Arménie, an II de la révolution de velours

Un an après sa révolution de velours, qui l’avait érigée au rang de pays de l’année 2018 selon The Economist, la « nouvelle Arménie », véritable laboratoire de la transition dans l’espace postsoviétique, se heurte néanmoins à des contraintes géopolitiques et socioéconomiques de taille, qui réduisent les marges de manœuvre du jeune pouvoir.

Vieille nation trimillénaire, mais jeune État indépendant à la faveur de l’implosion de l’URSS, l’Arménie connaît des élections systématiquement truquées qui ont poussé plus d’une fois la population à descendre dans les rues. Mais rares étaient ceux qui prévoyaient l’issue favorable du mouvement national du printemps 2018, aux débuts balbutiants. Le mérite revient essentiellement à l’action d’un personnage secondaire de la vie politique arménienne élu Premier ministre le 8 mai 2018, au terme d’un marathon de trois semaines de contestation pacifique.

Retour sur un printemps arménien

Tee-shirt camouflage, casquette à large visière et sac à dos de campeur, Nikol Pachinian est apparu sur les écrans des télévisions internationales sous les traits d’un marcheur aguerri. Barbe poivre et sel, la voix cassée, ce député de l’opposition s’est révélé un orateur de talent, capable de redonner foi en la chose politique à une jeunesse arménienne désabusée. Lorsqu’il part de Gumri, le 31 mars 2018, il n’a réuni qu’une dizaine de partisans dans cette ville du Nord, sinistrée depuis le tremblement de terre de 1988 et la désindustrialisation. Mais son slogan, « Merjir Sergin » (« Refuse Serge »), fait mouche : président de la République depuis dix ans, Serge Sarkissian tente de s’accrocher au pouvoir par un tour de passe-passe constitutionnel qui fait de lui un Premier ministre aux prérogatives renforcées. Quelques semaines et 250 kilomètres plus tard, lorsque les marcheurs arrivent aux portes de la capitale, Erevan, ils sont plusieurs dizaines de milliers à lui dire : « Dégage ! ».

Nikol Pachinian n’était pourtant pas un inconnu. Ce fils d’un professeur d’éducation physique a vu le jour en 1975 dans la paisible cité d’Idjevan, dans le Nord du pays. Adolescent pendant le printemps arménien de 1988 devant conduire à l’indépendance, il a 23 ans lorsqu’on l’expulse de la faculté de journalisme pour y avoir dénoncé dans un article la corruption qui règne dans l’établissement. En 1998, Nikol Pachinian est rédacteur en chef du journal Oraguir (« Quotidien ») puis de Haïkakan Jamanak (« Le Temps arménien », proche de l’opposition, entre 1999 et 2012). Conscient des limites de son action en tant que journaliste, il se lance en politique et fonde en 2006 Aylentrank (« Alternative »), un mouvement de la société civile dont il se sert de tremplin pour se présenter aux législatives de mai 2007 sur la liste du bloc Impeachment (1,3 % des voix). On le sait proche de l’ancien MNA (Mouvement national arménien, au pouvoir entre 1990 et 1998). L’année suivante, on le retrouve dans le bureau de campagne de Lévon Ter-Pétrossian, le premier président de la République indépendante (1991-1998) et candidat malheureux à la présidentielle de 2008. Lorsque ce dernier conteste à raison la victoire de Serge Sarkissian et appelle à une série de manifestations à Erevan, c’est Nikol Pachinian qui, sur scène, anime les meetings. Après l’instauration de l’État d’urgence dans le pays, lui qui était présent sur le lieu des émeutes du 1er mars 2008, qui se sont soldées par dix morts, passe dans la clandestinité. Recherché pendant plus d’un an, il se rend finalement à la justice et sera incarcéré jusqu’en 2011. Après avoir été, en mai 2012, élu député du Congrès national arménien (CNA) de Lévon Ter-Pétrossian, Nikol Pachinian s’éloigne progressivement de son ancien mentor. En 2015, il fonde son propre parti : le Contrat civil, qui compte trois députés au Parlement. Lors des législatives d’avril 2017, il rejoint deux petites formations (Arménie Lumineuse et République) pour former l’alliance Yelk (« Issue »). 

