La Force spatiale chinoise

Si la Chine produit désormais tous les deux mois autant de navires qu’en compte la Marine nationale, son effort dans le domaine spatial est encore plus spectaculaire. En 2018, elle a placé en orbite autant de satellites que toutes les autres nations réunies. Cette ambition consiste pour la Commission militaire centrale à faire de la militarisation de l’espace un game changer qui lui permettra de s’imposer sur le champ de bataille face aux États-Unis et à leurs alliés.

Une gouvernance pour contester la supériorité américaine

Le concept de space force, en tant que composante à part entière des forces armées, n’est pas né aux États-Unis, mais bien en Chine. L’ancien commandant en chef des forces aériennes, le général Xu Qiliang, créa en effet dès 2009 une structure directement placée sous l’autorité de la Commission militaire centrale du PC chinois afin de coordonner le contrôle des technologies, des budgets et des personnels affectés au spatial. Depuis le début des années 2000, inspirés par les écrits en faveur d’une doctrine systémique (1), les stratèges chinois considèrent qu’une approche disruptive est devenue incontournable pour contrer la supériorité technologique américaine, dont la clé de voûte est incarnée par son dispositif C4ISR (2). L’amoindrissement de ce dernier aurait en effet un impact considérable sur les capacités de défense et sur l’ensemble de la chaîne de commandement des États-Unis.

Après avoir longuement étudié les questions posées par le big data, et les vulnérabilités du dispositif cyber et spatial américain, Xi Jinping parvient à bouleverser l’organisation de l’Armée Populaire de Libération (APL), pour rassembler ces deux domaines d’opération sous l’autorité directe de la Commission militaire centrale. Ainsi naît en 2015 la Force de Soutien Stratégique (FSS) (3), le premier commandement intégré affecté à la guerre dans la datasphère, mais aussi dans le champ cognitif (4). Pour Pékin, l’effort consiste ici à fusionner l’ensemble des informations provenant de ses systèmes ISR (5) avec plus d’agilité que le dispositif américain, qui reste souvent pénalisé par la multiplicité des couches redondantes. Cela dans le but de doper la réactivité de la boucle décisionnelle OODA (6) chinoise, mais surtout de sa kill chain, jusqu’à la destruction totale des systèmes adverses. Pour assurer cette fusion des « systèmes de systèmes » au sein de la FSS, son chef, le général Gao Jin, secondé par trois commissaires politiques, a pris le contrôle de plusieurs entités critiques rattachées naguère à l’état-major de l’APL.

Celles-ci portent à la fois sur l’information stratégique et sur les vecteurs qui en assurent la diffusion. Il s’agit principalement du 3e département chargé des activités de renseignement électronique (SIGINT/IMINT), du 4e département chargé des attaques électroniques (lutte informatique offensive et brouillage offensif), de la base 311 chargée des opérations psychologiques, et de l’ensemble de l’écosystème spatial. Deux départements structurent désormais la FSS, les Systèmes spatiaux et les Systèmes de réseaux. Contrairement au modèle occidental, ceux-ci s’organisent non par domaine (air, terre, mer, spatial, cyber), mais par type de mission (reconnaissance, offensive, défensive). Si le département des Systèmes de réseaux se concentre sur les flux et les vecteurs de diffusion évoluant sur le globe terrestre, celui des Systèmes spatiaux est responsable des flux et des vecteurs extra-atmosphériques. Ce dernier va plus loin que le précédent commandement spatial de l’APL, dans la mesure où il résulte d’une véritable intégration verticale rassemblant tous les sites de lancement et de tests (Jiuquan, Taiyuan, Xichang, Wenchang), d’entraînement, de contrôle, de télémétrie (dont la flotte des bâtiments de surface Yuan Wang), les stations d’écoute des satellites de communication adverses (Argentine, Cuba, Namibie, Kenya, Pakistan), mais aussi toute la flotte de satellites militaires et civils, et même le corps des taïkonautes. Soit un capital humain de près de 200 000 personnes, identique à celui des États-Unis, mais concentré ici dans une même organisation, réparti en filières métiers, et formé au sein de l’Académie du commandement spatial.

Une forme de gouvernance qui en dit long sur les ambitions militaires chinoises dans ce domaine. Car plus qu’une modernisation du dispositif de renseignement chinois, la maîtrise de l’information devient ici non seulement un multiplicateur de force, mais également un levier de souveraineté à part entière. De plus, la proximité des deux départements au sein de la FSS doit permettre au C4ISR chinois de devenir plus résilient, pour ne pas dépendre comme son homologue américain du seul réseau de communication spatial. Et ce en s’appuyant, le cas échéant, sur un Internet sécurisé et sur un réseau terrestre échappant au contrôle de l’adversaire. Bien que cette résilience soit certes limitée dans un premier temps en termes de projection de force, elle a pour objectif essentiel de permettre à l’APL de triompher d’un éventuel conflit dans son premier cercle. Mais alors, quels sont les moyens dont elle dispose ?

La flotte spatiale

À ce jeu, encore fallait-il rattraper Washington avant de prétendre proposer un modèle supérieur. Après un record absolu de 40 lancements réussis en 2018, il est désormais acquis que Pékin disposera dans 12 mois d’une capacité de renseignement spatiale tous temps et sans interruption à l’échelle du globe. En complément de ses capacités de reconnaissance, le système de géolocalisation Beidou vient récemment de passer d’un niveau régional à un niveau mondial, et la mise en place d’une constellation de satellites de communication à cryptage quantique prépare l’émergence d’un Internet chinois dual ultrasécurisé. Avec 68 satellites militaires, Pékin se place d’ores et déjà en challenger de la flotte spatiale américaine.

