Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le dernier Coréen naîtra-t-il en 2621 ?

Commencée dans les années 1960, la baisse rapide de la natalité qui a accompagné la transition démographique coréenne (1) a amené le pays dans la trappe de la faible fécondité et après avoir bénéficié pendant près de cinquante ans du dividende démographique, la Corée — aujourd’hui peuplée de 50 millions d’habitants — affrontera plusieurs décennies de vieillissement qui freineront sa croissance et menaceront sa cohésion sociale.

La guerre de Corée (1950-1953) a été suivie par un baby-boom qui a porté la fécondité de 5,4 à 6,3 enfants par femme en 1960. Cette dynamique inquiétante (une croissance de la population de 2,9 % l’an) a justifié la création d’une antenne coréenne de l’International Planned Parenthood Federation (2) en 1961. Un an plus tard, le premier plan a donné la priorité au planning familial et proposé de ramener la croissance démographique à 2 % en dix ans. À la grande surprise des observateurs (3), cet objectif sera dépassé. Cela s’expliquerait par la sensibilisation de la société aux enjeux démographiques mais aussi aux retombées de la politique de promotion des exportations qui, en créant de nombreux emplois dans l’industrie légère, ont attiré des milliers de jeunes filles des campagnes vers les usines (4). Les mesures prises dans les années 1970 pour limiter à deux le nombre d’enfants par couple ont fait passer la fécondité sous le seuil de renouvellement (2,1) en 1984.

La trappe de la faible fécondité

Après un bref redressement, la chute a repris à un rythme qui a surpris les démographes. Alors qu’au début des années 1990, ils prévoyaient que la part des plus de 60 ans dans la population serait de 19 % en 2020, elle sera de 25 %. La déstabilisation de la société provoquée par la crise de 1997 a accéléré la chute de la fécondité qui est tombée à 0,98 en 2018, un record mondial. Cette baisse qui était attribuée à la contraception jusque dans les années 1990, s’explique depuis par le recul de la date du mariage (5). Dans les années 2010, l’augmentation de cinq ans de l’âge de la première maternité, de 26 à 31 ans, a été la plus rapide dans l’OCDE.

La Corée a ainsi rejoint l’Espagne, l’Italie, le Portugal, Singapour et Taïwan dans la trappe « de la faible fécondité » (6). Les jeunes mieux formés retardent leur mariage qui est perçu comme un luxe « recherché après une longue période de formation et de recherche d’un emploi » (7). À moins d’un retour à une forte croissance, les jeunes continueront de reporter ou d’éviter le mariage (8). Le nombre de mariages a diminué (4,6 pour mille en 2018) et la fréquence des divorces a augmenté pour se rapprocher du niveau européen. Dans ce pays où les naissances hors mariages restent exceptionnelles (2 % au lieu de 59 % en France en 2018), une trentenaire sur trois n’est pas mariée.

Dans un premier temps, la baisse de la fécondité s’est accompagnée de l’apparition d’un déséquilibre des genres à la naissance au bénéfice des garçons. Cet écart s’est élargi avec la diffusion des technologies médicales révélant le sexe de l’embryon mais, après avoir atteint un maximum de 118 garçons pour 100 filles en 1994, il est redescendu à 105 pour 100 qui est considéré comme le niveau normal de déséquilibre des genres.

Entre-temps, le gouvernement avait interdit aux médecins de révéler le sexe des fœtus et lancé une campagne de sensibilisation. Toutefois, selon Eberstadt (9), ce sont moins les politiques publiques que les réactions de la société civile et plus particulièrement celles des communautés religieuses qui auraient expliqué la résorption du déséquilibre des genres, un phénomène qui s’est aggravé en Chine, en Inde et au Vietnam [voir p. 85].

La transition démographique qui s’accompagne d’un accroissement de la population en âge de travailler et d’une baisse du taux de dépendance ne suffit pas à garantir (10) un « dividende démographique ». La Corée en a bénéficié car sa croissance a été riche en créations d’emploi et il aurait expliqué près d’un tiers de la croissance annuelle du PIB entre 1960 et 1990 (11).

