Magazine Moyen-Orient

Une histoire politique de l’immigration maghrébine à Lyon

Évoquer la France et les États arabes, c’est aussi considérer les phénomènes migratoires en provenance des anciennes possessions coloniales. L’exemple de Lyon permet d’en rendre compte : dans le département du Rhône, le recensement de 2013 évalue les immigrés à 209 751 personnes, dont 49 870 Algériens, 14 637 Marocains et 19 109 Tunisiens (1). Ces chiffres révèlent la prépondérance des Maghrébins en général (40 % du total) et des Algériens en particulier (23 %). Longtemps, l’histoire de l’immigration maghrébine s’est confondue avec l’Algérie, et cette structure démographique informe son histoire politique.

La revendication indépendantiste émerge dès 1934 autour de l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj (1898-1974). Si la guerre d’Algérie (1954-1962) produit des compagnonnages entre Algériens et Français, d’extraction chrétienne ou d’extrême gauche, pour l’indépendance et contre la torture, elle se traduit par une lutte fratricide entre le Front de libération nationale et le Mouvement national algérien, messaliste. À rebours des discours sur l’apathie politique des travailleurs immigrés, l’histoire révèle des engagements au sein de luttes relatives au travail (grève à l’usine Penaroya de Gerland du 9 février au 13 mars 1972), au séjour (grève de la faim des Tunisiens du bidonville de Feyzin du 3 au 22 mars 1973), au logement et au racisme (manifestation, le 17 juin 1972, contre la mort de l’ouvrier algérien Rezki Arezki). Ces actions rendent compte de formes de mobilisations, de rapports au politique, de convergences avec les militants français, d’usages de répertoires d’action et de capitaux militants parmi les immigrés maghrébins.

Cet article invite à faire un pas de côté pour saisir les dynamiques portées par les héritiers au sein de l’agglomération lyonnaise, qui annoncent et incarnent les tendances et les modes de présentation de ce groupe à l’échelle nationale.

Nationalisation du thème des héritiers de l’immigration

Presque de façon rituelle, l’année 1981 balise la découverte de la « banlieue » et des héritiers de l’immigration, à la faveur des désordres urbains de l’été chaud de l’Est lyonnais (Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Villeurbanne) (2). Cet événement confond le « problème des banlieues » et les héritiers de l’immigration, met en évidence le glissement du stéréotype de l’immigré criminel vers celui du jeune délinquant (3) et érige le quartier des Minguettes, à Vénissieux, en baromètre.

Pourtant, le détour par l’histoire et la mémoire médiatique locale laisse entrevoir une chronologie et une géographie alternatives. Dans la seconde moitié des années 1970, les « désordres urbains » déclinent un mode opératoire (affrontements avec les forces de l’ordre, rodéos, incendies de voitures) et une géographie dont les points cardinaux sont les cités Olivier-­de-Serres (Villeurbanne) et La Grappinière (Vaulx-en-Velin), et, dans une moindre mesure, Gerland (Lyon 7e) et les Minguettes. Les « désordres urbains » constituent des épisodes paroxystiques du contentieux qui oppose les jeunes habitants à la police et dont l’enjeu est l’occupation des espaces interstitiels (hall d’immeubles, parties communes, espaces de jeux). Là encore, en 1981, un autre événement publicise, au niveau national, un pan de l’expérience des héritiers de l’immigration : la grève de la faim menée par le prêtre Christian Delorme et le pasteur Jean Costil accompagnés par Hamid Boukrouma, du 2 au 30 avril. Elle vise à dénoncer les expulsions de jeunes Algériens condamnés par la justice et à obtenir une circulaire excluant les individus nés en France et/ou arrivés jeunes, d’une part, et à promouvoir une prise de parole par les jeunes immigrés eux-mêmes, d’autre part.

