Magazine Moyen-Orient

Jeunesse et société civile dans l’Algérie des années 2010 : des engagements loin de la « politique politicienne »

En 2011, alors que la Tunisie et l’Égypte sont marquées par des soulèvements d’importance qui déstabilisent les régimes en place, l’Algérie est classée parmi les pays où la « vague » des révolutions se heurterait aux réactions coercitives et réformatrices d’un système qui a tenu bon malgré des mobilisations protestataires répétées. Les mesures de redistribution, l’annonce de réformes ou le souvenir de la guerre civile (1992-2002) font partie des réponses les plus fréquemment apportées pour expliquer l’absence de « printemps arabe » en Algérie. Le mélange d’une dose de libertés consenties (pluralisme partisan, presse indépendante, élections régulières) et d’une dose de coercition et d’accaparement des ressources contribue certainement à dissuader la contestation. Mais les jeunes Algériens sont loin d’être apathiques.

Au début du mois de janvier 2011, après une hausse significative des prix du sucre et de l’huile (1), des milliers de jeunes Algériens expriment leur mécontentement dans les rues des principales villes du pays, ce qui entraîne la dégradation de biens privés et publics, mais surtout des échanges brutaux avec les autorités. Avant la chute du président tunisien, Zine el-Abidine ben Ali (depuis 1987), le 14 janvier, les cinq morts, les blessés et les arrestations résultant des affrontements entre émeutiers et forces de police provoquent l’indignation. Ce type de manifestation n’est certes pas nouveau, mais il connaît alors une telle ampleur que les événements sont vite comparés aux mobilisations d’octobre 1988, exigeant l’ouverture du régime. Le déploiement de dispositifs répressifs et l’exonération temporaire de différentes taxes (droits de douane, TVA, impôt sur les bénéfices des sociétés) décidés par les gouvernants permettent de contenir rapidement la protestation. Mais celle-ci donne cependant lieu à une multiplication des mobilisations protestataires.

Des jeunes au-devant des mobilisations de 2011

Alors que l’état d’urgence, imposé en 1992, est toujours en vigueur et que les manifestations dans la rue sont formellement interdites à Alger (2), la capitale vit pendant plusieurs mois au rythme des rassemblements, sit-in, grèves et marches de citoyens en colère. La plupart des mobilisations portent sur des revendications ciblées souvent liées à un secteur d’activité particulier (avocats, médecins, salariés du textile, enseignants, greffiers, etc.). Les étudiants font également entendre leurs voix pour protester contre un décret remettant en cause l’organisation des diplômes du supérieur. D’autres initiatives appellent ouvertement à un changement et à la chute du régime (3). L’engouement et l’effervescence qui caractérisent l’occupation de l’espace public algérois contrastent avec la routine des mobilisations et sont synonymes pour de nombreux acteurs de nouvelles possibilités d’agir. Parmi ces acteurs, les jeunes occupent le devant de la scène. Ces événements invitent à s’interroger sur leur place dans la société algérienne, particulièrement sur les modalités de leur engagement dans l’espace public.

En réponse aux protestations de 2011, les gouvernants ont entrepris une série de réformes. Le 15 avril 2011, le président Abdelaziz Bouteflika (depuis 1999) annonce une révision de la Constitution et une série de mesures portant notamment sur la loi électorale et sur les partis politiques (4). Mises en place plusieurs mois plus tard, elles ne bouleversent pas les règles du jeu politique, mais entraînent la délivrance d’agréments pour de nouvelles organisations partisanes dès janvier 2012. En ce qui concerne le secteur associatif, la liberté d’association adoptée en 1990 n’a pas été formellement remise en cause après l’interruption du processus électoral en 1991. Le contexte postguerre et post-11 septembre 2001 a favorisé le développement d’entreprises privées et interétatiques visant à promouvoir la « société civile » et, ce faisant, à contenir l’islam politique. Pour leur capacité à compenser un État en retrait et à offrir une alternative aux associations « islamistes », de nombreuses associations ont ainsi été financées par l’appui international et se sont insérées en l’espace de quelques années dans les réseaux internationaux de coopération et d’aide au développement.

