L’Initiative des trois mers, un nouveau terrain d’affrontement majeur russo-américain

Le 23 novembre 2017, la présidente lituanienne, Dalia  Grybauskaite, participe à une journée en l’honneur des forces armées. Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie, le pays non seulement s’est lancé dans une série d’investissements dans le secteur de la défense, mais également cherche à réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou. Il a notamment signé un accord de livraison de GNL avec un groupe américain qui servira aussi l’ensemble des pays baltes. (© Xinhua/Alfreda Pliadis)

Situé au carrefour de questions énergétiques et de défense peu ou mal balisées par l’Union européenne, le projet de coopération économique Nord-Sud en Europe centrale lancé par la Pologne en 2016, et soutenu par les États-Unis, risque de devenir un nouveau catalyseur des tensions avec la Russie.*

Le projet d’Initiative des trois mers vise à la création d’un axe économique nord-sud en Europe centrale et orientale, principalement destiné à réorienter les approvisionnements en énergie des pays situés entre l’Adriatique, la mer Baltique et la mer Noire. Lancée à Dubrovnik lors d’un premier forum réunissant ses participants les 25 et 26 aout 2016 (1), cette Initiative des trois mers n’est toutefois apparue en pleine lumière qu’avec la venue du président Donald Trump au deuxième forum de ce club organisé en Pologne en juillet 2017.

Pour mémoire, la déclaration conjointe de création de cette initiative vise à développer la coopération en matière d’énergie, de transport terrestre – par exemple en construisant une autoroute reliant les pays baltes à la Grèce – et d’économie entre douze pays pour la plupart membres de l’OTAN : la Pologne, véritable leader de ce projet, l’Autriche, seul pays neutre du groupe, la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie.

Lors du forum de Dubrovnik, le président polonais Andrzej Duda a précisé que cette initiative était « un nouveau concept pour promouvoir l’unité de l’Europe et sa cohésion ». Elle prévoit la transformation de la Pologne en tant qu’importateur et consommateur de gaz russe en plateforme de redistribution de gaz naturel en Europe orientale, y compris vers l’Ukraine ou la Moldavie, à partir de gaz massivement importé d’outre-Atlantique et issu de l’industrie américaine du gaz de schiste. Dans ce schéma, l’Ukraine perdrait son statut de premier pays de transit du gaz russe vers l’Europe occidentale au profit de la Pologne et du gaz américain.

De fait, désireux d’isoler la Russie et de la couper de son premier marché d’exportation pour ses ressources naturelles (2), à savoir l’Union européenne, les États-Unis soutiennent fortement ce projet, car il aurait aussi l’avantage de faire du gaz américain la première ressource énergétique des pays d’Europe centrale, hors des pays directement liés à la Russie comme la Biélorussie. En juin 2017, la Pologne a d’ailleurs accueilli son premier méthanier venu des États-Unis. De fait, la crédibilité de cette initiative repose sur l’organisation de livraisons massives de gaz par l’Atlantique nord pour augmenter de manière significative la part de gaz américain dans cette région du monde, en profitant de l’expansion de l’industrie américaine du gaz de schiste, de leurs capacités en GNL et de la flotte de méthaniers qui se développe.

Au vu de la menace directe que fait peser cette initiative sur les débouchés économiques des productions énergétiques russes, ce projet ne fait pas consensus au sein des douze pays membres de ce forum, car il porte en germe les bases d’un conflit durable et de grande envergure avec la Russie, et se heurte à l’opposition de l’Allemagne qui, engagée dans une transition énergétique difficile à la suite de l’abandon en 2011 de son industrie nucléaire civile, voit là un projet contraire à ses intérêts énergétiques et à son partenariat gazier privilégié avec la Russie au travers du gazoduc sous-marin Nord Stream.

Si cette initiative venait à se développer, elle aurait pour conséquence de durablement diviser l’Union européenne, de faire des États-Unis un acteur plus que jamais clef dans la protection du flanc est de l’Union, et de pousser la Russie à trouver d’autres partenaires économiques, en particulier la Chine. C’est en fait une nouvelle version contemporaine de l’affrontement théorisé par Halford John Mackinder dans son analyse géopolitique de l’histoire du monde publiée en avril 1904 sous la forme d’un article présenté à la Royal Geographical Society intitulé The Geographical Pivot of History (Le pivot géographique de l’histoire) (3), qui oppose le Heartland, dominé par la Russie, au World Island dominé par les États-Unis et les puissances maritimes qui leur sont liées (Royaume-Uni, Australie ou Japon).

Pallier l’absence de politique européenne de l’énergie face à la Russie, mais aussi face à l’Allemagne

L’Initiative des trois mers n’aurait jamais pu voir le jour si l’Union européenne avait eu une vraie politique énergétique commune dotée d’une vision stratégique, destinée à garantir la sécurité des approvisionnements des nouveaux entrants d’Europe centrale. À titre d’exemple, pour des questions de sûreté, l’Union européenne a contraint la Lituanie en décembre 2009 à fermer la centrale nucléaire d’Ignalina, de technologie soviétique, sans proposer de véritable alternative pour la remplacer. Or, elle permettait aux trois pays baltes de disposer d’une source locale et indépendante de production d’électricité, libre de toute fourniture en gaz et en pétrole venue de Russie. Cette politique européenne avait un fondement environnemental évident – éviter tout risque d’un nouveau Tchernobyl –, mais elle eut surtout une conséquence géopolitique de grande ampleur : en ne proposant rien d’équivalent en échange de la fermeture définitive de cette centrale nucléaire, elle poussait les Lituaniens et leurs partenaires régionaux à se rapprocher plus encore des États-Unis, malgré la présence continue de forces militaires européennes dans cette région pour les protéger d’une éventuelle agression russe. Ainsi, la présence de légionnaires français du 2e REI en Estonie depuis septembre 2017 dans le cadre de l’opération « Lynx » et d’avions Mirage 2000 en Lituanie à l’automne 2016 semble être de peu de poids face aux promesses d’engagement américain massif en cas d’agression russe.

