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La vision russe de l’emploi des hélicoptères de combat

Les Soviétiques ont, de longue date, revendiqué la paternité même de l’hélicoptère, par les travaux de Mikhaïl Lomonossov au XVIIIe siècle. L’armée russe tsariste ne donne pas suite aux nombreux projets d’inventeurs ou de techniciens qui conçoivent des prototypes précurseurs de l’hélicoptère moderne, comme Nikolaï Joukovski, que d’aucuns considèrent comme le père de l’aviation russe. L’exemple d’Igor Sikorsky, finalement parti aux États-Unis, est bien connu.

L’hélicoptère comme plate-forme de combat

Après la révolution d’Octobre, les bolcheviks rouvrent un institut d’aéronautique dès décembre 1918, mais ils ne s’intéressent véritablement aux hélicoptères qu’à partir de 1925, emmenés par Boris Youriev, un des pionniers des voilures tournantes soviétiques. Un premier prototype vole dès 1928 (le 1‑EA), mais les Soviétiques développent aussi, et surtout, des autogires, projet auquel participe déjà un certain Nikolaï Kamov. L’autogire A‑7 connaît même le combat contre les Allemands pendant « Barbarossa », en 1941 (1). Les hélicoptères sont d’abord conçus par Ivan Bratoukhine : l’EA‑1 en 1930, le 5‑EA puis le 11‑EA en 1941, mais l’expérience est arrêtée avec l’invasion allemande et les nécessités de production du temps de guerre. Un bureau de dessin expérimental, l’OKB‑3, avait pourtant été créé en janvier 1940 : Bratoukhine avait pu achever, juste après « Barbarossa », le 2 MG Omega, inspiré du Fa‑61 nazi. La machine prend l’air en août 1943 ; son successeur, l’Omega II, décolle en janvier 1945.

Les Soviétiques s’intéressent ensuite à l’hélicoptère en raison du poids important de la manœuvre dans la doctrine militaire de l’Armée rouge. L’aviation tactique demeurant subordonnée à l’armée de terre, ils voient dans l’hélicoptère un moyen peu onéreux de remplacer les avions légers d’observation comme le Po‑2. Dès l’après-guerre, Mil, Yakovlev, Kamov et Bratoukhine planchent sur des hélicoptères, dont certains inspirés des exemplaires américains, déjà fabriqués en série. C’est Mikhaïl Mil qui s’impose comme le principal constructeur d’hélicoptères soviétiques. Avec son Mi‑1 Hare et surtout le Mi‑4 Hound, qui vole dès 1948, il fournit à l’Armée rouge ses premiers hélicoptères susceptibles d’être produits en masse. Plus de 3 000 exemplaires sont fabriqués jusqu’en 1966. Il planche ensuite sur la conception d’un hélicoptère lourd de transport, pour lequel une usine spéciale est même bâtie à Rostov-sur-le-Don. Le Mi‑6 Hook, dont le prototype vole en 1957, est produit jusqu’en 1981, à près de 900 exemplaires. Avec l’apparition de la turbine, Mil conçoit aussi, en 1961, les Mi‑2 Hoplite et surtout le Mi‑8 Hip, qui va devenir la « bonne à tout à faire » des forces héliportées soviétiques. Plus de 2 000 Hip ont servi dans l’Armée rouge et plus de 1 500 ont été exportés (Mi‑17).

Avec l’expérience américaine en Corée et au Vietnam, la doctrine soviétique à l’égard des hélicoptères évolue. Celui-ci n’est plus vu seulement comme un moyen de transport, mais comme une plate-forme de combat. Dès l’exercice « Dniepr » de 1967, l’Armée rouge commence à armer des hélicoptères Mi‑4 et Mi‑8 pour attaquer fantassins et véhicules. Les escarmouches avec la Chine communiste en 1969 montrent le besoin de disposer d’un véritable hélicoptère de combat. La même année vole le prototype du Hind qui évolue progressivement d’un appareil mixte, transport-assaut, vers un authentique hélicoptère d’attaque qui devient le « char volant » du champ de bataille. Le Mi‑24 est en quelque sorte le pendant, pour les hélicoptères, de l’Il‑2 Sturmovik de la Seconde Guerre mondiale (2). Parallèlement, Mil continue à concevoir des hélicoptères de transport de plus en plus lourds : le dernier-né, le Mi‑26, vole en 1977.

