Magazine Moyen-Orient

Famille et population au Moyen-Orient : la fin d’une « démographie arabe » ?

Les mutations de la démographie dans les sociétés arabes sont l’un des nombreux éléments d’explication du déclenchement des troubles politiques agitant la région depuis 2011. La pression démographique des jeunes adultes aurait contribué à grossir les rangs des chômeurs. Dans le même temps, la généralisation de l’éducation, celle des femmes en particulier, aurait entraîné un déclin de la fécondité, l’émergence sociale de l’individu et, enfin, un rejet de la domination de type patriarcal exercée par les autocrates au pouvoir. Pourtant, la révélation d’une reprise de la fécondité dans plusieurs pays de la région, tandis que les urnes portaient au gouvernement des élus islamistes conservateurs, semble contredire ce scénario.

Où en est la démographie arabe et moyen-orientale ? Comment interpréter ses fluctuations passées et récentes ? Surtout, peut-on encore affirmer que le changement démographique est inéluctablement unidirectionnel, d’un pays à l’autre et au sein de toutes les composantes des sociétés de la région ? En écho à l’extrême fragmentation politique, peut-on encore parler d’une démographie, donc de sociétés « arabes » (1) ?

Jeunesse et accroissement démographique : réalités et modèles

Les pays du Moyen-Orient arabe sont démographiquement hétérogènes : quand l’Égypte figure au quinzième rang des États les plus peuplés au monde avec presque 95 millions d’habitants lors du dernier recensement de 2017, la population nationale qatarie s’élève seulement à 306 000 personnes en 2016. Les populations moyen-orientales restent néanmoins jeunes, les taux d’accroissement naturel (résultant de l’excédent des naissances sur les décès) dépassant la moyenne mondiale de 1,2 % par an : 2,5 % au Yémen, 2,4 en Égypte, 2,1 en Jordanie, mais seulement 0,9 au Liban, une exception dans la région, pour 2016. Les nationaux du Qatar croissent au rythme de 2,6 % par an, plus vite que leurs voisins koweïtiens (2,2 %) et saoudiens (1,7 %), mais moins que les ressortissants d’Oman (3 %). Les moins de 15 ans représentent partout 30 % ou plus de la population (jusqu’à 40 % en Irak, dans les Territoires palestiniens et au Yémen). De 50 (en Égypte, en Arabie saoudite et à Bahreïn) à 60 % de ces nationaux sont âgés de moins de 25 ans. Seul le Liban fait figure d’exception avec 24 % de moins de 15 ans et 43 % de moins de 25 ans, au milieu des années 2000.

Pourtant, ces sociétés ont connu des mutations démographiques. La part des jeunes de moins de 25 ans, par exemple, baisse depuis les années 1980. Sauf en Égypte et au Liban, elle culminait à 60-70 % des populations nationales en 1985-1990. Les structures familiales dans la région étaient en effet caractérisées par des mariages précoces (avant 20 ans) et, surtout, par une fécondité élevée. Ainsi, au cours de la décennie 1980, il y avait plus de sept enfants par femme en moyenne en Jordanie, à Gaza, au Yémen, en Arabie saoudite et à Oman, mais aussi en Syrie. Cette forte fécondité était soutenue par des mariages féminins souvent précoces. Les enquêtes relevaient que de nombreuses femmes étaient mariées très jeunes, jusqu’au début des années 1990 : de 11 % (Jordanie) à plus de 20 % (péninsule Arabique) des 15-19 ans, par exemple. À 25 ans, plus de la moitié des jeunes femmes n’étaient plus célibataires. Preuve non seulement de la précocité, mais aussi de l’intensité de la nuptialité, peu de femmes restaient célibataires au-delà de 35 ans, l’exception à cette règle étant le Liban.

La persistance dans presque tous les pays du Moyen-Orient, au moins jusqu’aux années 1980, d’un régime démographique de forte fécondité et de nuptialité précoce constitue un paradoxe. À l’exception du Yémen, les niveaux d’éducation des femmes avaient en effet progressé de manière constante depuis la décennie 1960. Or l’instruction féminine est considérée comme le vecteur principal de la réduction de la fécondité : outre l’élévation de l’âge au mariage qu’elle engendre, elle permet aux femmes un meilleur contrôle de leur fécondité au sein du couple (par la contraception) et accroît généralement l’accès à l’emploi.

Un tel paradoxe sociodémographique peut cependant être expliqué par la nature « rentière » (n’émanant pas d’activités productives) des économies des pays de la région au cours des décennies 1970 et 1980. Chez les producteurs d’hydrocarbures, les revenus de la manne pétrolière ont été captés par les régimes et redistribués aux ménages sous forme de subventions aux produits de première nécessité (nourriture, logement, énergie, transports), d’investissements sociaux (dans l’enseignement et la santé, par exemple) et consuméristes, et d’emplois gouvernementaux. Les pays privés de ressources pétrolières percevaient indirectement les revenus de cette rente : l’émigration des nationaux vers les pays producteurs (Golfe, Irak, Libye) a d’abord généré des flux de remises d’épargne qui ont augmenté les revenus des familles. Par ailleurs, diverses allocations et aides au développement versées par les régimes du Golfe aux pays émetteurs de main-d’œuvre y ont aussi permis l’essor d’économies non productives et largement subventionnées, pourvoyeuses d’emplois publics et de redistribution sociale, comme en Jordanie. En Égypte, l’ouverture économique sous Anouar el-Sadate (1970-1981) et de nouveaux profits de type rentier, telles l’aide américaine au développement ou la reprise des recettes du canal de Suez, ont aussi gonflé les ressources de l’État.

Dans l’ensemble de la région, la prospérité rentière a, par ailleurs, rendu inutile le recours à l’emploi féminin, au profit d’une main-d’œuvre étrangère : 7 % des femmes seulement sont employées à la fin des années 1970 en Jordanie, par exemple. Cela a limité l’ascension de l’âge au premier mariage, tandis que la gratuité des services sociaux compensait les « coûts » de la procréation. La rente aurait ainsi bloqué ou retardé le processus de réduction de la fécondité par l’éducation (2).

Mutations dans les structures familiales et de la place des femmes (3)

Ce verrou économico-social est pourtant désamorcé par la baisse des prix du pétrole (années 1980-1990) qui contracte les profits rentiers directs et indirects et limite les capacités redistributrices des régimes de la région. Les dissensions ­interarabes culminent lors de la première guerre du Golfe de 1990-1991. Les emplois dans les membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se ferment à la plupart des migrants arabes et assèchent les flux de remises d’épargne des expatriés à leur famille. Selon des modalités et des rythmes variés, les structures familiales évolueront dès lors partout dans la région. On observe une accélération de la croissance de l’âge moyen au premier mariage. De l’Égypte aux monarchies du Golfe, les femmes entrent en union à 25-27 ans en moyenne en 2016, et à 29 ans pour les Libanaises. Les hommes se marient autour de 28 ans dans les Territoires palestiniens (2014) et à 30 ans en Arabie saoudite (2016), et jusqu’à 33 ans au Liban (2016). Comme l’âge au mariage des femmes a augmenté plus vite que celui des hommes, l’écart d’âge entre époux a diminué : de 5,5 ans au Liban (1970) à sept ans en Égypte (années 1960), il se situe, de nos jours, autour de quatre ans dans la plupart des pays arabes.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR