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Arménie, an II de la révolution de velours

Un an après sa révolution de velours, qui l’avait érigée au rang de pays de l’année 2018 selon The Economist, la « nouvelle Arménie », véritable laboratoire de la transition dans l’espace postsoviétique, se heurte néanmoins à des contraintes géopolitiques et socioéconomiques de taille, qui réduisent les marges de manœuvre du jeune pouvoir.

Vieille nation trimillénaire, mais jeune État indépendant à la faveur de l’implosion de l’URSS, l’Arménie connaît des élections systématiquement truquées qui ont poussé plus d’une fois la population à descendre dans les rues. Mais rares étaient ceux qui prévoyaient l’issue favorable du mouvement national du printemps 2018, aux débuts balbutiants. Le mérite revient essentiellement à l’action d’un personnage secondaire de la vie politique arménienne élu Premier ministre le 8 mai 2018, au terme d’un marathon de trois semaines de contestation pacifique.

Retour sur un printemps arménien

Tee-shirt camouflage, casquette à large visière et sac à dos de campeur, Nikol Pachinian est apparu sur les écrans des télévisions internationales sous les traits d’un marcheur aguerri. Barbe poivre et sel, la voix cassée, ce député de l’opposition s’est révélé un orateur de talent, capable de redonner foi en la chose politique à une jeunesse arménienne désabusée. Lorsqu’il part de Gumri, le 31 mars 2018, il n’a réuni qu’une dizaine de partisans dans cette ville du Nord, sinistrée depuis le tremblement de terre de 1988 et la désindustrialisation. Mais son slogan, « Merjir Sergin » (« Refuse Serge »), fait mouche : président de la République depuis dix ans, Serge Sarkissian tente de s’accrocher au pouvoir par un tour de passe-passe constitutionnel qui fait de lui un Premier ministre aux prérogatives renforcées. Quelques semaines et 250 kilomètres plus tard, lorsque les marcheurs arrivent aux portes de la capitale, Erevan, ils sont plusieurs dizaines de milliers à lui dire : « Dégage ! ».

Nikol Pachinian n’était pourtant pas un inconnu. Ce fils d’un professeur d’éducation physique a vu le jour en 1975 dans la paisible cité d’Idjevan, dans le Nord du pays. Adolescent pendant le printemps arménien de 1988 devant conduire à l’indépendance, il a 23 ans lorsqu’on l’expulse de la faculté de journalisme pour y avoir dénoncé dans un article la corruption qui règne dans l’établissement. En 1998, Nikol Pachinian est rédacteur en chef du journal Oraguir (« Quotidien ») puis de Haïkakan Jamanak (« Le Temps arménien », proche de l’opposition, entre 1999 et 2012). Conscient des limites de son action en tant que journaliste, il se lance en politique et fonde en 2006 Aylentrank (« Alternative »), un mouvement de la société civile dont il se sert de tremplin pour se présenter aux législatives de mai 2007 sur la liste du bloc Impeachment (1,3 % des voix). On le sait proche de l’ancien MNA (Mouvement national arménien, au pouvoir entre 1990 et 1998). L’année suivante, on le retrouve dans le bureau de campagne de Lévon Ter-Pétrossian, le premier président de la République indépendante (1991-1998) et candidat malheureux à la présidentielle de 2008. Lorsque ce dernier conteste à raison la victoire de Serge Sarkissian et appelle à une série de manifestations à Erevan, c’est Nikol Pachinian qui, sur scène, anime les meetings. Après l’instauration de l’État d’urgence dans le pays, lui qui était présent sur le lieu des émeutes du 1er mars 2008, qui se sont soldées par dix morts, passe dans la clandestinité. Recherché pendant plus d’un an, il se rend finalement à la justice et sera incarcéré jusqu’en 2011. Après avoir été, en mai 2012, élu député du Congrès national arménien (CNA) de Lévon Ter-Pétrossian, Nikol Pachinian s’éloigne progressivement de son ancien mentor. En 2015, il fonde son propre parti : le Contrat civil, qui compte trois députés au Parlement. Lors des législatives d’avril 2017, il rejoint deux petites formations (Arménie Lumineuse et République) pour former l’alliance Yelk (« Issue »).

