Gambie : la chute d’un dictateur

Le 23 septembre 2009, le président gambien Yahya Jammeh est reçu à la Maison-Blanche par le président américain Barack Obama. À la tête de la Gambie depuis 22 ans, il a dû renoncer au pouvoir sous la pression des pays d’Afrique de l’Ouest qui menaçaient d’intervenir militairement pour sortir le pays de l’impasse institutionnelle provoquée par son refus d’admettre sa défaite à l’élection présidentielle de décembre 2016. (© White House/Lawrence Jackson)

Le renversement de Yahya Jammeh met un terme à plus de vingt ans de dictature dans ce minuscule pays anglophone enclavé dans le Sénégal. Il est le point d’orgue d’un scénario largement atypique, ayant bénéficié d’une rare conjonction entre élan de libération démocratique à l’intérieur et intérêts de pays de la région.

Son cinquième scrutin présidentiel lui aura été fatal : battu dans les urnes gambiennes le 1er décembre 2016, reconnaissant sa défaite avant de la contester une semaine plus tard, Yahya Jammeh a finalement été contraint par la force de quitter le pouvoir le 21 février dernier, après six semaines d’une crise post-électorale très atypique et particulièrement riche en rebondissements. En effet, le dictateur a pris le risque paradoxal d’être battu dans un scrutin libre, puis a reconnu sa défaite (avant de rebondir). Quant à l’intervention militaire extérieure, bénéficiant de la légalité internationale, elle a atteint ses objectifs sans qu’une goutte de sang soit versée.

L’analyse de l’articulation entre ces deux niveaux, internes et externes, permet de comprendre les ressorts d’un tel scénario combinant, d’une part, un nouveau rapport de forces à l’intérieur, sur fond de crise du régime, et, d’autre part, au-delà de l’affichage (« Restaurer la démocratie »), des enjeux de pouvoir au niveau régional (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, CEDEAO), mais surtout sous-régional (Sénégal), suffisamment forts pour faire plier le dictateur.

La crise

Si Jammeh a pris le risque d’un scrutin libre, c’est que, installé dans la posture populiste de l’homme providentiel qui s’arroge le monopole de représentation du peuple, il n’imaginait pas être battu ! Et il s’arrangeait pour ne pas l’être, jouant à la fois la carte de la séduction et celle de la répression.

Les ressorts de la dictature

Sur le plan de la séduction, il s’était construit une base électorale de diverses manières :

• par des investissements dans les infrastructures (routes, hôpitaux, écoles…), qui répondaient incontestablement à une demande ;

• par la mise en scène de ces réalisations, imposant dans les esprits l’équation « Jammeh égale développement » ;

• par des pratiques clientélaires qui reposaient sur de multiples bases : économiques (bourgeoisie marchande tirant profit de la fonction d’État-entrepôt (1), forces de sécurité et innombrables agents du régime redevables d’un emploi…), mais aussi ethniques, auprès de l’ethnie du dictateur (les Diola), grossie par l’immigration casamançaise et devenue une masse de manœuvre électorale, voire sécuritaire (2).

Sur le plan de la répression, il pouvait se permettre d’organiser des scrutins apparemment libres le jour J, dans la mesure où tout était mis en œuvre en amont pour les remporter. Les moyens matériels et financiers de l’État étaient mis à la disposition des candidats du pouvoir. Une police secrète omniprésente, la NIA (National Intelligence Agency), et une milice, les Junglars – qui s’occupaient des basses œuvres : arrestations d’opposants, intimidation des défenseurs des droits de l’homme, suspension ou fermeture de radios ou de journaux, disparition, torture, assassinat de journalistes… –, étaient chargées de la répression de l’opposition et de la société civile. Des pressions étaient exercées sur ceux qui auraient malgré tout été tentés de voter contre le régime (par exemple, le chantage à l’électrification de zones rurales). Enfin, des fraudes étaient commises lors des scrutins, qui ont parfois conduit tout ou partie de l’opposition à les boycotter. Contrôlant ainsi le pouvoir législatif, Jammeh pouvait modifier la Constitution à sa guise pour écarter les opposants et assurer sa reconduction au pouvoir, tout comme il pouvait assumer la nature politique d’un régime dont la fin affichée (le développement) justifiait à ses yeux les moyens (la dictature). Mais, trop sûr de lui, le régime n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir que la situation était en train de lui échapper.

Un système en crise

La dictature est entrée en crise lorsque la situation économique et sociale a commencé à se dégrader, il y a deux ans (3). Cette dégradation est largement imputable à la nature et aux choix du régime : celui d’un modèle économique extraverti, sensible à la conjoncture (tourisme, État-entrepôt), mais aussi celui d’un modèle politique autoritaire et prédateur, sur fond de népotisme, commettant des violations graves et répétées des droits de l’homme, à l’origine du gel de l’aide occidentale. Aggravée par des mesures censées y répondre (la hausse des taxes), la crise économique a touché de plein fouet des populations laminées par la baisse de l’activité et la hausse des prix. Fuyant la dictature ou la crise économique, ou les deux à la fois, des dizaines de milliers de jeunes ont quitté le pays, faisant de la Gambie l’un des premiers pourvoyeurs de migrants vers l’Europe. Démenti par la réalité, le discours officiel sur le développement devenait de moins en moins audible.

