Indo-Pacifique : une nouvelle grande stratégie « maritime » américaine ?

La présence des forces américaines a longtemps été nécessaire dans la région pour faire face aux problématiques habituelles de sécurité maritime et à des menaces militaires plus importantes. Si Washington est attaché au principe d’un Indo-Pacifique « libre et ouvert » — devenu aujourd’hui le théâtre d’une compétition géopolitique —, les États-Unis ont-ils les moyens de leurs ambitions ? Quid de leur stratégie ?

Lorsque Donald Trump a pris ses fonctions, le 20 janvier 2017, les spécialistes de la sécurité nationale étaient perplexes quant au devenir de la stratégie globale des États-Unis. Au vu des déclarations publiques du candidat et de ses conseillers de campagne, certains ont considéré que son élection était le signe d’un changement radical. D’autres pensaient que la présidence Trump allait rapidement s’aligner sur les grandes traditions stratégiques des précédentes administrations (3). Contrastant avec ces positions, nous avons, pour notre part, appelé à la prudence en expliquant que l’analyse des experts devait regarder au-delà des « tweets » du Président et appréhender les actions de son administration sur des sujets majeurs comme l’Afghanistan, la Syrie et la Corée du Nord (4). Nous nous sommes également interrogés sur le fait de savoir si le président Trump était réellement en mesure d’avoir une stratégie globale (5).

Près de trois ans plus tard, le mystère de la forme et de la direction de la stratégie globale de Trump a été clarifié dans deux documents publiés en 2017 et 2018. La National Security Strategy et la National Defense Strategy ont formalisé ce qui était devenu évident depuis le second mandat de Barack Obama : la géopolitique entrait dans une nouvelle ère de conflits entre grandes puissances. L’ère post-guerre froide, caractérisée par les aspirations de suprématie, l’unilatéralisme et l’engagement indiscriminé des États-Unis a, du moins en théorie, touché à sa fin. Répondre à des petits défis locaux ou régionaux comme la Libye ou la piraterie ne déterminera plus la stratégie américaine (6). La Chine et la Russie ont constitué des menaces bien plus importantes pour les États-Unis. Dans l’Indo-Pacifique, ces derniers apporteront les principales garanties militaires contre l’agression de grandes puissances et soutiendront leurs alliés et partenaires régionaux.

L’Indo-Pacifique est en soi un théâtre maritime : la puissance militaire américaine est ainsi représentée par ses sea services — la Navy (USN), le corps des Marines (USMC) et les gardes-côtes (Coast Guard, USCG) (7). L’US Air Force (USAF) et l’US Army (USAR) jouent des rôles de soutien dans la plupart des scénarios stratégiques. Toutefois, nous nous demandons si les sea services contemporains, dont les capacités ont été largement réduites depuis la Seconde Guerre mondiale, sont en mesure d’honorer les lourdes responsabilités qu’ils ont de dissuader et, si nécessaire, de vaincre des grandes puissances dans le cadre d’une stratégie globale de la suprématie dans l’Indo-Pacifique. De notre point de vue, ils ne le sont pas. L’unilatéralisme, du moins sur les plans militaire et naval, sera abandonné au profit du multilatéralisme, la suprématie au profit du partage du fardeau et la structure de forces de la Navy s’adaptera aux contraintes de cette région aussi grande qu’importante.

Fondamentalement, la transition vers une stratégie pour l’Indo-Pacifique soulève la question de savoir si les États-Unis peuvent ou non se la permettre. Comme le souligne le général David Berger, « la majeure partie des professionnels de la défense continuent à soutenir nos conclusions sur l’efficacité des forces projetées, même s’ils se demandent si nous pouvons nous le permettre [c’est nous qui soulignons]… contre les activités néfastes de la Chine, de la Russie, de l’Iran et de leurs proxies — avec une priorité accordée à l’initiative chinoise One Belt One Road et aux activités pernicieuses de la Chine dans les mers de Chine orientale et du Sud. » (8

La présence des forces américaines a longtemps été nécessaire pour faire face aux problématiques habituelles de sécurité maritime et à des menaces militaires plus importantes, allant de la piraterie au large de la Corne de l’Afrique et l’arraisonnement de navires transportant des matières fissiles en haute mer à la possibilité d’une guerre dans la péninsule Coréenne. Certes, les chiffres — nombre de navires, d’avions, de soldats, de marins et de Marines — comptent dans la gestion de cette multitude de menaces possibles. Toutefois, les grandes élongations des patrouilles dans l’Indo-Pacifique conduisent à une surexploitation des ressources de la Navy — notamment si une guerre de haute intensité contre la Chine devenait une possibilité réaliste.

