédemment cités.

Un peu de théorie

Sans que l’on puisse affirmer la primauté d’un des rouages sur l’autre, il est remarquable que la manœuvre des capteurs soit présente sur l’intégralité de l’échelle de temps des opérations : la planification, la conduite et le désengagement. Elle est contributrice des opérations dès le départ, aux travaux de planification à froid et en anticipation. Le but est d’assurer d’une part, le meilleur emploi de la totalité des senseurs mis à disposition du chef de niveau opératif lors de la génération de force, et d’autre part, d’assurer la satisfaction optimale des différents demandeurs/clients (dirigeants politiques, niveau stratégique, chefs de composante tactique, unités sub-tactiques, pion de théâtre).

Elle vise par une phase de Préparation de l’Espace Opérationnel (PREO), au delà du renseignement des autorités, à préparer le déclenchement potentiel d’opérations. Dans cette phase, les capteurs sont multiples : satellites d’observation radar et optique, drones de longue endurance opérant à haute altitude et à distance de sécurité de type HALE, capteurs terrestres, aériens et maritime opérant dans le champ électromagnétique, sources humaines et ouverte, etc.

Après la phase autonome de préparation de l’espace opérationnel, la manœuvre des capteurs se place en soutien des deux autres rouages, ciblage et APEO, pendant les phases actives de l’action coercitive. A l’issue de cette dernière, elle redevient dominante, dans la partie finale des opérations (en phase de repli ou de désengagement), afin d’appuyer la force. Il s’agit notamment de donner les éléments d’appréciation permettant d’évaluer, en fonction de critères prédéfinis en planification, l’obtention de l’EFR. Cette manœuvre des capteurs vise à donner les éléments d’appréciation au décideur politico militaire qui lui permet de prononcer la fin de l’opération et le désengagement de la force.

Dans la conduite des opérations, la manœuvre des capteurs est en permanence présente par des actions de recueil visant à alimenter les différents organes de décision et/ou d’action. Ces deux fonctions opérent selon des boucles temporelles dissymétriques. Ils ont, de ce fait, des besoins en renseignement d’un niveau de granularité différent. Cela impose à cette manœuvre, de non seulement gérer la satisfaction de ces différents acteurs, avec leurs contraintes plurielles : temps – pertinence – synthèse – précision, mais, aussi leurs différents besoins de synthèse. Au-delà de la quantité, ce qui importe est la pertinence du renseignement et sa temporalité (âge du renseignement). En effet, comme nous l’avons déjà noté, l’information et le renseignement sont à la fois les amorces de tous les cycles décisionnels, mais en sont aussi le carburant tout au long de la campagne. Tous deux permettent l’amorçage de ce mécanisme complexe que représente une opération militaire moderne, quelque soit son intensité. Sa conduite devra invariablement être réalisée au gré des écueils que sont la friction et le brouillard de la guerre.

Cette manœuvre fonctionne, dans un modèle optimal, et à l’instar du ciblage, sous la forme d’un échange permanent entre les différents niveaux de la structure de commandement. Du bas vers le haut (bottom-up), sont fournies les demandes de soutien renseignement Surveillance, Acquisition d’objectifs, Renseignement et Reconnaissance (SA2R[2]) ainsi que l’état capacitaire des moyens de recueil organiques non complètement utilisés pour la satisfaction des besoins des unités élémentaires. Du haut vers le bas (top-down) en découlent une coordination, une déconfliction, un séquencement et une répartition des priorités et responsabilités de recueil élaboré au niveau opératif sous la forme d’un plan et d’un tasking. Pour cela, une structure de coordination, de collecte des besoins et de l’état du renseignement recueilli est mise en place au sein de toute la structure de commandement. Il s’agit d’un réseau de cellules parentes nommées Coordination Intelligence Surveillance & Reconnaissance Management (CCIRM). A son sommet, au niveau opératif, se trouve un organisme en charge de la direction de cette manœuvre : le Daily Assets Reconnaissance Board (DARB). Au niveau d’un JFACC, il est complété par une Intelligence Surveillance and Reconnaissance Cell (ISARC). Cette structure DARB – CCIRM – ISARC est fondamentale pour le bon fonctionnement et la fluidité de cette manœuvre.

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