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Le Laos va-t-il (peut-il) basculer définitivement dans la sphère chinoise ?

De plus en plus présente au Laos, la Chine y renforce un partenariat multiséculaire. Si cette coopération est motivée de part et d’autre par des considérations autant géopolitiques qu’idéologiques et économiques, elle n’est pas dénuée de difficultés et surtout d’une asymétrie susceptible, à l’avenir, d’en réduire la portée.

Que ce soit aux yeux de Pékin ou de Vientiane, la coopération bilatérale sert des objectifs politiques et économiques intérieurs et renforce la légitimité des régimes en place. Parmi les motivations chinoises, le Laos étant un pays frontalier, soulignons le fait que c’est un pivot géostratégique qui permet à la fois de pénétrer en direction de l’Asie du Sud-Est et de renforcer les interconnexions routières et ferroviaires de la région, à travers le projet des nouvelles routes de la soie. Par ailleurs, les ressources naturelles du Laos permettent à la Chine de répondre à ses importants besoins en lien avec son mode de développement très énergivore. Enfin, Pékin voit à travers le renforcement de sa coopération avec le Laos le moyen de diminuer l’influence des pays voisins, notamment le Vietnam. Côté laotien, la Chine participe activement au développement économique du pays – et de ses élites politiques et économiques – et soutient les dirigeants du Laos qui souhaitent échapper à un huis clos historique et géographique avec le Vietnam et la Thaïlande.

Accélération de la coopération tous azimuts avec la Chine

Le Laos a été pendant longtemps décrit comme un pays isolé. C’est en effet le seul pays de l’Asie du Sud-Est à ne pas avoir d’accès à la mer et c’est également le plus montagneux de la péninsule Indochinoise (Birmanie, Cambodge, Laos, Malaisie, Singapour, Thaïlande, Vietnam). Néanmoins, sa position spécifique au cœur de la péninsule l’a fait bénéficier d’une situation dynamique de carrefour et d’activités prospères en tirant profit des réseaux d’échanges et de commerce qui, dès le premier millénaire de l’ère chrétienne, reliaient par de nombreuses routes caravanières la Chine et l’Asie du Sud-Est. Les marchands chinois empruntaient les routes commerciales qui s’étendaient des frontières orientales du Tibet jusqu’aux provinces méridionales de la Chine (Sichuan, Guizhou et Guangxi). Carrefour de commerce, le Muang Lan Xang ou Royaume du Million d’éléphants, connaît son apogée entre le XVe et le XVIIe siècle. L’arrivée des puissances occidentales à la fin du XIXe siècle va bouleverser les équilibres régionaux et faire du Laos un territoire hautement stratégique, scellant le destin tragique d’un pays considéré alors par beaucoup comme un Shangri-La (1).

Depuis une vingtaine d’années, la Chine s’est invitée au milieu des rivalités qui opposaient traditionnellement la Thaïlande au Vietnam pour le contrôle du Laos. Le pays est (re)devenu intéressant pour Pékin à partir du moment où il constituait un allié stratégique dans son projet visant à reprendre pied en Asie du Sud-Est, considérée comme son pré carré, conformément au système tributaire qui règlementait autrefois la région. Néanmoins, historiquement, la Chine n’a jamais annexé ni dominé le Laos comme l’ont fait les autres voisins. En outre, depuis la création de la République démocratique populaire Lao (1975), les deux pays sont très proches sur le plan idéologique et politique. Cependant, pendant la guerre sino-vietnamienne (1979), la jeune RDP Lao dut faire le choix difficile de défendre la position du Vietnam (2) et de renoncer à l’amitié avec la Chine, avec qui les relations diplomatiques furent de ce fait réduites, puis interrompues.

En réalité, si la Chine n’est pas totalement absente du Laos entre 1979 et 1989, notamment dès l’instauration du Nouveau mécanisme économique ou NME (3) (1986), c’est la crise financière et économique de 1997 qui va permettre à Pékin de reprendre solidement pied au Laos. La période de turbulences que traverse la Thaïlande à la fin des années 1990, dont le Laos est très dépendant économiquement, oblige Vientiane à chercher d’autres partenaires afin de diversifier les relations économiques. Cette réorientation stratégique économique internationale va jouer en faveur de la Chine, qui accueille très favorablement ce rapprochement. Les visites des chefs d’État Khamtay Siphandone en Chine (juillet 2000) et Jiang Zemin au Laos (novembre 2000) ont confirmé l’intérêt grandissant que s’accordent les deux pays et constitué un point d’orgue dans le processus de normalisation des relations diplomatiques. Depuis, les visites des gouvernants dans les deux pays se succèdent à un rythme soutenu, ce que la presse écrite en langues lao et étrangère (Vientiane Times) ne manque pas de souligner.

L’économie est bel et bien la pierre angulaire des relations sino-laotiennes. Les produits manufacturés Made in China, moins chers que ceux venant du Vietnam et de Thaïlande, inondent les étals des marchés urbains et ruraux du Laos. Les compagnies chinoises, qu’elles soient privées ou étatiques, investissent dans des secteurs économiques clés tels que l’énergie (hydroélectricité), les ressources naturelles (minerais, bois, etc.), les cultures agro-commerciales (hévéa, banane, etc.), les infrastructures de communications (ponts, routes), le tourisme (hôtels, restaurants, casinos). Très présente dans le Nord-Laos, la Chine intervient également auprès de Vientiane pour prendre en main des plans de développement, le Laos souhaitant bénéficier de l’expertise technique chinoise ; c’est notamment le cas pour la construction du chemin de fer. Le régime de Vientiane suit attentivement l’évolution du modèle de développement chinois, dont il s’inspire fortement. Aux yeux des dirigeants laotiens, ce système offre les meilleures garanties de développement économique et de stabilité politique. En outre, à bien des égards, Pékin est un allié peu regardant sur la politique intérieure menée par Vientiane, du moins, bien plus accommodant que les pays de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), et ce, malgré le principe de non-ingérence prévalant au sein de cette institution.

Incontestablement, la Chine bénéficie aujourd’hui d’un capital de sympathie, auprès des plus jeunes dirigeants laotiens en particulier, et de la population urbaine en général (dont les enfants étudient désormais en Chine). Ce n’est en revanche pas le cas auprès de la majorité des étrangers vivant au Laos et d’une frange de la population laotienne pour qui la stratégie d’investissements massifs, au mépris des équilibres locaux, est assimilée à du hard power, en d’autres termes à « une invasion chinoise ». En tout état de cause, le Laos a besoin de la Chine pour diversifier ses relations économiques et géopolitiques et contrebalancer ses deux autres voisins, la Thaïlande et le Vietnam. Bien que Vientiane entretienne des liens politiques et militaires privilégiés avec Hanoï ainsi que des liens économiques et culturels forts avec Bangkok, la Chine est aujourd’hui pour lui un partenaire incontournable.

À propos de l'auteur

Eric Mottet

Eric Mottet

Professeur de géopolitique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), directeur adjoint du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), co-directeur de l’Observatoire de l’Asie de l’Est, et chercheur associé à l’IRASEC.

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