L’hélicoptère de combat dans la manœuvre opérative soviétique

Dès 1946, la doctrine militaire soviétique, offensive, met l’accent sur les opérations en profondeur, la manœuvre et la combinaison des armes pour écraser le dispositif adverse. Ce n’est qu’après la mort de Joseph Staline (1953) et les réformes engagées par Gueorgui Joukov (1954-1955), prolongées sous l’ère Khrouchtchev, que les hélicoptères vont véritablement trouver leur place au sein de l’Armée rouge. Dans son ouvrage Stratégie militaire (1962), Vassili Sokolovski affirme que les hélicoptères seront le vecteur principal du transport tactique, en particulier pour les forces aéroportées soviétiques, qui vont être en pointe du développement de l’aéromobilité. Lors de l’exercice « Dniepr », du 24 septembre au 3 octobre 1967, un bataillon héliporté sécurise un pont sur le fleuve pour le passage des forces terrestres (3).

L’hélicoptère permet en effet aux troupes aéroportées d’économiser sur l’entraînement au saut en parachute et de réduire considérablement la dispersion des troupes après un largage. C’est un outil plus flexible, qui peut également servir au transport d’unités de fusiliers motorisés, pas seulement de paras. L’ouvrage du colonel Sidorenko, The Offensive, paru en 1970, met en lumière l’adoption du concept d’assaut aérien tactique, au moment même où apparaît le nouvel hélicoptère de combat Mi‑24 Hind. Les bataillons de fusiliers motorisés sont entraînés à l’assaut aérien. Pour épauler les nouveaux Groupes de Manœuvre Opérationnelle (GMO), les Soviétiques créent des brigades d’assaut aérien, des divisions aéroportées miniatures transportées par hélicoptères, construites autour d’un régiment aéroporté équipé de véhicules de combat BMD (4). Il y aura sept de ces brigades d’assaut aérien en 1987, disposées face à l’OTAN, mais, paradoxalement, l’Armée rouge n’a pas suffisamment d’hélicoptères pour pouvoir les faire évoluer simultanément. Il n’en demeure pas moins que les Soviétiques ont conçu des formations aéromobiles censées opérer indépendamment dans la profondeur du dispositif adverse, avant les Américains.

Les hélicoptères de combat, de l’Afghanistan à la Géorgie

La doctrine soviétique est confrontée à la dure réalité du conflit en Afghanistan, à partir de 1979 (5). L’hélicoptère d’attaque va vite devenir un outil indispensable de ce théâtre d’opérations. Avec le Hind, les Soviétiques ont développé un appareil de combat qui peut, potentiellement, mener des opérations indépendantes dans la profondeur du dispositif adverse. Cependant, le rôle du Hind reste bien l’appui au sol, même si les Soviétiques ont sans doute réfléchi à des opérations d’interdiction sur les arrières ennemis. C’est pendant la guerre en Afghanistan que les hélicoptères, qui dépendent jusqu’alors de l’armée de l’air, vont passer à un commandement de l’aviation légère de l’armée de terre. Au départ limitée à un régiment de 60 appareils, la contribution des hélicoptères soviétiques se monte finalement à plusieurs centaines, ce qui reste toutefois relativement peu au regard de la durée du conflit et de son intensité. Les Mi‑24 Hind sont employés à la fois en couverture des assauts aériens, en appui au sol, mais aussi dans des missions de « chasse libre », pour détruire en particulier les convois rebelles. Ils assurent également l’escorte des convois. Les Hind sont peu menacés jusqu’à l’apparition des Stinger en 1986, qui les gênent dans leurs opérations. Un peu plus de 120 Mi‑24 auraient été perdus en Afghanistan, mais les Soviétiques ont accumulé une expérience considérable dans l’assaut aérien héliporté et l’emploi des hélicoptères de combat. Les troupes aéroportées et héliportées constituent d’ailleurs une véritable élite au sein de l’Armée rouge finissante (6).

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