Pour une analyse militaire de la guerre soviétique en Afghanistan

La guerre d’Afghanistan est assez peu traitée : il y a eu quelques ouvrages américains et pratiquement rien en français jusqu’à votre livre. Pourtant, dans les années 1980, l’URSS était encore l’adversaire probable et il y avait là une démonstration de ses capacités. À quoi a tenu ce manque d’intérêt ?

Philippe Sidos : Il me semble que, en France, on a longtemps montré une réelle réticence ou une incapacité à étudier objectivement, froidement un conflit. On a plutôt tendance à passionner le sujet, sur un plan politique ou de façon purement émotionnelle, avec son corollaire d’aveuglement additionné d’une tendance au pacifisme ou à l’antimilitarisme. À cela se sont ajoutés une méconnaissance durable des langues étrangères chez nos compatriotes et un rejet culturel des domaines du renseignement ou de la géopolitique. Ce cocktail négatif s’est depuis atténué, mais les obstacles demeurent et l’on reproche souvent encore aux militaires de traiter de questions stratégiques ou opérationnelles qui forcément suscitent des remises en question et des interrogations. Ce n’est en effet que depuis quelques années qu’il est possible de disposer en France d’une littérature assez abondante sur les questions techniques militaires et, plus largement, sur la stratégie.

En pleine guerre froide, les contradictions étaient nombreuses. Quand j’étais à Saint-Cyr, entre 1980 et 1982, je me souviens du regard très désapprobateur de mon instructeur quand il me vit lire La vraie guerre de Richard Nixon. Ce premier exemple s’est reproduit à l’infini tout au long de ma carrière. À l’inverse, lors d’un contrôle d’histoire militaire, je me rappelle une phrase extraite d’un texte écrit par un général français dans les années 1920, qui disait en gros qu’il fallait rester très prudent sur le bilan de la victoire de 1918, car c’était en fait l’infanterie allemande qui avait techniquement gagné la Première Guerre mondiale.

Dans la même idée, dans les années 1980, il était de bon ton dans nos armées de se gausser de la médiocrité physique et tactique de l’armée américaine en laissant de côté toutes les opérations qu’elle avait conduites. C’est un parti pris qui a été depuis largement inversé tant pour la Deuxième Guerre mondiale que pour le Vietnam ou ce qu’a pu montrer l’Afghanistan. À l’inverse également, la presse militaire américaine qui se développa après la guerre du Vietnam regorgeait d’analyses et d’études historico-­militaires et suscita sans doute l’intérêt français actuel pour ces questions.

Autre frein aux analyses : il a toujours existé, à mon sens, une défiance vis-à‑vis de l’officier, pourtant expert de la chose militaire, qui se mêle d’analyser un conflit. Il y a alors un double risque : celui de se voir étiqueté comme sympathisant politique de l’adversaire et celui de diffuser vers le grand public des connaissances acquises et des analyses élaborées dans des emplois tous plus ou moins proches de la confidentialité. Ainsi, mon initiative de ramener à Coëtquidan un exemplaire d’une revue militaire soviétique (éditée en français et vendue à la Librairie du Globe, à Paris) qui évoquait des procédés tactiques en Afghanistan reçut un accueil plus que mitigé, certains y voyant l’introduction d’un fascicule de propagande soviétique. L’analyse militaire du Pacte de Varsovie se limitait donc aux schémas opérationnels offensifs et à la destruction des pointes d’avant-­garde blindées lors des phases d’instruction. Je ne me souviens pas non plus avoir jamais assisté, en cinq ans de formation, à une conférence sur la guerre en Afghanistan et encore moins à une analyse de la stratégie soviétique alors que l’étude de la langue russe était pourtant valorisée à Saint‑Cyr.

La lecture de votre ouvrage montre que l’URSS n’a pas été aussi loin de gagner la guerre que ce que l’on pensait. Qu’a‑t‑il manqué à Moscou pour remporter la victoire : une résilience socio-­économique et/ou plus de capacités militaires ?

Je pense qu’il n’y avait pas de solution purement technique, qu’elle fût militaire ou socio-économique, pour obtenir un résultat effectif en Afghanistan. En premier lieu, en URSS, les réticences étaient nombreuses dès l’origine pour conduire la guerre. La réalité des opérations fut masquée à la population soviétique jusqu’à l’arrivée de Gorbatchev. Jusque-­là, le contingent soviétique ne devait mener qu’une mission d’assistance aux populations et laisser l’armée afghane combattre. C’était une nécessité, car la société soviétique se fracturait lentement et si le culte du 9 mai 1945 pouvait servir de ciment idéologique pour la propagande, les pertes effroyables subies, mais aussi les divisions politiques, avaient finalement laissé des traces profondes et négatives. C’est cet aspect qui était le mieux connu en Europe, mais il faut souligner qu’une frange importante de la haute hiérarchie militaire et politique soviétique fut particulièrement réticente et manqua de résolution pour lancer l’intervention et ensuite mener cette guerre. Andropov, l’inspirateur de Vladimir Poutine, quand il arriva au pouvoir fin 1985, chercha à se retirer d’Afghanistan, ce que même Brejnev avait laissé entendre dès 1980.