Les enjeux du vieillissement

L’effondrement de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie, de 48 ans à 85 ans pour les femmes et 79 ans pour les hommes, accélèrent le vieillissement dont le rythme est sans précédent. Cent quinze années, entre 1860 et 1975, se sont écoulées en France pour que la part des plus de 65 ans passe de 7 % de la population — définition d’un pays vieillissant — à 14 %, un pays vieilli. Ce doublement s’est fait en seulement vingt ans au Japon et en Chine et en dix-huit ans — entre 2000 et 2018 — en Corée du Sud ! En 2020, les seniors (plus de 65 ans) sont aussi nombreux que les moins de 18 ans. En 2050, les plus de 50 ans représenteront la moitié de la population en âge de travailler (25 % en 2015), les seniors représenteront 38 % la population et, parmi ces derniers, un sur deux aura plus de 80 ans. En 2050, en Corée l’âge médian (scénario médian), qui sépare le population en deux, atteindra 54 ans, ce qui en fera le plus vieux pays au monde (il sera de 44 ans en France et de 53 au Japon). À cette échéance, il y aura 1,4 actif pour 1 retraité au lieu de 4,5 pour 1 en 2020 et le taux de dépendance aura retrouvé le niveau des années 1950.

La Corée va subir un véritable « tsunami gris » et ce vieillissement spectaculaire, qui n’a pas encore eu d’impact économique, a d’ores et déjà des conséquences sociales.

L’impact économique

La population en âge de travailler diminuera à partir de 2020 et elle se contractera de 27 % d’ici 2050. Cela devrait entraîner une hausse des coûts salariaux et des dépenses sociales et un ralentissement de la croissance. Toutefois, les effectifs de la population au travail dépendent de l’évolution des actifs en âge de travailler, mais aussi du taux de participation au travail qui peut être influencé par les politiques publiques. Mis en œuvre entre 2006 et 2016, les plans Saeromaji qui ont proposé des incitations financières aux couples pour augmenter la natalité ont eu peu d’impact. Investissant un point de PIB dans les aides à la famille, la Corée fait moins d’effort que les pays (Allemagne, Japon, Italie) où la natalité est faible, et trois fois moins qu’en France et dans les pays nordiques, où elle s’est redressée. Augmenter la participation des femmes au travail en leur donnant les moyens de concilier vie de famille (12) et activité professionnelle serait la méthode la plus efficace, mais elle devrait être accompagnée de réformes favorisant l’égalité des genres dans le monde du travail aux nombreuses rigidités.

Repousser l’âge légal de la retraite est une option critiquée par les entreprises, car elle augmente les coûts salariaux, mais elle est par contre bien acceptée par les salariés. En effet, après leur départ à la retraite — à 55 ans et souvent avant car les entreprises les poussent à arrêter —, ces derniers continuent de travailler une douzaine d’années dans des activités informelles car les pensions ne suffisent pas. Pour s’assurer des revenus d’appoint, ils s’endettent et créent des petits commerces qui se font une concurrence féroce entre eux.
Enfin, l’ouverture aux travailleurs étrangers — ils sont déjà 2 millions en 2018 qui occupent des emplois pénibles — est une option difficile à mettre en œuvre dans le contexte culturel coréen (13).

Au Japon [voir p. 46], la population en âge de travailler a diminué de 10 % entre 1995 et 2015, et la croissance du PIB per capita est tombée à 0,6 % l’an. Ce précédent japonais n’est pas de bon augure pour l’avenir de l’économie coréenne, où la population en âge de travailler diminuera de 27 % d’ici 2050.

Des conséquences sociales

On peut considérer la Corée comme la France moins la solidarité nationale. Cette formulation lapidaire souligne le contraste entre les performances économiques coréennes (5e puissance manufacturière, devant la France) et les carences sociales de ce pays qui affiche les plus mauvais indicateurs sociaux de l’OCDE. Alors qu’en France, les seniors jouissent d’un revenu supérieur à la moyenne nationale, en Corée la moitié d’entre eux vit en dessous du seuil de pauvreté et le sort des femmes qui bénéficient plus rarement d’une retraite est particulièrement dramatique, comme l’illustre le film d’E. J. Yong (The Bacchus Lady) sur les prostituées octogénaires. Cette détresse explique le taux de suicide élevé parmi les plus de 71 ans (117 pour 100 000, trois fois plus qu’en France) .

Dans la tradition confucéenne, s’occuper des personnes âgées est le devoir des enfants, aussi l’État a tardé à envisager de remplir ce rôle. La loi sur les retraites a été discutée pour la première fois en 1973 et ce n’est que quinze ans plus tard que le Parlement a adopté un régime national de retraite (National Pension System, NPS). Réservé aux salariés des entreprises de plus de 10 salariés, le NPS a été étendu à toutes les entreprises et il couvre la moitié de la population. Le NPS est le socle du système de retraites. Le nombre de cotisants a atteint un maximum de 18,9 millions en 2014, mais le nombre de retraités augmente très rapidement. En 2060, ils seront 11,1 millions et le fonds sera déficitaire. L’introduction tardive du NPS a permis de limiter les dépenses publiques pour les personnes âgées au quart de la moyenne OCDE et elles atteindront 7,3 % du PIB en 2050. Le ratio de remplacement du salaire, qui était à l’origine de 70 % (en moyenne) pour une personne ayant cotisé quarante années, ne sera plus que de 40 % en 2028 et cette couverture représente la moitié du seuil de pauvreté.

Des conséquences stratégiques

L’armée sud-coréenne (687 000 hommes) est la sixième au monde en termes d’effectifs et la durée du service militaire est encore de 21 mois. Alors que le nombre de jeunes hommes de 20 ans diminuera au Sud, il évoluera peu en Corée du Nord. Allonger la durée du service militaire ou mobiliser les jeunes filles sont des solutions envisageables mais difficiles à mettre en œuvre (14) et l’alternative sera pour l’armée sud-coréenne d’investir davantage dans la technologie. De menace, la Corée du Nord pourrait-elle devenir solution au défi démographique qu’affronte la Corée du Sud ? Deux fois moins peuplée que le Sud, la Corée du Nord affiche un taux de fécondité égal au seuil de renouvellement et l’âge médian est inférieur de cinq ans à celui du Sud. Dans un premier temps, la réunification pourrait donner une impulsion aux naissances, mais le précédent allemand montre que la natalité du Nord risque de converger vers celle du Sud.

Quelles perspectives ?

Le dernier Coréen naîtra en 2621 selon un rapport alarmiste de l’Assemblée nationale (15) qui extrapolait la chute de la natalité pour sensibiliser la société aux enjeux démographiques. En effet, la Corée tarde à trouver une réponse au défi démographique car il n’y a pas de consensus social (16) sur l’enjeu du vieillissement. Pour de nombreux Coréens, le principal problème de leur pays est la surpopulation, aussi l’effondrement de la natalité n’a rien d’inquiétant, bien au contraire, elle allègera le fardeau de l’éducation des enfants et l’arrivée de cohortes moins nombreuses fera disparaître le sous-emploi des jeunes. Ils oublient que le vieillissement réduira simultanément l’offre et la demande en augmentant la part des cohortes moins dépensières dans la population et le taux de dépendance des plus âgés.

La Corée va vivre le retournement de la pyramide des âges et l’avenir montrera comment la société s’ajustera à ce défi que connaîtront plusieurs pays asiatiques au cours des décennies à venir.

Évolution de la fécondité et du taux de dépendance en Corée du Sud (1950-2050)

Notes

(1) La transition démographique décrit le passage d’une situation de fécondité et de mortalité élevées à une situation de fécondité et mortalité faibles ; il s’agit moins d’une théorie que d’une généralisation souffrant des exceptions, à commencer par la France où la baisse de la fécondité a précédé celle de la mortalité. (Y. Charbit, M. Gaimard, La bombe démographique en question, PUF, 2015)

(2) Une ONG créée en Inde en 1952 par une Américaine et une Indienne qui s’est rapidement développée au niveau international.