Un pays exsangue et vidé de ses forces vives

En ce printemps 2018, la société arménienne se trouve au bord du gouffre. Cible du rejet populaire : les élites au pouvoir, pour la plupart d’anciens responsables du parti communiste originaires du Karabagh [NDLR : enclave arménienne dans l’Azerbaïdjan soviétique]. Président de la République autoproclamée du Karabagh de 1994 à 1997, puis Premier ministre de l’Arménie, Robert Kotcharian s’empare de la fonction suprême en 1998. Sa position intransigeante se traduira par une dépendance accrue vis-à-vis du grand frère russe et de la concentration des ressources auprès d’une poignée de cadres du parti républicain.

Surtout, le système mis en place ou consolidé par le parti républicain était étroitement lié à une corruption endémique. Selon les données du Corruption Perception Index de l’ONG Transparency International, l’Arménie occupait en 2017 la peu enviable 110e place sur 183 pays répertoriés (1). Pour sa part, Freedom House rangeait l’Arménie dans la catégorie des régimes autoritaires semi-consolidés (2). Ils étaient par ailleurs environ une quarantaine d’oligarques — parmi eux de nombreux députés — à contrôler l’essentiel des activités industrielles, commerciales et bancaires du pays. La captation des ressources entraînant l’accroissement des inégalités, malgré une croissance de 7,5 % en 2017, près d’un tiers de la population arménienne vivait, à la veille de la révolution, encore en dessous du seuil de pauvreté quand la part de la population active au chômage atteignait les 19 % (3).

Avec une économie affaiblie par une demande intérieure anémique et un double blocus de la part de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, le gouvernement n’a jamais été en mesure de parvenir à l’équilibre budgétaire. Résultat, l’émigration massive a saigné le pays à blanc. Si l’émigration a permis à l’ancien régime de juguler les mécontentements et d’asseoir son hégémonie, la crise démographique accroît la menace sur la sécurité d’un pays de facto en guerre avec son voisin azerbaïdjanais qui compte 3,5 fois plus de naissances par an et augmente ainsi la dépendance sécuritaire à l’égard de la Russie. Le fruit était donc mûr pour tomber.

La nation start-up

En Arménie, la société civile s’est consolidée en l’espace d’une décennie par strates successives, gagnant en maturité à chaque mouvement de contestation (contre les aménagements urbains à Erevan en 2011, contre la hausse des tarifs des bus en 2013, contre la hausse de l’électricité en 2015, etc.). Jusqu’en 2018, quasiment aucun des meneurs des mouvements civiques récents n’avait intégré le jeu politique. Journaliste maîtrisant l’outil des réseaux sociaux, Nikol Pachinian a su canaliser à son profit l’énergie et la mobilisation des jeunes étudiants et activistes. Ceux-ci auront au cours de la révolution fait de Facebook et des autres réseaux sociaux une incontournable plateforme d’organisation et de coordination, atout d’autant plus appréciable que le régime arménien, à la différence d’autres régimes à tendance autoritaire, n’aura pas su anticiper une contre-guérilla sur la Toile. Le mouvement a largement été lancé par une jeunesse d’autant plus motivée qu’elle n’accordait plus aucun crédit au régime et que son exposition culturelle aux canons politiques et culturels occidentaux grâce à une appropriation — certes récente — de l’anglais, la rendait encore plus revendicative. Avec la chanson « Im Kayle » (« Mon pas »), interprétée par le chanteur de rock Hayk Stver, dont les paroles ont été écrites par Pachinian lui-même et dont le titre est aussi désormais le nom du parti pro-Pachinian majoritaire au Parlement, la « révolution de velours » avait trouvé sa bande son. 

Un an plus tard, la base populaire demeure stable, mais les solutions aux problèmes urgents auxquels fait face le pays tardent à produire les effets escomptés. Jusqu’alors, N. Pachinian n’avait jamais vraiment fait autre chose que du journalisme et de la politique de rue. Il a dû composer jusqu’en décembre avec un parlement à majorité hostile incapable de s’accorder sur le choix de son successeur. Le tout dans un contexte d’intimidation, de guerre de l’information, sur fond de procès de l’ancien président Kotcharian. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir s’est vu à ses débuts contraint de négocier des contreparties avec certains de ses nouveaux alliés qui sont aussi des oligarques et qui l’ont soutenu une fois le mouvement lancé, comme Gaguik Tsaroukian, chef de file d’Arménie prospère, principal parti de l’opposition parlementaire et très marqué par les pratiques claniques de l’ancien régime. Le point culminant de la crise est atteint le 2 octobre 2018, lorsque Pachinian annonce sa démission et la convocation d’élections législatives anticipées. 