Un contexte politique et social peu propice à l’engagement

Cependant, la lourdeur et l’opacité des procédures administratives, les décisions arbitraires interdisant, par exemple, des réunions ou des activités ainsi que l’instrumentalisation et la cooptation de nombreuses associations par l’État constituent, dans la pratique, des contraintes importantes pour les acteurs associatifs. La nouvelle loi sur les associations de 2012 a d’ailleurs été particulièrement contestée par de nombreux acteurs associatifs pour les restrictions supplémentaires qu’elle contient. Un collectif d’associations – comprenant, entre autres, la Ligue algérienne de défense des Droits de l’homme, la section algérienne d’Amnesty International et le Rassemblement actions jeunesse – a dénoncé le renforcement du contrôle du gouvernement sur la constitution des associations, la pénalisation de la liberté d’association, une loi liberticide (5). Cette loi no 12-06, de janvier 2012, introduit par exemple pour les associations l’obligation d’obtenir un accord préalable des autorités pour se constituer. Elle réduit également leurs possibilités de financement en imposant l’encadrement des dons et legs d’associations étrangères dans des « relations de coopération dûment établies ». L’accord préalable des autorités est par ailleurs nécessaire pour tout partenariat avec des associations étrangères et des ONG. Les modalités d’activité de ces organisations sur le sol algérien sont aussi fortement encadrées tant dans leurs possibilités de financement que pour les objectifs qu’elles sont censées poursuivre (articles 63, 65 et 67).

Enfin, les modalités de suspension et de dissolution des associations tendent à renforcer le contrôle des autorités administratives sur le champ associatif. Une association peut, par exemple, être suspendue ou dissoute sur simple décision administrative « en cas d’ingérence dans les affaires internes du pays ou d’atteinte à la souveraineté nationale » (article 39). Dans ces conditions, les acteurs engagés éprouvent des difficultés à s’organiser, à (se) mobiliser, à s’implanter socialement, à se faire entendre sur la scène politique et médiatique, et, finalement, à perpétuer leur activisme malgré les contraintes. Pourtant, des collectifs perdurent ; de nouvelles initiatives citoyennes, sociales ou culturelles émergent et sont notamment portées par des jeunes.

Malgré la généralisation de l’enseignement secondaire et l’augmentation de la durée des études, les jeunes Algériens sont particulièrement touchés par le chômage. Ils mettent de plus en plus de temps à trouver un logement indépendant de leur foyer d’origine et à se marier. En Algérie comme dans d’autres pays de la région, le temps de la jeunesse s’étire. Après les hittistes – de « hit » qui signifie « mur » en arabe algérien, cette expression désignant les jeunes Algériens qui, sans emploi, « tiennent les murs » du voisinage (6) –, ce sont les harragas – ceux qui brûlent leurs papiers d’identité et prennent la mer dans des embarcations de fortune pour s’exiler en Europe (7) – qui font régulièrement l’objet d’articles de presse. Quand il ne s’agit pas de délinquance, d’émeutes ou d’émigration clandestine, ce sont les demandes de visa ou de formation à l’étranger qui sont évoquées dans les sujets d’actualité s’intéressant à la jeunesse algérienne. Enfin, le désintérêt pour la politique et l’abstention lors des élections sont considérés comme particulièrement répandus chez les jeunes. Si ces phénomènes qui révèlent les difficultés d’intégration sociale et économique sont en effet caractéristiques de la jeunesse algérienne du début du XXIe siècle, ils ne doivent toutefois pas occulter la variété des formes d’engagements des jeunes observables dans l’espace public.

À propos de l'auteur

Leyla Baamara

Leyla Baamara

Docteure en science politique, chercheuse associée au CHERPA (Sciences Po Aix).

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