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Fin de la politique de l’enfant unique en Chine : trop peu, trop tard ?

C’est le 29 octobre 2015 que les autorités chinoises ont définitivement aboli plus de trois décennies de politique de l’enfant unique, en autorisant les couples à avoir deux enfants. Plus de 17 millions de naissances ont ainsi été enregistrées en 2016, un record depuis l’an 2000 avec une hausse de 1,3 million sur un an. Mais les résultats ne correspondent pas aux objectifs initiaux, qui tablaient sur une hausse de 3 millions par an pendant 5 ans. Les coûts liés à l’éducation, au logement et à la santé n’incitent pas à un agrandissement de la famille. (© Xinhua/Zhang Bowen)

Premier pays au monde par sa population, la Chine n’en demeure pas moins un géant démographique aux pieds d’argile, fragilisé par les conséquences de la politique de l’enfant unique – source notamment d’un déséquilibre de la pyramide des âges, ainsi que d’un déficit de femmes et d’un déséquilibre du marché matrimonial – qui suscite aujourd’hui une forte préoccupation dans le rang des autorités chinoises.

En octobre 2015, les dirigeants du Parti communiste chinois ont annoncé la fin prochaine de la politique controversée de l’enfant unique, en vigueur depuis 1980. À compter du 1er janvier 2016, les couples chinois seraient autorisés à avoir (au maximum) deux enfants. Un an plus tard, des statistiques furent publiées sur les premières réactions de la population vis-à-vis de cette évolution : en 2016, les naissances ont connu une augmentation de 1,3 million par rapport à l’année précédente et plus de 45 % du volume total de naissances résultaient au moins d’un deuxième enfant (1). Selon les autorités, la détente politique « est arrivée à temps et s’est avérée efficace ». Pour autant, les graves problèmes sociaux auxquels est confrontée la Chine du fait de ses étranges expériences démographiques contredisent le joyeux optimisme de ces déclarations.

Il est nécessaire, pour en comprendre les raisons, de revenir sur la difficile histoire de la politique des naissances limitées en Chine.

De nombreux mythes entourent cette histoire (2). Il est régulièrement avancé que la population chinoise connaissait une croissance incontrôlable jusqu’après la mort de Mao Zedong en 1976 et qu’une campagne nationale extrêmement coercitive semblait justifiée pour ramener le taux de fécondité à un niveau supportable. De ce point de vue, bien que les violations massives des droits de l’homme du fait de la mise en application de la politique de l’enfant unique fussent regrettables, le taux de natalité a été réduit, ce qui fut bénéfique pour la Chine et le reste du monde. Le maintien de cette politique durant trente-cinq ans, si l’on s’en tient à cet argument, fut nécessaire pour contenir un nouveau baby boom. Enfin, en 2016, comme le suggère la version selon laquelle cet assouplissement « est arrivé à temps », les souhaits des familles populaires avaient été suffisamment revus à la baisse pour que le fait d’autoriser un second enfant n’engendre pas un nouveau baby boom.

Approche historique

Les faits historiques sont radicalement différents. Le passage des campagnes de planning familial volontaire à la limitation imposée des naissances a en réalité débuté dès 1970, alors que Mao était encore au pouvoir : les familles urbaines avaient le droit d’avoir deux enfants et les familles rurales trois. Ces nouvelles limitations des naissances, et les obligations de mariages tardifs et d’espacement entre les naissances (d’où le slogan, « plus tard, plus longtemps, moins »), furent mis en œuvre par un certain nombre de techniques coercitives qui allaient devenir usuelles et célèbres à l’époque de l’enfant unique (lorsqu’elles furent appliquées de manière encore plus systématique et brutale). Le nombre d’avortements, de stérilisations et de poses de stérilets augmenta brusquement au cours des années 1970. La campagne « plus tard, plus longtemps, moins » fut extrêmement efficace. Les estimations du nombre de bébés que porterait la mère moyenne au cours de sa vie (l’indice synthétique de fécondité, ISF) baissa d’environ 6 en 1970 à 2,7/2,8 à la fin de la décennie. Autrement dit, plus de 70 % de la baisse de fécondité enregistrée entre 1970 et aujourd’hui eut lieu au cours de cette première décennie, avant même que ne soit lancée la campagne de l’enfant unique. L’histoire de la limitation forcée des naissances en Chine est plus longue que l’on ne croit ; elle a perduré 45 ans.

Les taux de natalité n’étaient pas « hors de contrôle » lorsque Deng Xiaoping et ses collègues ont accédé au pouvoir à la fin des années 1970. Cette nouvelle direction a toutefois insisté sur la nécessité d’une limitation plus stricte des naissances afin de favoriser une croissance économique rapide. De là a été mise en place la politique de l’enfant unique. En revanche, contrairement à ce qui est communément avancé, le lancement de la campagne ne fut pas suivi d’une nouvelle réduction du taux de natalité, du moins dans un premier temps. Les raisons, complexes, sont notamment « l’écho » démographique du baby boom enregistré après le Grand Bond en avant du début des années 1960 et le fait d’avoir renoncé au volet « plus tard » de la campagne sur le mariage lancée dans les années 1970 (permettant de réduire de deux ans l’âge du premier mariage après 1980). Compte tenu de ces deux facteurs, plusieurs millions de femmes ont rejoint, chaque année, la catégorie de celles potentiellement en âge de procréer. Le taux de natalité a en effet baissé en 1980, pour augmenter par la suite, fluctuant vers le milieu de la décennie et se fixant à un niveau supérieur à celui précédant le lancement de la campagne.

Des efforts en vue d’une meilleure mise en œuvre furent entrepris vers la fin des années 1980, en faisant notamment de la réduction des naissances un indicateur de performance clé dans l’évaluation des responsables locaux. Toutefois, le principal facteur conduisant à cette réduction depuis la fin des années 1980 n’a pas été la politique de l’enfant unique, mais le développement économique extrêmement rapide de la Chine. Cela a également conduit à des taux de fécondité particulièrement bas dans les pays d’Asie orientale n’ayant pas imposé de limitations des naissances (3). L’ISF de la Chine est tombé en dessous du seuil de remplacement (ISF=2,1) au début des années 1990 avant de poursuivre sa baisse. Actuellement, les estimations sur l’ISF de la Chine varient. Si certains l’évaluent jusqu’à 1,2, la plupart des démographes estiment toutefois, compte tenu du fait que toutes les naissances ne sont pas déclarées, que le véritable chiffre se situerait plutôt aux alentours de 1,5/1,6 (ce qui reste dans tous les cas largement en dessous de l’ISF des pays développés comme les États-Unis et la France). Pour résumer, ces 45 dernières années, la Chine a enregistré des taux de natalité inhabituellement bas, du fait, en partie, de la mise en œuvre coercitive de la politique de l’enfant unique, mais plus encore des limitations déjà contraignantes des naissances dans les années 1970 associées à l’extraordinaire croissance économique depuis les années 1980.

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