Quoiqu’il en soit, le grand balayage suscité par les élections de décembre 2018 a généré un renouvellement à 90 % de la composition du Parlement, qui s’est également traduit par un rajeunissement du personnel politique arménien. Davantage en phase avec le terrain, la plupart des jeunes ministres et députés sont issus de la société civile, avec une volonté farouche d’assainir la vie politique, de lutter contre la corruption. Bref, de moderniser un logiciel frappé d’obsolescence. Mais ils manquent cruellement d’expérience, d’où le déficit criant de cadres. Vulnérable, le nouveau pouvoir a placé ses hommes à des postes sensibles… avant de se retrouver lui-même ébranlé à l’annonce d’un scandale de corruption touchant un proche de Nikol Pachinian (4).

Diversifier et réformer l’économie

Axes principaux de la révolution de velours, la lutte anticorruption, les monopoles et la construction d’un État de droit figurent toujours à l’agenda. En revanche, la thématique de la redistribution des richesses via l’intervention étatique ne semble pas à l’ordre du jour, comme le suggère par exemple l’absence de progressivité de l’impôt sur le revenu adopté par le nouveau pouvoir. 

Après cinq mois d’enquête, la lutte anticorruption a déjà permis de faire rentrer 113 millions d’euros dans les caisses de l’État (5), même si les pratiques de prédation économique des anciens présidents Serge Sarkissian et son prédécesseur, Robert Kotcharian, n’ont pour l’instant pas donné lieu à poursuites, la justice se concentrant sur les réseaux liés à ces derniers.

Les deux anciens présidents sont en revanche mis en cause dans les incidents du 1er mars 2008 qui ont fait dix morts, à la suite d’une élection présidentielle truquée et contestée dans la rue. La réouverture de l’enquête a pu alimenter la crainte d’une vendetta.

Souffrant d’une panne d’investissements et des grands chantiers à l’arrêt comme celui de la mine d’or d’Almusar pour des raisons environnementales, le gouvernement peine à diversifier l’économie. Misant sur les high-techs, qui contribuent à 15 % du total des exportations (6), Pachinian a très tôt vanté le potentiel de croissance de l’économie numérique et projette de faire de son pays un hub régional de la Tech. L’Arménie accueillera d’ailleurs en octobre 2019 le World Congress on Information Technology.

Dans le même temps cependant, la dette publique a gonflé d’un milliard. Pour pallier le déficit du budget de l’État, le gouvernement a dû procéder à des mesures impopulaires, appliquant le rabot dans la fonction publique, à commencer par la suppression de certains ministères comme celui de la Culture ou celui de la Diaspora, d’une taille plus modeste mais à forte charge émotionnelle. Ces mesures se sont accompagnées de la proclamation d’un plan quinquennal pompeusement baptisé « révolution économique », animée par l’urgence d’accomplir les promesses de la révolution de velours et d’assainir une économie cadenassée par les monopoles et le secteur informel, estimé à un tiers du PIB en 2018 : « réduction significative » de la grande pauvreté et du chômage d’ici à 2023, exonérations d’impôts pour les très petites entreprises et augmentation des salaires dans la fonction publique. Le plan prévoit également quelques objectifs spécifiques : hausse du PIB de 5 % par an, exportations au-dessus du seuil des 40 % du PIB d’ici à 2024 et énergie solaire couvrant 10 % de la consommation totale du pays d’ici à 2022 (7).

Le tableau économique reste donc contrasté. Les données sur les recettes fiscales ne sont pas concluantes. L’économie souterraine s’est légèrement contractée, mais cette tendance était déjà en cours avant l’arrivée de Pachinian au pouvoir. De plus, la mise en détention provisoire de David Ghazarian, patron de la société de transport de marchandises et d’agroalimentaire Spayka (soupçonné d’être l’homme de paille du gendre de l’ancien président Sarkissian), l’un des plus gros exportateurs du pays, pour 15 millions de dollars d’évasion fiscale, illustre la tension existante entre la collecte agressive de taxes et la réalisation d’un autre objectif majeur de Pachinian : augmenter les investissements dans le pays (8).

Début avril, le responsable de la commission des recettes de l’État annonçait qu’au cours du premier trimestre de 2019, les recettes fiscales avaient augmenté de 25 % par rapport à la même période de l’année précédente. Hausse des revenus principalement produite aux dépens de l’économie souterraine et moins en raison de la croissance économique. Dans un rapport récent, la Banque mondiale prévoyait que la croissance du PIB du pays ralentirait pour s’établir à 4,3 % en 2019. S’ils peuvent en partie être imputés aux crises politiques et économiques mondiales, ces résultats en demi-teinte s’expliquent aussi par des facteurs internes.

Un laboratoire de la sortie du postsoviétisme

En l’espace de neuf mois, la jeunesse d’Arménie a « dégagé » le président Serge Sarkissian et un régime honni, remporté haut la main la mairie d’Erevan et obtenu la dissolution du Parlement après une cohabitation de huit mois. Une révolution « de l’amour et de la tolérance », ainsi qu’elle est qualifiée par ses promoteurs, s’est déroulée sans la moindre effusion de sang, sans être pour autant une révolution de couleur dans la mesure où le positionnement à l’égard de la Russie n’est pas remis en cause. 

L’originalité de la voie tracée par les activistes arméniens aura été l’enclenchement d’une rupture en douceur avec le postsoviétisme, caractéristique jusque-là du régime. Si le changement générationnel est palpable, il est néanmoins difficile d’établir une comparaison immédiate avec les expériences géorgienne et ukrainienne. Certes, la quête de souveraineté et d’indépendance est de mise, mais sans pour autant être dictée par un repositionnement de politique étrangère. Comme en Géorgie et en Ukraine, les systèmes politiques renversés partageaient une commune pratique patrimoniale, du pouvoir et de la gestion de l’État, ainsi qu’un autoritarisme croissant, percevable dans le quadrillage de la société, la contrainte exercée par un « parti de pouvoir » qui prenait les atours d’un parti-État avec le parti républicain en Arménie. Enfin, ils avaient en commun une subordination assumée à l’égard du grand frère russe. En cela, la grande singularité du printemps arménien est qu’il n’appelle pas à une remise en question de l’alliance stratégique avec la Russie. Les tentatives des cadres du régime d’agiter le chiffon rouge de la rupture d’avec la Russie sur fond de menace existentielle turco-azérie pesant sur l’Arménie se sont avérées vaines… Toujours est-il que l’habileté des nouveaux dirigeants repose sur un fragile équilibre : préserver les intérêts stratégiques du pays en évitant la rupture avec la Russie, tout en affirmant une volonté d’indépendance et de souveraineté.

Pas de deux avec Moscou

Dans un message à peine voilé à l’adresse de la Russie, le nouveau pouvoir arménien avait rappelé qu’étant donné que la révolution n’avait pas d’agenda diplomatique, l’Arménie respecterait tous ses engagements internationaux : adhésions à la Communauté des États indépendants, à l’Union économique eurasiatique (9), à l’Organisation du traité de sécurité collective (OSTC) qui cimentent son alliance avec Moscou. « Je ne suis ni pro, ni antirusse, américain, européen, iranien ou chinois, je suis pro-arménien », avait martelé Nikol Pachinian, lors d’un déplacement à Paris en septembre 2018. Son ambition est que « le grand frère russe » s’accommode d’un certain rééquilibrage de la relation arméno-russe sachant que la Russie n’a pas beaucoup d’appuis dans la région. La Russie est d’ailleurs restée neutre au cours du déroulement de la révolution de velours, ayant tenu à « respecter la souveraineté de son allié » (10). Poutine et Pachinian se sont rencontrés à trois reprises en cinq mois. Erevan a donné des gages à Moscou en envoyant un contingent humanitaire arménien en Syrie en mars 2019, en dépit des critiques acerbes de l’administration Trump et ce, quelques mois après la visite à Erevan de John Bolton, le très néoconservateur conseiller à la Sécurité.