À Lyon, Zaâma d’Banlieue, un collectif informel essentiellement féminin composé de filles algériennes et opposé à la grève de la faim se propose de porter cette parole (4). Depuis le quartier de la Croix-Rousse, ses membres dénoncent les expulsions, les déviances policières et le traitement différencié des délits et des crimes. Proches des milieux anarchistes et libertaires, ils articulent le politique et le culturel à travers des concerts gratuits du groupe Carte de séjour (6 juin 1981, 20 décembre 1981, 28-29 mai 1982) et tentent d’impulser et de s’adosser aux dynamiques militantes de l’Est lyonnais après des cas de morts violentes. Ces actions décrivent une scène dominée par les réseaux d’interconnaissances avec le défunt, la prééminence des affects que Zaâma d’Banlieue tente de publiciser dans l’espace de la métropole en connectant divers réseaux affinitaires et militants. Une autre scène émerge, plus au sud, au sein de la cité des Minguettes. Elle concerne un contentieux opposant les habitants aux forces de l’ordre et qui consiste, depuis la fin des années 1970, en une succession discontinue de déviances policières éprouvées sur un mode collectif ou individuel ; d’affrontements sporadiques, et de mobilisations collectives. Par ailleurs, tout un jeu s’instaure autour de certaines bandes, dont les leaders constituent des figures locales (Amar Djaïdja) appréciées des habitants et remarquées par leur capacité à inverser le rapport de force avec la police.

L’actualité combinée des morts violentes et du contentieux des Minguettes du printemps 1983 exacerbe les tensions dans l’agglomération : le 15 mars 1983, la décision de la justice de libérer Jean-Claude Lopez, auteur de l’assassinat d’Ahmed Bouteldja le 28 septembre 1982 à Bron, conduit à la naissance d’une coordination des Associations de Lyon et banlieue, le 21 mars 1983, qui appelle à une manifestation, interdite par la préfecture. Aux Minguettes, au matin du 21 mars, des affrontements opposent les jeunes de la tour numéro 10 aux forces de l’ordre dépêchées pour une perquisition. La tension est à son paroxysme. Conseillés par Christian Delorme, les jeunes entament une grève de la faim (28 mars-8 avril 1983). La tension reste palpable et, le 4 juin, des affrontements ont lieu autour de la cafeteria Casino, alors que les CRS procèdent à des interpellations. Un palier est atteint dans la nuit du 19 au 20 juin 1983 : Toumi Djaïdja, président de l’association SOS Avenir Minguettes, est grièvement blessé à l’abdomen par une balle d’un maître chien. La perspective d’un « été chaud » impose une mobilisation des pouvoirs publics : une mission gouvernementale est instituée et le président François Mitterrand (1981-1995) visite les Minguettes le 10 août 1983.

Initiatives locales et engagement national

La Marche pour l’égalité et contre le racisme (15 ­octobre-3 décembre 1983), organisée par la Cimade, le Mouvement pour une alternative non violente et SOS Avenir Minguettes, est motivée par la recherche de la coexistence avec, en arrière-plan, la dénonciation des déviances policières, du racisme et des morts violentes. Indéniablement, il s’agit d’un succès qu’attestent la mobilisation (100 000 personnes défilent à l’arrivée le 3 décembre), l’adoubement par le gouvernent dont certains membres sont présents à l’arrivée (Georgina Dufoix, Claude Cheysson, Jack Lang et Huguette Bouchardeau), la couverture médiatique bienveillante et l’obtention de la carte de séjour de dix ans. Surtout, la Marche confère une reconnaissance politique, médiatique et symbolique aux héritiers de l’immigration, matérialise le rejet du mythe du retour et consacre la conversion du fait migratoire en fait minoritaire. L’« apothéose parisienne » tranche avec le scepticisme, voire la défiance d’une partie des réseaux militants d’héritiers de l’immigration qui s’exprime lors du forum justice de Vaulx-­en-Velin (28 octobre 1983). À l’instar d’autres marches protestataires, il est peu aisé de tirer les dividendes politiques d’une telle action, unanimiste et consensuelle, à plus forte raison lorsque les marcheurs de SOS Avenir Minguettes, dénués de capitaux militants, se retirent et s’orientent vers des projets individuels. C’est en partie de Lyon, là aussi, que vont émerger les tentatives de convergence et de rassemblement, d’abord à l’échelle de l’agglomération, puis au niveau national.

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