Kasserine, une longue histoire de marginalité et de résistance

À Kasserine, gouvernorat d’un demi-million d’habitants du centre-ouest tunisien, disposant d’une frontière de plus de 200 kilomètres avec l’Algérie, la révolution de 2011 est l’héritière d’une longue histoire de contestations éclipsée par le récit national officiel. La révolte paysanne de 1864 contre le pouvoir beylical, l’insurrection de 1906 à Thala contre la colonisation agraire française, le soutien des fellaghas à la lutte armée algérienne dans les années 1950 sont autant de moments insurrectionnels présents dans la mémoire collective. Un répertoire oral de chansons et de poèmes populaires y célèbre la résistance des tribus locales et entretient le souvenir douloureux de la répression et de la dépossession des insurgés.

Partie de Sidi Bouzid, la révolution de 2011 se répand rapidement à Kasserine et renoue avec cet imaginaire mobilisateur. L’ampleur de la contestation fait souffler un vent de panique sur le régime de Zine el-Abidine ben Ali (1987-2011). Elle contraint la police et les forces spéciales anti-émeutes à se retirer des principales villes non sans avoir causé le plus grand nombre de martyrs de tout le pays. Dans la foulée, les postes frontaliers sont désertés, les conseils municipaux et les cellules du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, parti au pouvoir) disparaissent et les caciques du régime s’enterrent. Ben Ali essuie alors sa première défaite. La révolution arrache ce gouvernorat relégué et stigmatisé cinq décennies durant à son invisibilité.

L’irruption de la révolution crée un vide de pouvoir à Kasserine. Pendant plusieurs semaines, des comités de quartiers animés par des jeunes, forme embryonnaire d’autogestion populaire, voient le jour. C’est le temps de tous les possibles. Le mouvement insurrectionnel exprime une forte demande de justice sociale et territoriale qui se cristallise dans deux exigences fédératrices : le développement de la région et le droit à l’emploi. Al-Tahmich (la marginalisation) s’impose comme une catégorie cognitive légitime dans l’espace public pour dire la fracture sociospatiale entre l’intérieur et le littoral, creusée par l’État postcolonial. En 2014, la nouvelle Constitution s’en fait l’écho. Elle pose le principe de la discrimination positive des territoires de l’intérieur. En 2015, l’Instance vérité et dignité se saisit du dossier de Kasserine « région victime » dans le cadre de la justice transitionnelle.

Marginalisation comme destin social et fracture territoriale

Or Kasserine offre une illustration patente de l’incapacité de la « transition démocratique » tunisienne à réduire la fracture territoriale. Elle donne à voir l’aliénation de la quête de la citoyenneté sociale, étouffée par une reconfiguration du pouvoir arrimée au compromis entre anciennes et nouvelles élites politiques.

Aujourd’hui comme hier, indicateurs statistiques officiels et études sociologiques attestent de la persévérance des inégalités sociales et des asymétries territoriales qui frappent Kasserine en matière d’accès aux ressources et aux services publics. La région enregistre toujours l’un des taux d’abandons scolaires les plus élevés, le taux de pauvreté y est deux fois supérieur à la moyenne nationale et l’indice de développement régional est l’un des plus faibles du pays. D’une génération à l’autre, la population active continue majoritairement à occuper des emplois mal rémunérés et souvent précaires. Les ressorts de cette relégation prennent appui sur deux processus enchevêtrés de paupérisation qui ont eu des répercussions sur l’histoire sociale contemporaine de Kasserine, mais également sur celle de tout l’intérieur.

Il y a d’abord la paupérisation de la petite paysannerie. Entamée par la conquête coloniale française, elle se perpétue au lendemain de l’indépendance (1956), faute d’une réforme agraire démocratique garantissant l’accès de la paysannerie pauvre à la terre, à l’eau et au crédit. À partir des années 1970, elle s’accélère avec les politiques de libéralisation économique et de plafonnement des prix agricoles à des niveaux bas. À cela s’ajoute la raréfaction de l’alfa dans le gouvernorat : le déclin de cette espèce végétale vivace poussant dans les zones arides et utilisée dans la fabrication du papier, principale source de revenus des paysans pauvres jusqu’aux années 1990, aggrave les conditions de vie de ces derniers.

Ensuite, la paupérisation de la jeunesse. Ce phénomène résulte d’un chômage durable qui n’a cessé de croître au rythme des programmes d’ajustement structurel et des politiques d’austérité. Ce chômage recouvre deux faits notables dans le gouvernorat. Le premier est l’érosion du salariat industriel, conséquence de la quasi-faillite de la Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA), l’entreprise publique naguère première pourvoyeuse d’emplois à Kasserine, et la grande absence d’entreprises. Le second a trait à l’essor du chômage des jeunes diplômés, lequel est devenu à partir des années 2000 un fait social massif traduisant la « panne » de l’école comme ascenseur social, et la fin de l’insertion professionnelle par la fonction publique pour les nouveaux diplômés. Le chômage et la précarité accablent donc toute une génération issue des classes populaires, suscitant chez elle un profond sentiment d’abandon.