Un premier coup de froid avec Moscou intervient cependant dans la séquence de l’inculpation de l’ancien président R. Kotcharian — un proche de Poutine —, suivi en novembre 2018 de Youri Khachaturov, général arménien et Secrétaire général de l’Organisation du traité de sécurité collective dans le cadre de la présidence tournante de l’Arménie au sein de cette organisation. Motif : renversement de l’ordre constitutionnel lors de ses actions en tant que commandant de la garnison d’Erevan les 1er et 2 mars 2008. Une maladresse d’Erevan qui perd là la possibilité d’obtenir un remplaçant arménien à la tête de l’OTSC et gagne l’irritation de Moscou.

Asymétrique, l’alliance avec la Russie peut se résumer par trois G : « Gas, Goods, Guns » (du gaz, des biens, des armes). Alliée et partenaire stratégique de Moscou au Caucase du Sud, l’Arménie est membre fondateur de l’OTSC. La coopération militaire arméno-russe remonte au traité du 21 août 1992 en vertu duquel des soldats russes sont déployés en territoire arménien le long de la frontière avec la Turquie et l’Iran. En 1995, les deux pays ont signé un traité portant sur la mise en place d’une base militaire russe à Gumri, officiellement chargée de protéger la frontière arméno-turque d’une éventuelle offensive d’Ankara. Forte d’environ 3000 hommes, son bail a été reconduit jusqu’en 2044. De plus, le système de défense aérien de l’Arménie est intégré à celui de la Russie. Sous la présidence de Serge Sarkissian, le processus de vassalisation s’est poursuivi, encore accentué par le conflit du Karabagh. En contrôlant l’enlisement d’un processus diplomatique qui ne fait qu’entériner le statu quo (ni guerre, ni paix), le Kremlin conserve en permanence, sur les parties arménienne et azérie, un levier de pression qu’il ne se prive pas d’utiliser, en armant Erevan et Bakou au gré de ses intérêts du moment. Les ventes d’armement à l’Azerbaïdjan ont été perçues par une grande partie de l’opinion arménienne, traditionnellement russophile, comme une trahison de l’allié russe ; un sentiment renforcé par la position attentiste du Kremlin dans les premiers jours du conflit d’avril 2016 qui a coûté la vie à 92 soldats arméniens (11). Mais finalement, en octobre 2017, le gouvernement arménien annonçait que Moscou allait lui concéder un autre prêt de l’ordre de 100 millions de dollars, qui financerait l’achat d’autres armes russes aux prix du marché domestique russe, soit bien moins coûteuses que sur le marché international.

Premier partenaire commercial de l’Arménie, la Russie s’est par ailleurs emparée de tous les secteurs clés de l’économie arménienne (nucléaire, gaz, électricité, transports, etc.). Elle représentait environ 27 % du commerce extérieur arménien en 2017 (12). Cette année, les exportations arméniennes vers la Russie ont grimpé de près de 45 % pour atteindre plus de 541 millions de dollars (13). En 2017, la Russie contribuait à 39,5 % des investissements directs étrangers réalisés dans le pays et les oligarques arméniens ont parfois leurs intérêts liés à ceux de leurs homologues russes.

Tirant sur la corde sensible et martelant l’impératif de la cohésion nationale, les dirigeants du parti républicain n’auront eu de cesse au cours des journées révolutionnaires de 2018 d’agiter l’épouvantail de l’imminence d’une offensive azérie. Mais, constamment ravivé par le pouvoir, le discours sur la menace extérieure a davantage fonctionné auprès des responsables de la diaspora que de la population arménienne, échauffée par les scandales de corruption qui minent l’appareil de défense. Conscient de l’importance de l’enjeu, le candidat Nikol Pachinian n’aura eu de cesse de prouver qu’il maîtrisait ce dossier. Et c’est tout fraîchement investi Premier ministre qu’il se rend à Shoushi, au Karabagh, le 9 mai 2018, pour assister aux festivités de l’anniversaire de la libération de cette ville, qui avait marqué un tournant décisif au cours de la guerre contre l’Azerbaïdjan. On le verra quelques jours plus tard se faisant photographier dans le cockpit d’un Soukhoï posé à l’aéroport militaire d’Erebuni, dans la banlieue d’Erevan, affichant sans détour l’ambition de doter l’embryonnaire armée de l’air d’avions de chasse russes de nouvelle génération.

