Magazine Diplomatie

Les Pachtouns, un peuple divisé au nationalisme en berne

Comme les Kurdes, les Pachtouns constituent un peuple écartelé entre plusieurs pays – en l’occurrence, le Pakistan et l’Afghanistan. En pleine transformation, actrice et victime des évènements qui la déchirent, la communauté pachtoune jouera un rôle important dans l’évolution de la région afghano-pakistanaise.

Les Pachtouns retiennent peu l’attention des médias occidentaux. Ceux-ci mentionnent plutôt les talibans, ces terroristes qui agissent au Pakistan et en Afghanistan et contre lesquels des unités de l’armée française ont lutté pendant quelques années à l’est de Kaboul. S’il est vrai que les talibans recrutent essentiellement dans les milieux pachtouns, tous les Pachtouns ne sont pas des talibans. Il faut éviter la confusion.

Qui sont les Pachtouns ?

Les Pachtouns ne sont pas originaires des régions où ils habitent aujourd’hui. Ils s’y sont implantés il y a des milliers d’années, venant on ne sait d’où, peut-être d’Asie centrale. Ce sont des Indo-Européens ; leur langue, le pachto, appartient à la famille indo-iranienne. Ils ont été islamisés dès le Xe siècle par des guerriers de langue turque, eux-mêmes convertis par des Arabes. À la fin du XVIIIe siècle, ils ont connu leur période de gloire en créant un empire éphémère qui s’étendait de la mer d’Arabie au Cachemire. Les Sikhs s’emparèrent ensuite de la partie orientale de la sphère pachtoune. Et les Britanniques, venant du sud et de l’est, les en délogèrent. Leur gouvernance resta lâche car ils durent faire face à des rébellions quasi permanentes.

Les trois guerres anglo-afghanes (1838-1842, 1878-1880 et 1919) ont permis aux Britanniques de plus ou moins contrôler l’Afghanistan mais sans l’administrer. Maîtres de l’Inde, ils ont imposé en 1893 aux Afghans une frontière, appelée ligne Durand, du nom du négociateur colonial ; artificielle, elle coupait en deux des tribus et même des villages.

Les Pachtouns forment une communauté d’environ 55 millions de personnes. C’est au Pakistan qu’ils sont les plus nombreux, presque 35 millions, ainsi répartis : 28 millions dans la province du Khyber-Pakhtunkhwa, au moins 3 millions dans le Nord du Baloutchistan et sans doute 3 millions à Karachi, la plus grande ville pachtoune du monde devant Kaboul et Peshawar. En Afghanistan, les Pachtouns, au nombre approximatif de 20 millions, occupent le Sud et l’Est avec quelques poches dans le Nord.

Le centre de gravité de la communauté pachtoune se trouve donc au Pakistan, mais les Pachtouns ne constituent que 17 % de la population du pays. En Afghanistan, ils représentent, selon des analystes fiables mais parfois contestés, plus de 60 % de la population (1). Les Pachtouns se considèrent comme les véritables Afghans et méprisent quelque peu les autres communautés ethniques, turkmène, ouzbèke, tadjike et hazara (cette dernière étant chiite).

En dehors de ces deux pays, vivent aussi des Pachtouns, en faible nombre. Ils sont des descendants de migrants. On en trouve en Inde, notamment dans les milieux cinématographiques de Mumbai, dans certaines anciennes colonies de l’empire britannique et au Royaume-Uni, l’ex-puissance coloniale.

Une société patriarcale conservatrice mais en pleine mutation

La société pachtoune est régie par le code pachtounwali, antérieur à l’arrivée de l’islam mais influencé par lui. Transmis oralement, il met en exergue la vengeance, le comportement chevaleresque, l’hospitalité, la séparation des sexes, la défense de l’honneur et la recherche de consensus lors d’assemblées dénommées jirgas. Mais les combats qui ont opposé les Afghans aux Soviétiques de 1979 à 1989 et les troubles qui ont agité l’Afghanistan et le Pakistan depuis 1990 ont quelque peu modifié la pratique de ces coutumes ancestrales. Lorsque l’emprise gouvernementale faiblit ou a fortiori disparaît, les décisions des jirgas peuvent être influencées, au détriment des maliks (chefs de tribus), par les mollahs (cléricaux), voire les talibans.

Au Pakistan comme en Afghanistan, les forces de sécurité et les fractions de la communauté pachtoune ouvertes au monde extérieur apportent des bouleversements bénéfiques. Il en est ainsi par exemple pour l’éducation, dont étaient totalement privées les filles (la jeune Pachtoune pakistanaise Malala Yusufzai, prix Nobel de la Paix, est leur porte-parole) et la santé.

Le Tehreek-e-Taliban Pakistan – TTP, Mouvement des talibans pakistanais – est loin d’être éliminé. Ses dirigeants sont régulièrement tués mais aussitôt remplacés. Son chef actuel est un membre de la tribu Mahsoud, sans doute la plus belliqueuse des tribus pachtounes. Cela a presque toujours été le cas. Les talibans afghans restent également toujours aussi déterminés. Les talibans aussi bien pakistanais qu’afghans sont sunnites, comme la plupart des Pachtouns, mais il existe, côté pakistanais surtout, quelques poches chiites, y compris parmi les tribus des régions montagneuses frontalières de l’Afghanistan et du Pakistan.

Au Pakistan, carte politique modifiée et temps de réformes

Peu avant la fin de son mandat, le gouvernement pakistanais, dirigé par la Pakistan Muslim League-Nawaz, a fait voter fin mai 2018 une loi fusionnant les zones tribales fédérales avec la province du Khyber-Pakhtunkhwa, fusion devenue effective le 1er juin 2018. Contiguës à l’Afghanistan, les sept agences tribales (du nord au sud, Bajaur, Mohmand, Khyber, Orakzai, Kurram, Nord-Waziristan et Sud-Waziristan) étaient auparavant administrées par le pouvoir fédéral, par l’intermédiaire du gouverneur du Khyber-Pakhtunkhwa, depuis Peshawar, et d’agents politiques situés dans les chefs-lieux des agences, lesquels possédaient les pleins pouvoirs politiques et juridiques. Les six régions dites frontières sont également pleinement incorporées dans le Khyber-Pakhtunkhwa, formant une ceinture tribale discontinue, collée à celle, continue, des agences tribales fédérales.

Il se peut que la décision historique des autorités pakistanaises ait été précipitée par crainte du Pakhtun Tahaffuz Movement (PTM, Mouvement pour la protection des Pachtouns) qui avait organisé avec succès des manifestations dans les plus grandes villes du pays auxquelles participaient hommes mais aussi femmes, chose rare dans une société aussi conservatrice. Il dénonçait les arrestations arbitraires et exigeait la libération des détenus sans procès. Certes, il ne prônait aucun nationalisme pachtoun et n’avait pas l’intention de se transformer en parti politique, mais il présentait néanmoins des dangers car il critiquait implicitement, voire explicitement, les forces armées.

L’incorporation des zones tribales fédérales dans la province du Khyber-Pakhtunkhwa désamorce quelque peu les revendications du PTM, mais celles-ci demeurent. Des troubles pourraient naître si le gouvernement issu des élections du 25 juillet tardait à améliorer le sort des anciennes zones tribales. Le problème pachtoun reprendra inévitablement de l’importance.

À propos de l'auteur

Alain Lamballe

Alain Lamballe

Général de brigade (cadre de réserve), géopolitologue spécialiste de l’Asie du Sud, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer et d’Asie21.

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR