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La Chine construit sa cybersécurité

Face à la prolifération des cybermenaces et à la vulnérabilité de l’infrastructure critique sur laquelle s’appuie la sécurité nationale, Pékin entend améliorer les cybercapacités du pays qui n’a pas encore acquis le statut de cyberpuissance.

Lors du printemps 2018, le gouvernement chinois a présenté sa réforme de la protection du cyberespace avec la création d’une « Commission centrale pour la cybersécurité et l’informatisation », dirigée par le président chinois Xi Jinping (1). Cette réforme indique que la Chine entre dans une nouvelle phase de développement en matière de cybersécurité qui s’inscrit dans la continuité de la précédente, qui était de renforcer la sécurité des infrastructures numériques du pays, tout en accélérant le développement de l’innovation locale et en renforçant l’intégration militaro-civile en vue d’édifier une véritable cyberpuissance.

Ce positionnement prend acte d’une part de la prolifération d’intrusions et de cyberattaques visant les infrastructures et les systèmes informatiques du pays, d’autre part de la crise économique et politique qui a vu le géant chinois de télécommunications ZTE être interdit par le département du Commerce des États-Unis d’acheter des composants américains durant sept années, en raison de violations présumées de l’embargo de Washington contre l’Iran et la Corée du Nord (2). Paradoxalement, le numéro trois mondial en termes de nombre de brevets déposés achète chez les fournisseurs américains la quasi-totalité des puces électroniques haut de gamme dont il a besoin, un élément crucial dans les infrastructures critiques. Cette crise suscite de fortes inquiétudes chez les dirigeants chinois, qui considèrent cette dépendance envers les technologies de pointe américaines comme un risque pour la cybersécurité ainsi que pour la sécurité nationale.

La Chine est-elle une cyberpuissance ?

Le pouvoir cybernétique se mesure selon les ressources qui caractérisent le domaine du cyberespace. Cela inclut d’une part, les capacités physiques et technologiques, telles que l’Internet et ses instruments, les ordinateurs en réseau, les technologies cellulaires, les communications spatiales, et d’autre part, les compétences humaines (3). De ce point de vue, la Chine, tout en cherchant systématiquement à renforcer ses cybercapacités, est encore loin d’être une cyberpuissance.

Au cours des deux dernières décennies, la Chine a démontré sa capacité à intégrer la dimension cybernétique dans son développement. Des investissements importants ont été injectés pour améliorer les infrastructures du secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC). Pendant son 12e plan quinquennal (2011-2015), le secteur a bénéficié de 317 milliards de dollars d’investissements publics, soit une augmentation de 33 % par rapport à l’exercice quinquennal précédent.

La stratégie d’investissement chinoise dans le secteur des TIC s’est révélée payante. Sur certains aspects, la Chine possède les atouts d’un grand pays de l’Internet. C’est le premier pays au monde en nombre d’internautes, avec 751 millions de personnes connectées, soit 10 % de la population d’internautes mondiale. Elle possède également le plus grand nombre de téléphones mobiles connectés à Internet, avec 1247 milliards d’abonnés (CNNIC, 2017). En termes de réseaux sociaux, 889 millions d’internautes sont actifs sur la plateforme WeChat [voir l’entretien avec A. Z. Melo p. 17]. Ce colossal bassin de « citoyens du Net » constitue un véritable moteur de croissance pour faire de la Chine le plus grand marché de l’Internet du monde : l’économie numérique est responsable du tiers de l’ensemble du PIB national en 2016, soit 3350 milliards de dollars (4). Selon les projections, elle devrait contribuer à plus de la moitié du PIB national en 2030. Cette dynamique modifie les rapports de force géoéconomiques et permet à la Chine de jouer un rôle plus important dans les institutions de gouvernance d’Internet internationales.

Un domaine dans lequel la Chine excelle est la communication par satellite. En 2017, un satellite quantique chinois a réussi à envoyer des données indéchiffrables et inviolables vers la terre, une première dans le monde. La Chine occupe la première place des pays lanceurs de satellites, avec 20 lancements commerciaux en 2016, soit 31 % du marché mondial. Parallèlement, la Chine a réalisé des progrès significatifs dans les communications interplanétaires, en construisant un réseau global de suivi et de surveillance de l’espace lointain, lequel joue un rôle crucial non seulement pour la communication permanente et rapide entre la Terre et les sondes interplanétaires, mais aussi pour le contrôle des vaisseaux, la télémétrie, la localisation et l’observation.

En dépit de ces réalisations, la Chine demeure confrontée à un certain nombre de défis. Selon l’« Indice de développement des TIC » élaboré par l’UIT pour mesurer les performances des pays par rapport à l’infrastructure, à l’usage et aux compétences dans les TIC, la Chine se classe à la 80e position mondiale en 2017, capitalisant une note de 5,6, loin dernière les États-Unis (8,18), ou encore les pays voisins de l’Est asiatique (Japon 8,43, Corée du Sud 8,85) (5). Quant à l’indice de cybersécurité (6), la Chine se classe à la 32e position mondiale, dépassée largement par les États-Unis (2e) et la France (8e).

Une mesure importante permettant d’analyser la puissance cybernétique d’un pays est le nombre d’adresses IP (IPv4 précisément). Une adresse IP est un numéro d’identification attribué à chaque ordinateur pour qu’il puisse s’identifier, se localiser, envoyer et recevoir des données sur Internet. On comprend que ce sont des ressources extrêmement importantes. Mais ces ressources ne sont pas illimitées et leur nombre maximal est de 4 milliards, nombre déjà épuisé en 2011. Selon les registres, les États-Unis accaparent à eux seuls 43,55 % de ces ressources critiques, soit 1,6 milliard d’adresses, suivis par la Chine (336,93 millions) et le Japon (202,99 millions). Cette asymétrie est encore plus nette lorsqu’on regarde le nombre d’adresses disponibles par habitant : un Américain peut avoir à sa disposition en moyenne 5,8 adresses, alors que la Chine doit se contenter d’une seule adresse pour quatre Chinois. Cette pauvreté en adresses IPv4 rend difficile l’identification des personnes connectées et pose des risques en termes de sécurité et de réglementation.

La vulnérabilité des réseaux chinois

Sur le plan de la protection contre les intrusions et les cyberattaques, le pays est encore très vulnérable pour trois raisons essentielles : son cadre institutionnel, ses infrastructures et son investissement en recherche et développement.

Le gouvernement chinois a commencé tardivement à mettre en place un système stratégique de cybersécurité. Pendant longtemps, les efforts publics se sont surtout concentrés sur les aspects économiques et la stabilité domestique. Après quelques lois précurseuses (7), il faudra attendre 2016 pour que la première stratégie nationale de sécurité du cyberespace et la première loi de cybersécurité voient le jour. À titre de comparaison, en 2003, l’administration Bush avait déjà promulgué une loi de « Stratégie nationale pour la sécurité du cyberespace ».

À propos de l'auteur

Ping Huang

Ping Huang

Groupe de recherche en cyberdiplomatie et cybersécurité, Institut d’études internationales de Montréal (Université du Québec à Montréal – UQAM).

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