Un pays exsangue et vidé de ses forces vives

En ce printemps 2018, la société arménienne se trouve au bord du gouffre. Cible du rejet populaire : les élites au pouvoir, pour la plupart d’anciens responsables du parti communiste originaires du Karabagh [NDLR : enclave arménienne dans l’Azerbaïdjan soviétique]. Président de la République autoproclamée du Karabagh de 1994 à 1997, puis Premier ministre de l’Arménie, Robert Kotcharian s’empare de la fonction suprême en 1998. Sa position intransigeante se traduira par une dépendance accrue vis-à-vis du grand frère russe et de la concentration des ressources auprès d’une poignée de cadres du parti républicain.

Surtout, le système mis en place ou consolidé par le parti républicain était étroitement lié à une corruption endémique. Selon les données du Corruption Perception Index de l’ONG Transparency International, l’Arménie occupait en 2017 la peu enviable 110e place sur 183 pays répertoriés (1). Pour sa part, Freedom House rangeait l’Arménie dans la catégorie des régimes autoritaires semi-consolidés (2). Ils étaient par ailleurs environ une quarantaine d’oligarques — parmi eux de nombreux députés — à contrôler l’essentiel des activités industrielles, commerciales et bancaires du pays. La captation des ressources entraînant l’accroissement des inégalités, malgré une croissance de 7,5 % en 2017, près d’un tiers de la population arménienne vivait, à la veille de la révolution, encore en dessous du seuil de pauvreté quand la part de la population active au chômage atteignait les 19 % (3).

Avec une économie affaiblie par une demande intérieure anémique et un double blocus de la part de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, le gouvernement n’a jamais été en mesure de parvenir à l’équilibre budgétaire. Résultat, l’émigration massive a saigné le pays à blanc. Si l’émigration a permis à l’ancien régime de juguler les mécontentements et d’asseoir son hégémonie, la crise démographique accroît la menace sur la sécurité d’un pays de facto en guerre avec son voisin azerbaïdjanais qui compte 3,5 fois plus de naissances par an et augmente ainsi la dépendance sécuritaire à l’égard de la Russie. Le fruit était donc mûr pour tomber.

La nation start-up

En Arménie, la société civile s’est consolidée en l’espace d’une décennie par strates successives, gagnant en maturité à chaque mouvement de contestation (contre les aménagements urbains à Erevan en 2011, contre la hausse des tarifs des bus en 2013, contre la hausse de l’électricité en 2015, etc.). Jusqu’en 2018, quasiment aucun des meneurs des mouvements civiques récents n’avait intégré le jeu politique. Journaliste maîtrisant l’outil des réseaux sociaux, Nikol Pachinian a su canaliser à son profit l’énergie et la mobilisation des jeunes étudiants et activistes. Ceux-ci auront au cours de la révolution fait de Facebook et des autres réseaux sociaux une incontournable plateforme d’organisation et de coordination, atout d’autant plus appréciable que le régime arménien, à la différence d’autres régimes à tendance autoritaire, n’aura pas su anticiper une contre-guérilla sur la Toile. Le mouvement a largement été lancé par une jeunesse d’autant plus motivée qu’elle n’accordait plus aucun crédit au régime et que son exposition culturelle aux canons politiques et culturels occidentaux grâce à une appropriation — certes récente — de l’anglais, la rendait encore plus revendicative. Avec la chanson « Im Kayle » (« Mon pas »), interprétée par le chanteur de rock Hayk Stver, dont les paroles ont été écrites par Pachinian lui-même et dont le titre est aussi désormais le nom du parti pro-Pachinian majoritaire au Parlement, la « révolution de velours » avait trouvé sa bande son.

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