Conscient de l’absence de réponse européenne aux inquiétudes qui se manifestaient dans les pays de l’ex-bloc soviétique à l’égard de leur trop grande dépendance au gaz et au pétrole russes, le gouvernement polonais, dès 2006, en appelait à la création d’une OTAN de l’énergie, signifiant là que les questions énergétiques ne pouvaient être découplées des questions de sécurité vis-à-vis de la Russie. Or, les pays d’Europe occidentale membres de l’Union européenne, en particulier l’Allemagne, sont restés sourds et muets face à ces revendications, moquant même la paranoïa supposée de ces pays à l’égard d’un voisin, la Russie, dont ils venaient juste de s’émanciper et qui fut, pour nombre d’entre eux, leur maitre et leur bourreau.

De là sont nées de multiples incompréhensions entre Européens de l’ouest et de l’est, manifestées en Pologne par une préférence marquée pour l’achat de matériels militaires américains plutôt qu’européens, comme les avions de combat F-16, ou, plus récemment, par le refus du gouvernement polonais d’acheter des hélicoptères au groupe Airbus, à rebours des engagements pris précédemment. En France, ces positions polonaises ont été perçues comme inamicales et profondément anti-européennes.

Plus grave, en novembre 2017, ces différences d’approche, par exemple sur la question des migrants venus du Moyen-Orient et d’Asie centrale, ont conduit la France, l’Allemagne, la Finlande, la Suède, la Belgique et les Pays-Bas à vouloir conditionner l’allocation de fonds destinés aux pays les plus pauvres de l’Union au respect des valeurs démocratiques fondamentales, en pointant du doigt la Pologne et la Hongrie. Il n’en fallait pas plus pour creuser un fossé déjà béant entre les deux parties de l’Union européenne, encourageant ainsi plus que jamais l’avancée de l’Initiative des trois mers.

Développer une solidarité régionale de sécurité indépendante de l’Union européenne pour mieux faire face aux Russes

L’Initiative des trois mers peut être considérée comme un moyen, pour les douze pays qui adhèrent à ce projet, de reprendre en main leur destin politique et de peser collectivement face à des pays comme l’Allemagne, mais aussi la France, qu’ils estiment distanciés de leurs intérêts stratégiques les plus fondamentaux : se protéger des Russes d’une part ; établir un cordon sanitaire vis-à-vis de ce pays d’autre part, parce qu’ils le jugent expansionniste, en insistant sur une présence militaire russe subie et menaçante en Crimée, en Transnistrie, en Ossétie-du-Sud, en Abkhazie ou en Ukraine orientale.

De fait, les pays qui adhèrent à l’Initiative des trois mers ont en commun, à l’exception de l’Autriche, même si sa partie orientale fut occupée par l’Union soviétique de 1945 à 1955, d’avoir tous connu des régimes communistes d’inspiration soviétique, y compris pour la Slovénie et la Croatie qui, en tant qu’anciennes républiques de la fédération yougoslave, se trouvaient sous l’autorité du régime dictatorial créé par le maréchal Tito en 1945.

Aujourd’hui, ces pays ne craignent pas de restauration du communisme soviétique, mais ils estiment que la Russie est redevenue une menace majeure pour leur sécurité et leur indépendance. Pour répondre à cette menace, ces pays ont progressivement adhéré à l’OTAN pour obtenir des garanties de sécurité qu’ils ne pensaient pas obtenir de l’Union européenne (4). Ils se sont même engagés, pour certains d’entre eux, aux côtés des États-Unis dans des opérations politiquement contestables, comme la Pologne en Irak en 2003, pour afficher leur fidélité à l’alliance transatlantique, seule capable de maintenir au large la menace russe.

Les évènements de Crimée et son annexion par la Russie en mars 2014 ont conduit les pays d’Europe centrale à l’origine de l’Initiative des trois mers à accélérer le processus politique visant à coordonner leurs actions. Ces pays ont été les premiers à pousser à la reconduction des sanctions économiques contre la Russie, au moins jusqu’au 23 juin 2018, pour prix de l’annexion de la Crimée. Ces sanctions sont diversifiées et concernent notamment « l’importation de produits originaires de Crimée ou de Sébastopol dans l’Union » et « les investissements en Crimée ou à Sébastopol ». Aucun Européen ni aucune société établie dans l’Union ne peut ainsi y acquérir des biens immobiliers ou y financer des sociétés. De même, les activités touristiques en Crimée sont interdites. Les navires de croisière européens « ne peuvent pas faire escale dans les ports de la péninsule de Crimée, sauf en cas d’urgence ».

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

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