Une fois Premier ministre, il s’est retrouvé dans une position délicate, subissant une pression sans cesse plus forte de la part du groupe de Minsk de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) coprésidé par les États-Unis, la France et la Russie. Nikol Pachinian, qui a rencontré son homologue azerbaïdjanais à trois reprises sans avancée significative, plaide pour le retour du Karabagh à la table des négociations. Contrairement à ses deux prédécesseurs, il n’est pas issu de cette région, ce qui n’est pas sans incidence dans la perception que l’opinion arménienne se fait de ses réelles intentions concernant le règlement du conflit. Toujours est-il qu’en 2018, les dépenses de l’armée arménienne ont été évaluées à 609 millions de dollars, en hausse de 33 % par rapport à 2017, selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

Construire un État

L’expérience de la révolution arménienne a montré que ce petit pays enclavé et soumis à un double blocus turco-azéri ne voulait plus être un instrument entre les mains de la Russie. Se doter des outils de la souveraineté passe notamment par une adhésion aux principes et aux codes du multilatéralisme. Pays membre de plein droit de l’Organisation internationale de la Francophonie depuis 2014, la « nouvelle Arménie » a brillamment organisé son XVIIe sommet à Erevan, en octobre 2018, en présence d’Emmanuel Macron et de Justin Trudeau notamment, permettant au jeune pouvoir de consolider son image à l’étranger. Pachinian espère ainsi tirer profit de cet engagement multilatéral en privilégiant sa relation avec la France.

Sur le plan intérieur, la conquête de la souveraineté se traduit par la consolidation d’institutions politiques inclusives, malgré la faiblesse de l’opposition parlementaire mais aussi la difficulté d’instituer de véritables contre-pouvoirs (judiciaires). Grâce à sa popularité, Nikol Pachinian contourne autant que faire se peut les corps intermédiaires et les médias pour établir une relation directe avec les citoyens par le biais des réseaux sociaux (14). Il n’hésite pas pour cela à mobiliser les foules se revendiquant de sa seule légitimité révolutionnaire. De quoi faire grincer des dents ses détracteurs qui y voient une dérive populiste, tandis qu’un diplomate occidental en poste à Erevan le qualifiera en privé de « Chavez du Caucase ». Pour l’heure, sa base de soutien demeure stable. Mais pour combien de temps encore ? 

Le 20 mai, le Premier ministre arménien annonçait dans une longue allocution son intention de purger le système judiciaire, accusé d’entraver le grand ménage entrepris dans le monde politique depuis son arrivée au pouvoir. Appelant ses partisans à bloquer les tribunaux de la capitale, sa décision a semé le trouble et l’inquiétude auprès du président de la République Armen Sarkissian, gardien de la Constitution, et des chancelleries occidentales, dans la mesure où elle menace la stabilité du pays.

Avant son indépendance de l’URSS, l’Arménie n’a pas eu, contrairement à la plupart de ses voisins (hormis l’éphémère République de 1918-1920) d’expérience étatique depuis la chute du royaume arménien de Cilicie en 1375. L’intérêt général tarde à prédominer sur celui des individus. Le culte de l’homme providentiel comme celui de la mémoire traumatisante du génocide de 1915 constituent des freins à la modernisation du pays. Construire l’État de droit, bâtir la paix, consolider l’économie et développer une diplomatie originale… autant de dossiers hypothéqués par l’urgence de réussir et de répondre aux considérables espoirs suscités. Autrement dit, sortir le pays de l’enclavement en lui garantissant un avenir prospère tout en trouvant une solution politique juste et durable au conflit du Karabagh. 

Notes

(1) Tigrane Yégavian, « Le second printemps arménien », Le Monde diplomatique, juin 2018.

(2) Rapport 2018 sur les nations en transition (www​.freedomhouse​.org).