Le plus connu de ces programmes est sans aucun doute la constellation Beidou, qui a pour but d’offrir à la Chine et à ses alliés une autonomie de positionnement complète pour les plates-­formes de combat et les munitions guidées. Contrairement aux réseaux de navigation GPS américain ou Glonass russe, celui-ci dispose également d’une constellation de 27 satellites en orbite moyenne.

Pour ses communications sécurisées, l’APL dispose de trois satellites Shen Tong‑2 en orbite géostationnaire. Mais elle a procédé le 16 août 2016, dans le cadre du projet QUESS (Quantum Experiments at Space Scale), à la mise sur orbite du premier satellite doté d’une capacité de cryptologie quantique, Mozi. Une technologie d’autant plus stratégique qu’elle est réputée non interceptable. Si les tests qui se sont achevés à l’automne 2018 parviennent à valider des communications distantes de 1 200 km en conditions de combat, l’APL financera alors la production d’une vingtaine de satellites en orbite moyenne pour disposer d’une couverture mondiale.

Mais Pékin a surtout porté l’effort sur les satellites de reconnaissance pour répondre segment par segment aux capacités américaines, et selon un rythme qui s’accélère depuis 30 mois. En matière d’imagerie, on dénombre un satellite de cartographie 3D ZY‑3 et quatre satellites SAR JB7 et JBx d’une résolution inférieure au mètre, secondés par une constellation de 12 Yaogan‑30 pour en fournir le complément optique. Une constellation de quatre satellites LKW à très forte résolution dans le visible et l’infrarouge est opérationnelle depuis 2017. Le 24 décembre dernier, un satellite d’alerte avancée de 2,4 t, le TJS‑3, a été placé en orbite géostationnaire au-dessus du territoire américain pour détecter les tirs de missiles intercontinentaux. Ce dispositif d’alerte est également relayé par une constellation de neuf satellites ELINT (Yaogan‑20, ‑25, ‑31) de surveillance des plates-formes navales semblables aux NOSS américains. Les plates-­formes d’écoute sont également multiples. Depuis 2015, l’APL dispose d’un satellite géostationnaire SIGINT doté d’une antenne de 32 m de diamètre, le Qianshao‑3, complété par une constellation de 12 CX5 en orbite basse. Enfin, depuis octobre, une autre constellation ELINT, Yaogan‑32, exclusivement destinée à la surveillance des C2 et des systèmes sol/air, a fait son apparition.

Mais, surtout, afin de densifier encore son maillage, la FSS a également sous sa responsabilité l’ensemble des satellites civils dont les performances offrent désormais un usage dual. Évoquons notamment la future constellation d’imagerie Magpie destinée à offrir, avec 510 cubesats, une revisite des zones d’intérêt de l’APL toutes les 10 minutes. Citons également le satellite géostationnaire large champ Gaofen‑4 placé au-­dessus du territoire chinois, ou encore le Gaofen‑11 lancé en mai dernier et qui se veut une réplique du KH‑11 américain avec un miroir de 1,6 m, une altitude minimale de 248 km et une résolution inférieure à 10 cm. Et enfin, le satellite infrarouge Gaofen‑5 qui, grâce à ses capteurs SWIR (Short-Wave Infrared), permet depuis mai 2018 de surveiller les espaces aériens et d’identifier les plates-­formes furtives comme les drones, les missiles de croisière ou les bombardiers B‑2 (7).

Les armes antisatellites

Les missions classifiées de la navette automatique américaine X‑37A depuis 2010 ont radicalisé la position des Russes et des Chinois. C’est la mise en service opérationnel par Pékin des armes antisatellites, comme le véhicule d’attaque transorbital manœuvrant Shiyan‑7, le missile DN‑3 à l’été 2017, ou encore les armements à énergie dirigée qui ont poussé Washington à créer sa propre Space Force l’été dernier. Si la concurrence paraît toujours forte entre la FSS et la Force de missiles (l’ex-Deuxième artillerie) pour le contrôle des armes antisatellites (depuis les centres de R&D, de test et d’essais, jusqu’à leur emploi) et de la lutte antibalistique, il semble que la première dispose de plusieurs avantages. D’une part, elle est officiellement responsable des systèmes d’attaque et de défense spatiaux. D’autre part, sa création a permis de sortir de la guerre bureaucratique que se menaient le Département général de l’armement (longtemps responsable des programmes spatiaux militaires), la Force de missiles, et l’armée de l’air. Mais, surtout, la FSS semble avoir gagné une première manche, puisque, en août 2017, le missile DN‑3 destiné à détruire les satellites géostationnaires a été lancé depuis la station spatiale de Jiuquan, précisément sous son contrôle. En fait, ces armements constituent une priorité depuis le début des années 1990, au travers du programme 863‑409. Afin de pouvoir neutraliser l’ensemble des satellites de renseignement ou de communication adverses, l’APL a mis en place plusieurs types de vecteurs déployés sur des rampes de lancement mobiles, en mesure de traiter les différents types d’orbites sur lesquels évoluent les 130 satellites militaires américains, mais aussi les satellites de communication civils qui relaient les quatre cinquièmes de la bande passante utilisée par le Pentagone pour ses systèmes (8).

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