Conduire une guerre limitée avec des pertes réduites aurait à la limite pu être accepté, mais il n’y eut pas de succès rapides et l’essoufflement idéologique de l’URSS avait déjà été mis en évidence lors de l’intervention de Prague en 1968. L’implantation désastreuse d’un système répressif par des Afghans communistes fut à l’origine de l’insurrection populaire et la cause de l’intervention de Moscou pour que cette caricature de gouvernement cesse. L’erreur fut aussi de ne pas se contenter du coup d’État bien monté qui conduisit au renversement du régime d’Hafizullah Amin et de faire entrer la 40e Armée, une force de qualité médiocre et inadaptée au théâtre qui devenait ainsi une présence agressive et visible, ce qui focalisa une résistance intérieure et une forte opposition internationale.

Tous ces facteurs négatifs ne pouvaient plus supplanter ce qui aurait effectivement pu conserver l’Afghanistan dans la sphère d’influence soviétique, à savoir une coopération économique comme celle mise en place depuis les années 1950, à condition cependant qu’elle ne fût pas accompagnée d’une rupture sociale inspirée d’une application fanatique de l’idéologie communiste. Il est intéressant à ce sujet de noter que les communistes afghans en étaient arrivés en 1979 à justifier la répression auprès de Moscou en faisant référence aux méthodes de Lénine et de Staline. Cependant, à cette époque, certains dirigeants soviétiques avaient admis qu’après Budapest et l’invasion de la Tchécoslovaquie, le principe de l’intervention/répression n’était plus viable, tant à cause du discrédit international jeté sur l’URSS que parce que la population agressée ne se soumettait pas, mais aussi parce que la motivation de la troupe soviétique se révélait très limitée pour mener cette forme de conflit.

N’oublions pas que le commandement militaire soviétique fut toujours réticent à s’engager sur ce théâtre d’opération. Les moyens matériels et humains restèrent limités, avec une force réellement combattante d’environ 30 000 hommes seulement face à une réserve de 250 000 moudjahidines largement soutenus par le monde presque entier et en particulier le Pakistan, mais aussi par les moyens techniques et l’argent fournis par la CIA et l’Arabie saoudite. L’OTAN, avec une abondance de moyens techniques sans aucune comparaison avec le contingent soviétique, a dû céder devant moins de 5 000 talibans sous-­équipés, mais qui multipliaient les bombes improvisées élaborées avec des engrais chimiques. On était loin du Stinger, mais le résultat fut le même.

En revanche, l’engagement soviétique fut réel et intense à travers une forte coopération militaire en faveur des forces de sécurité afghanes, mais aussi avec l’action des forces spéciales et d’une infanterie de qualité combinée au bon emploi des hélicoptères de transport, des Mi‑24 et des Su‑25. C’est un peu comme ce que nous avions fait en Algérie et ce qui a effectivement permis d’obtenir des résultats opérationnels significatifs. De 1985 à 1986, ce schéma fut effectivement très efficace, mais il conduisit par contrecoup à l’accroissement de l’aide américaine. Gorbatchev refusa d’affronter l’escalade qui en résultait, alors que la guerre froide en Europe mobilisait et mettait au défi de leur viabilité nombre de ressources matérielles et idéologiques soviétiques.

Face à ces résultats opérationnels, il existait cependant un gouffre culturel que les Russes pouvaient au moins appréhender et tenter de combler grâce à une culture acquise par leur présence séculaire en Asie centrale et à leur capacité traditionnelle à admettre la culture des peuples dominés. En revanche, l’action militaire résolue des Soviétiques en Afghanistan leur avait permis de se positionner pour engager des négociations locales avec certains adversaires. Ce fut le cas en particulier avec Massoud, alors que les États-Unis ont toujours couru après le début d’une illusion de contact avec les talibans. Cependant, il est vrai que l’opposition restait inconciliable avec la résistance fondamentaliste alimentée et conduite par le Pakistan, et en particulier ses services secrets, et ce sont leurs héritiers que l’Alliance du Nord puis l’OTAN durent combattre.

En ce qui concerne l’assistance économique, elle fut apportée par l’URSS bien avant 1979 et la formation technique tant civile qu’administrative ou sécuritaire a toujours été en Afghanistan un outil d’influence soviétique. C’est cet aspect qui autorise à dire que les Russes bénéficient encore d’une image positive en Afghanistan. Cependant, sauf à considérer le pays comme un territoire presque intégré à l’URSS, cette approche trouvait rapidement ses limites. Pourtant, le général Varennikov, « commandant en chef » en Afghanistan, suivit cette logique en proposant, vers la fin du conflit, de couper l’Afghanistan en deux et de s’appuyer sur la partie tadjike qui aurait ainsi été associée culturellement et économiquement au Tadjikistan soviétique. L’intérêt aurait ainsi été de créer une sorte de zone tampon protégeant les républiques d’Asie centrale de l’extrémisme islamique. Cette idée de partition réapparut aussi parfois sous la période otanienne.

À propos de l'auteur

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Philippe Sidos

Diplômé de l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (1980-1982) et breveté de l'École de Guerre, le colonel Philippe Sidos est également docteur en histoire et diplômé de l'INALCO (russe).
Parmi ses nombreuses missions pour le MINDEF, il a notamment occupé des postes d'attaché militaire en Russie et en Asie centrale.
En 2016, il a publié La guerre soviétique en Afghanistan, coll. "campagnes et stratégies", chez Economica.

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