Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Première puissance mondiale en 2049 ? La stratégie de la pieuvre chinoise à l’œuvre

Le 31 décembre dernier, le président chinois Xi Jinping déclarait lors de ses vœux que « la Chine veut agir en tant que bâtisseur de la paix mondiale, contributeur au développement global et défenseur de l’ordre international. La construction d’une communauté avec un avenir commun pour l’humanité, concept important pour la nouvelle ère de la diplomatie chinoise, suppose de coopérer sur un mode gagnant-gagnant et de transformer la planète Terre en une famille harmonieuse. » Que veut dire le président chinois lorsqu’il parle d’une « nouvelle ère de la diplomatie chinoise » ?

T. Struye de Swielande : La Chine, dans son discours et sa narration, veut donner une image positive de son ascension en jouant sur l’image du développement pacifique, la coopération entre grandes puissances, les relations « gagnant-gagnant ». Elle veut également se présenter comme une alternative au modèle occidental et à l’ordre libéral. Pékin a, ces dernières années, bien compris l’importance de la puissance discursive. Toutefois ce discours est souvent en opposition avec les politiques menées. Il faut dépasser le discours qui souvent apparaît bienveillant pour décrypter la grande stratégie chinoise. La Chine a l’art de souffler le chaud et le froid, essayant de désorienter l’Occident, pour que nous ne puissions pas anticiper. Pourtant, en nous appuyant entre autres sur le jeu de go, L’Art de la guerre de Sun Tzu et les écrits de François Jullien qui déchiffre la pensée chinoise, nous comprenons assez vite que la Chine a une grande stratégie bien établie. Comme dans un jeu de go, la Chine déplace ses pions un par un, a priori sans aucune connexion les uns avec les autres et pourtant peu est laissé au hasard. Au contraire, tout se fait sur « le potentiel de situation », comme l’explique François Jullien dans De l’Être au Vivre et Traité sur l’efficacité (1). Contrairement à l’Occident, qui se retrouve dans un rapport théorie-pratique, la Chine attache de l’importance à ce potentiel de situation. La grande stratégie occidentale est souvent préétablie dans un canevas bien défini dont il est difficile de sortir – les faits devant correspondre, parfois de force, à la conceptualisation ou modélisation. La Chine a une approche beaucoup plus flexible, car tout en établissant les grandes lignes/logiques de sa grande stratégie (« rêve chinois », « 2049 »…), elle s’appuiera dans la pratique davantage sur le potentiel de situation, ce qui rend cette grande stratégie plus difficile à déchiffrer. En refusant de voir le monde à travers une lecture binaire (bien/mal, démocratie/dictature) elle se laisse une marge de manœuvre continue, évitant de forcer ou d’imposer la situation, ce qui lui permet de surfer sur la vague du potentiel de situation, au contraire de l’Occident.

La culture et la philosophie chinoise diffèrent grandement de celles de l’Occident, ce qui sous-entend que si nous essayons de comprendre la grande stratégie chinoise à travers une perception occidentale, nous pouvons soit ne pas la percevoir, soit en avoir une interprétation biaisée. Ceci est d’autant plus le cas que Pékin nie toute idée d’une grande stratégie (que ce soit au niveau officiel ou académique), cette réfutation faisant dans les faits partie des stratagèmes pour atteindre ses objectifs (2).

Ainsi, la Chine se comporte, contrairement à l’image qu’elle projette, comme n’importe quelle puissance qui souhaite atteindre le statut de grande ou de superpuissance. Une différence majeure est toutefois à noter : jusqu’à présent, Pékin a su faire preuve de bien plus de subtilité que d’autres puissances dans la même position. Mutatis mutandis, cela la rend plus dangereuse pour les autres puissances.

La montée en puissance de la Chine n’est pas seulement diplomatique, mais également économique, politique, culturelle et militaire, comme l’illustre l’ouverture récente d’une base militaire chinoise à Djibouti – la première à l’étranger –, alors même que Pékin déclarait il y a encore quelques années ne pas en vouloir. Si l’action de Pékin est souvent décrite comme subtile, pragmatique et réfléchie, se pourrait-il qu’elle évolue de façon plus agressive – comme en mer de Chine méridionale ?

Il me paraît évident que pour la Chine, l’objectif « 2049 » – atteindre le statut de première puissance – est la priorité. La manière d’atteindre cet objectif semble par contre faire débat au sein des think tanks, académiques et politiques chinois. Deux tendances générales ressortent des différents courants : celle qui souhaite maintenir un profil bas, estimant que le temps d’agir en tant que grande puissance et/ou leader n’est pas encore venu. Ce courant essaie de suivre à la lettre les conseils de Deng : « Observer froidement, gérer les choses calmement, sécuriser ses positions, dissimuler ses capacités, attendre son heure, faire les choses là où c’est possible ». L’autre tendance voudrait au contraire montrer que la Chine est de retour, pour qu’elle soit reconnue dans son statut de grande puissance et effacer le siècle d’humiliation (1839-1949). La Chine du président Xi paraît plutôt suivre une voie intermédiaire. Dans leur voisinage proche, dont fait partie la mer de Chine méridionale, les Chinois sont de plus en plus explicites, estimant que cette dernière est intégrée à leurs intérêts centraux. Toute la politique menée dans la région ces six dernières années le confirme, même si Pékin est surtout parvenu à surfer sur le potentiel de situation, profitant de l’absence de réaction sérieuse de la part des puissances régionales face à sa politique de construction et de militarisation des îles artificielles [voir l’article de Y. Roche p. 88].

Au-delà de ces intérêts centraux, que ce soit au niveau régional ou global, sa politique se présente principalement comme une alternative à l’ordre libéral occidental, qu’elle estime en déclin. Ici encore, la Chine va profiter des situations qui se présentent pour avancer ses pions, plutôt qu’affirmer son rôle et son statut de grande puissance.

Même si ses objectifs régionaux (création d’un « Tianxia 2.0 »* qui se caractériserait par « l’Asie pour les Asiatiques ») et globaux (les nouvelles routes de la soie) sont clairs, elle n’a pas l’intention de forcer les choses, mais plutôt de saisir les opportunités, le facteur temps jouant en sa faveur. La Chine a un rapport au temps très différent de celui de l’Occident. Elle a non seulement cette capacité de voir sur le long terme (2049), mais également d’investir sur le long terme : le « moment présent » est vu comme un « investissement ». Il y a, comme le note François Jullien, une logique de retour sur investissement à long terme à travers l’initiation d’un processus. Les Occidentaux adoptent plutôt une tendance inverse de retour sur investissement à court terme (la plupart des politiques économiques et environnementales menées sous l’administration Trump par exemple s’inscrivent dans cette logique).

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