Incapable d’apporter des réponses satisfaisantes à cette crise dont il est en grande partie responsable, le pouvoir a recouru à des dérivatifs en jouant sur plusieurs registres et en visant différentes cibles, avec pour résultat de perdre à chaque fois de nombreux soutiens et de grossir les rangs de ses ennemis : registre nationaliste et anti-impérialiste lorsqu’il s’en est pris aux Occidentaux (sortie du Commonwealth en 2013, rupture avec l’UE en 2015) ; registre nationaliste lorsqu’il s’en est pris au Sénégal (hausse vertigineuse des taxes routières de traversée de la Gambie) ; registre des mœurs, lorsqu’il s’en est pris violemment aux homosexuels ; registre religieux, lorsqu’il a proclamé une République islamique en 2015 (à des fins de politique autant extérieures qu’intérieures) ; registre ethnique lorsque, pour gagner l’appui du reste de la population, il s’en est pris aux Mandingues, principal groupe ethnique du pays…Mais le système a fonctionné aussi de moins en moins bien parce que le corps électoral a évolué. De plus en plus jeune, de plus en plus instruit (notamment grâce à l’université, créée par Jammeh), il est aussi de plus en plus connecté à ce qui se passe dans le reste du monde. L’influence d’une diaspora gambienne active en Amérique du Nord ou en Europe s’est ainsi exercée à travers des radios ou des journaux alternatifs et par le biais des réseaux sociaux, qui ont joué un rôle déterminant dans la mobilisation contre le régime.

Le tournant décisif intervient en 2016, quand la crise sociale trouve une expression politique à l’approche de l’élection présidentielle. En avril, Y. Jammeh pense écarter toute menace électorale en arrêtant son principal opposant, Ousseynou Darboe (United Democratic Party, UDP), à la suite d’une manifestation. C’est l’inverse qui se produit : les partis d’opposition choisissent de présenter un candidat unique à l’élection, offrant ainsi une alternative d’autant plus crédible que les résultats du scrutin sont désormais comptabilisés sur place, ce qui limite considérablement les risques de fraude. C’est le candidat de cette coalition, Adama Barrow, jusque-là inconnu (trésorier de l’UDP, il dirigeait un cabinet immobilier à Londres), qui l’emporte le 1er décembre avec plus de 45 % des voix. Par rapport au précédent scrutin, l’effondrement du dictateur est spectaculaire : il perd plus de la moitié de ses voix, passant de 72 à moins de 37 % des suffrages (4).

Le coup de force

Le plus surprenant dans l’affaire est cependant moins la défaite de Jammeh que son acceptation de la défaite. Tout laisse à penser que c’est parce qu’il ne l’avait pas vue venir et qu’il n’avait pas de plan B : la suite des événements montre que ni lui-même, ni son entourage n’avaient renoncé au pouvoir, non seulement par goût, mais aussi, et peut-être surtout, par crainte de poursuites judiciaires pour atteintes aux droits de l’homme. Certains, dans l’entourage du nouveau président, en ont en effet maladroitement agité la menace, alors que Jammeh était encore en place. Plutôt que de risquer un passage en force, le sortant a attendu une occasion favorable.

Cette occasion, c’est un rectificatif des résultats par la Commission électorale indépendante qui la lui fournit : avec 43,34 % pour Barrow et 39,6 % pour Jammeh, l’écart n’est plus que de 19 000 voix. De quoi permettre au sortant de rebondir : une semaine après les résultats, il les conteste et saisit la Cour suprême pour les annuler. C’est la douche froide ! Après la liesse des premiers jours, la population ne bouge plus, par crainte de la répression. Les arrestations reprennent en effet : la dictature est de retour ! Mais la société civile résiste, par d’autres moyens. Dès le 9 décembre, le hashtag « #GambiaHasDecided » se répand sur les réseaux sociaux et devient le slogan fédérateur des opposants au coup de force. L’université se met aussitôt en grève, et les appels enjoignant à Jammeh de quitter le pouvoir se multiplient dans les jours qui suivent, venant de tous les secteurs de la société civile (avocats, infirmiers…), y compris parmi ceux qui passaient jusque-là pour des soutiens au régime (commerçants, chefs religieux…) : pour beaucoup, la réprobation du coup de force, le risque de paralysie du pays et la crainte de désordres l’emportent sur toute autre considération. Donnant officiellement tous les pouvoirs au chef de l’État, la proclamation de l’état d’urgence à quelques jours de la fin de son mandat n’est cependant pas pour les rassurer. Mais ce sont les pressions extérieures qui vont accélérer la chute du régime.

La pression externe

La condamnation du coup de force du président gambien est quasi unanime, venant notamment des pays occidentaux et des organisations internationales (CEDEAO, Union africaine – UA, ONU). En dépit d’un accord militaire signé peu avant (en septembre), la Russie elle-même lâche Jammeh : la crainte de l’enlisement dans ce qui aurait pu devenir un bourbier l’emporte sur la perspective, pourtant séduisante, d’une base russe sur la côte ouest de l’Afrique.

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