(3) John Metcalf, 1966, « South Korea plans ahead », Far Eastern Economic Review, vol. 52 no 10, 9 juin ; Jean Egan, « South Korea : Population Pacesetter », Far Eastern Economic Review, vol. 75, no 2, 8 janvier 1972.

(4) Dans les années 2000, la forte augmentation de l’emploi dans l’industrie légère a fait chuter la fécondité au Bangladesh et au Cambodge.

(5) Ki-Soo Eun, « Understanding Recent Fertility Decline in Korea », Journal of Population and Social Security (Population), vol. 1.

(6) W. Lutz, V. Skirbekk, M. R.Testa, « The Low-Fertility Trap Hypothesis : Forces that May Lead to Further Postponement and Fewer Births in Europe », IIASA working papers, mars 2007.

(7) Réponse à une enquête citée par Elizabeth Hervey Stephen, « Bracing for Low Fertility and a Large Elderly Population in South Korea », Korea Economic Association, 18 avril 2012.

(8) Kim Doo-Sub, « La population sud-coréenne : évolutions récentes et principaux enjeux », Korea Analysis, no 9, Asia Centre.

(9) Nicholas Eberstadt, « The Global War Against Baby Girls », The New Atlantis-Journal of Technology and Society, 2011.

(10) En Amérique latine, la baisse du ratio de dépendance permise par la transition démographique a eu lieu pendant la « décennie perdue ». Au Maghreb, la transition démographique des années 2000 s’est accompagnée de la montée du chômage des jeunes.

(11) D. E. Bloom, J. G. Williamson, « Demographic Transitions and Economic Miracles in Emerging Asia », NBER no 6268, novembre 1997. 

(12) Avec la généralisation de la famille nucléaire, les mères s’occupent des études des enfants et ce suivi devient une occupation à temps plein lorsque les enfants préparent l’entrée à l’université.

(13) Une étude des Nations Unies montre que maintenir le ratio de dépendance au niveau de 1995 exigerait 95 millions d’immigrés par an soit la population mondiale entre 1995 et 2050 ! (https://​www​.un​.org/​e​n​/​d​e​v​e​l​o​p​m​e​n​t​/​d​e​s​a​/​p​o​p​u​l​a​t​i​o​n​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​p​d​f​/​a​g​e​i​n​g​/​r​e​p​l​a​c​e​m​e​n​t​-​c​h​a​p​4​-​k​o​.​pdf)

(14) E. H. Stephen, South Korea’s Demographic Dividend : Echoes of the Past or Prologue to the Future ? CSIS, février 2019. 

(15) « South Koreans alarmed by prospect of extinction by 2750 », Financial Times, 25 août 2014.

(16) Joonkyung Ha , « Why Can’t South Korea Solve its Demographic Crisis ? », East Asia Foundation, 18 décembre 2018.

Légende de la photo en première page : Une famille sud-coréenne s’est retrouvée dans un parc de Séoul pour faire une photo avec le dernier né. En 2018, le taux de fécondité a atteint un nouveau plus bas de 0,98 enfant par femme (en deçà des 2,1 nécessaires au renouvellement des générations), malgré une panoplie de mesures pour faire remonter l’un des taux de natalité les plus faibles au monde. Depuis 2005, le gouvernement aurait dépensé la somme de 107 milliards d’euros pour tenter d’inverser la tendance, mais sans succès. (© Shutterstock/KoreaKHW)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°51, « La démographie : un enjeu géopolitique majeur », Juin-Juillet 2019.

Du même auteur :
Marc Lautier, Jean-Raphaël Chaponnière, Économie de l’Asie du Sud-Est : au carrefour de la mondialisation, Paris, Bréal, 2018, 264 p.

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