C’est dans les quartiers populaires de Nour, de Karma et de Zouhour, produits d’un brassage de plusieurs vagues d’exode rural en provenance des campagnes environnantes, que ces deux processus de paupérisation se cristallisent. Ces quartiers abritent, d’une part, la génération des pères déracinés de leur monde rural, anciens ouvriers agricoles ou paysans pauvres, majoritairement peu instruits, et, d’autre part, celle de leurs enfants, dotés d’un certain bagage scolaire, mais souvent sans perspective de mobilité sociale. Face à cette relégation, de nombreux habitants du gouvernorat n’ont eu d’autre choix que de recourir à la contrebande.

Les métamorphoses de l’économie de la frontière

Imposée par la France en 1902, la frontière tuniso-algérienne est une construction coloniale récente qui s’est déployée en séparant et en dépossédant de leurs terres les familles et tribus vivant de part et d’autre du tracé. Jugée poreuse durant la guerre algérienne (1954-1962), elle fut renforcée par des « lignes de défense armée » françaises afin de couper les maquis de l’Armée de libération nationale de leur base arrière en Tunisie. En 1970, les deux pays indépendants ont fini par s’entendre sur le bornage définitif de la dyade. De nos jours, sur les neuf postes frontaliers entre la Tunisie et l’Algérie, deux sont situés dans le gouvernorat de Kasserine, à quelques dizaines de kilomètres de la ville algérienne de Tébessa.

Cette dyade n’a jamais empêché les liens familiaux, les mariages mixtes et les échanges économiques et commerciaux entre populations. Toutefois, dans les années 1980, à mesure que la crise économique s’aggravait et que les conditions de vie des habitants se détérioraient, la frontière s’est affirmée comme la seule ressource susceptible d’assurer la survie matérielle des populations déshéritées et exclues du marché du travail. On a alors commencé à la franchir pour se procurer des produits de première nécessité moins chers en Algérie ou pour ramener du carburant afin de le revendre, en empruntant des chemins discrets ou en espérant l’indulgence des services de sécurité aux postes frontaliers de Bouchabka et d’Haïdra. À partir des années 1990, l’économie frontalière se transforme et change progressivement d’échelle. La petite contrebande « vivrière » de proximité, localisée, peu organisée et portée par des liens familiaux, se trouve débordée par une nouvelle contrebande plus juteuse, structurée et hiérarchisée, mobilisant des circuits d’approvisionnement transnationaux ainsi que des fournisseurs et des clients nantis.

Le développement du trabendo algérien, la privatisation et la prédation de l’État en Algérie comme en Tunisie amplifient les flux transfrontaliers entre les deux pays et modifient les stratégies d’accumulation économique des élites au pouvoir. Profitant des différences de prix, des politiques d’encouragement à l’importation, de la complicité des appareils de sécurité et des rentes de situation, on écoule tabac, cigarettes, carburant, électroménager, alcool, produits alimentaires, matériaux de construction, cheptel, pièces détachées pour voitures, produits électroniques (climatiseurs, écrans de télévision, téléphones portables) et même du cannabis. Mais, comme à la frontière avec la Libye, à Kasserine, ce sont les familles de Ben Ali et de son épouse, Leïla Trabelsi, qui s’emparent des trafics les plus lucratifs et veillent au recyclage de leurs profits dans l’économie formelle.

De ce fait, l’intensification de l’économie de la frontière ne dynamise guère Kasserine et n’améliore pas les conditions de vie de ses habitants. Relégué, le gouvernorat le demeure bel et bien, en s’insérant comme une « marge » dans la contrebande rentable, offrant son territoire comme zone de transit et ses jeunes comme un réservoir de petites mains bon marché. Pour le reste, cette contrebande profite surtout au centre, Tunis et son littoral ne tolérant qu’un enrichissement discret de quelques acteurs locaux.

En 2011, la révolution chamboule l’espace frontalier. Les trois composantes de la contrebande s’en trouvent affectées. La « vivrière » s’étend. De jeunes et moins jeunes chômeurs et précaires ainsi que des enfants en décrochage scolaire, tirant parti du relâchement du contrôle sécuritaire de la frontière et de l’intensification des flux qui s’est ensuivie, s’engagent dans des activités variées de petites mains. Ils se font embaucher comme porteurs, gardiens d’entrepôts, guetteurs, auprès des grands et moyens contrebandiers. Les plus fortunés parmi eux s’endettent avec l’appui de leur famille et s’achètent un pick-up pour transporter du carburant, souvent revendu dans le gouvernorat.

La contrebande « juteuse », bien intégrée dans l’économie formelle depuis l’époque de Ben Ali (matériaux de construction alimentant le secteur de l’immobilier, alcool ravitaillant le secteur touristique du littoral), s’affranchit, quant à elle, de la mainmise des familles au pouvoir. Ses seconds couteaux connaissent alors une ascension marquée par l’exacerbation des rivalités pour le partage des anciens réseaux, le contrôle des filières et des produits et la négociation avec de nouveaux arrivants alléchés par les gains faciles et les nouvelles opportunités offertes par l’ouverture du marché libyen, au lendemain de la chute de Mouammar Kadhafi (1969-2011).

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