(3) https://​tradingeconomics​.com/​a​r​m​e​n​i​a​/​u​n​e​m​p​l​o​y​m​e​n​t​-​r​ate

(4) À la tête de l’organe de supervision de l’État, David Sanasarian a été accusé fin avril 2019 de corruption à la suite d’une enquête de la sûreté générale.

(5) Gaïdz Minassian, En Arménie, un défi, trois enjeux, Esprit, décembre 2018 

(6) https://​eurasianet​.org/​f​r​e​s​h​-​f​r​o​m​-​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​a​r​m​e​n​i​a​s​-​t​e​c​h​-​i​n​d​u​s​t​r​y​-​h​a​s​-​h​i​g​h​-​e​x​p​e​c​t​a​t​i​ons

(7) https://​eurasianet​.org/​a​r​m​e​n​i​a​-​a​d​o​p​t​s​-​p​l​a​n​-​f​o​r​-​e​c​o​n​o​m​i​c​-​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​?​f​b​c​l​i​d​=​I​w​A​R​0​g​i​i​_​v​O​5​O​f​A​8​e​9​L​s​n​z​1​a​b​G​t​i​G​3​n​C​r​4​i​3​K​S​T​-​Z​H​O​p​i​X​3​E​N​V​d​M​b​x​1​D​I​y​llc

(8) https://​www​.azatutyun​.am/​a​/​2​9​8​6​4​0​7​7​.​h​tml

(9) En 2013, c’est Moscou qui incite Serge Sarkissian à adhérer à l’UEE, mettant ainsi fin à la tentative de l’Arménie de signer un accord d’association et de libre-échange avec l’UE.

(10) https://​www​.lemonde​.fr/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​8​/​0​9​/​1​5​/​n​i​k​o​l​-​p​a​c​h​i​n​i​a​n​-​i​l​-​n​-​y​-​a​-​p​l​u​s​-​d​e​-​p​a​s​s​e​-​d​r​o​i​t​s​-​e​t​-​d​e​-​p​r​i​v​i​l​e​g​e​s​-​e​n​-​a​r​m​e​n​i​e​_​5​3​5​5​4​6​2​_​3​2​1​0​.​h​tml

(11) https://​www​.armenianow​.com/​e​n​/​k​a​r​a​b​a​k​h​/​2​0​1​6​/​0​4​/​1​4​/​a​r​m​e​n​i​a​-​c​a​s​u​a​l​t​i​e​s​-​u​p​d​a​t​e​-​k​a​r​a​b​a​k​h​-​a​p​r​i​l​/​9​51/

(12) https://​www​.tresor​.economie​.gouv​.fr/​P​a​y​s​/​A​M​/​c​o​m​m​e​r​c​e​-​e​x​t​e​r​i​e​u​r​-​d​e​-​l​-​a​r​m​e​n​i​e​-​e​n​-​2​017

(13) https://​armenpress​.am/​e​n​g​/​n​e​w​s​/​9​2​3​3​1​0​/​a​r​m​e​n​i​a​-​r​u​s​s​i​a​-​t​r​a​d​e​-​t​u​r​n​o​v​e​r​-​i​n​c​r​e​a​s​e​s​-​b​y​-​2​6​1​.​h​tml

(14) https://​eurasianet​.org/​i​n​-​t​h​e​-​n​e​w​-​a​r​m​e​n​i​a​-​m​e​d​i​a​-​f​r​e​e​d​o​m​-​i​s​-​a​-​m​i​x​e​d​-​bag

Légende de la photo en première page : Le 6 avril 2018, des manifestants font face à la police dans les rues de Erevan pour protester contre le président en place, Serge Sarkissian. Le pays vivait alors le début d’une révolution de velours à la suite de la nomination de ce dernier au poste de Premier ministre. En 2015, Serge Sarkissian avait fait passer une réforme constitutionnelle qui transférait le pouvoir du président au Premier ministre, ce qui fut considéré comme une manœuvre pour rester au pouvoir après avoir terminé son second mandat. (© Shutterstock/Arty Om) 

Article paru dans la revue Diplomatie n°99, « État islamique : Nouveaux fronts, nouvelles menaces », juillet-août 2019.

Tigrane Yégavian, Arménie : à l’ombre de la montagne sacrée, Bruxelles, Nevicata, 2015 (réimp. 2019), 96 p.

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