Continuité et changement dans la stratégie indo-pacifique de l’administration Trump

Le 2 juin 2018, dans le cadre du Shangri-La Dialogue à Singapour, James Mattis, alors secrétaire à la Défense, annoncait la stratégie indo-pacifique de l’administration Trump en présentant ses grandes lignes : « une stratégie indo-pacifique interministérielle embrassant les principes partagés d’un Indo-Pacifique libre et ouvert » (9). Cela dissimulait une dure vérité, à savoir que la majeure partie de la stratégie de l’administration Trump repose sur le hard power de la Navy et des services associés. En effet, quelques jours avant le Dialogue de Shangri-La, Mattis avait annoncé que le vaste commandement Pacifique (PACOM), créé en 1947, allait être réformé pour devenir l’Indo-Pacific Command (INDOPACOM) (10) [voir p. 36]. Bien que Mattis ait minimisé l’enjeu chinois dans cette décision, l’amiral commandant sortant du PACOM, « Harry » Harris a été net : « La compétition entre grandes puissances est de retour… Je pense que nous arrivons à un tournant dans l’histoire… L’Indo-Pacifique est le théâtre d’une compétition géopolitique entre les visions libre et oppressive. » (11) Le dernier rapport stratégique sur l’Indo-Pacifique (Indo-Pacific Strategy Report, IPSR) produit par le département de la Défense (DoD) reflète les deux approches — intégrant, avec la dissuasion et le combat, une dimension militaire à une approche plus globale constituée également de volets diplomatiques, politiques et économiques (12). La carte p. 32 représente les zones de responsabilité géographique du commandement unifié des États-Unis. La carte p. 37 présente la zone d’INDOPACOM et met en évidence à la fois l’étendue géographique de ce commandement et la diversité des pays limitrophes et des environnements opérationnels.

Une inévitable tension existe entre, d’une part, la vision globale proposée par Mattis et, d’autre part, les réalités géoéconomiques de la région Indo-Pacifique, la dépendance excessive de l’administration Trump aux outils militaires de la stratégie américaine globale et les capacités militaires surchargées des États-Unis. Le candidat Trump avait critiqué l’Asia Rebalance, la stratégie visionnaire de l’administration Obama.

Il a promis d’abandonner le Partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership Agreement, TPPA), d’imposer des taxes douanières élevées sur les importations en provenance de Chine et a qualifié ce pays de « manipulateur de devises » (13). Toutefois, si Trump a en effet renoncé au pacte transpacifique, a pris des mesures contre la Chine à travers des droits de douane et a dégradé les relations bilatérales avec des partenaires régionaux majeurs, le Rebalance est resté une priorité. Plus précisément, la Navy continue à travailler pour répartir ses forces selon un rapport 60/40 entre l’Indo-Pacifique et le reste du monde. La Navy constitue donc le principal moyen permettant aux États-Unis de s’engager dans l’Indo-Pacifique.

Les dimensions navales/militaires

Deux flottes de la Navy sont chargées de la protection des intérêts américains dans l’Indo-Pacifique : la 7e Flotte basée à Hawaï et la 3e, basée en Californie. D’un point de vue opérationnel, les deux sont sous commandement opérationnel de la Flotte Pacifique (PACFLEET), qui, elle, rend compte à l’INDOPACOM. La Flotte Pacifique « est constituée d’approximativement 200 navires/sous-marins, de près de 1200 aéronefs et compte plus de 130 000 marins et civils. » (14) En plus des emprises sur le territoire américain, la PACFLEET utilise des bases au Japon, à Diego Garcia, à Singapour et en Corée du Sud. Illustrant encore davantage l’importance stratégique récemment accordée à la région, la MARFORPAC (Marine Force Pacific) est actuellement le plus grand commandement opérationnel du corps des Marines dans le monde, comptant près de 70 000 Marines embarqués ou déployés sur des bases américaines. Toutefois, le tableau ci-dessous illustre la taille modeste de ces engagements comparativement aux forces américaines dans leur globalité.

Bien évidemment, le nombre (de navires de guerre, d’aéronefs, de soldats et de marins) compte. Mais comment les États-Unis envisagent-ils d’utiliser leurs capacités ? La réponse courte est aujourd’hui traditionnelle : la Navy et les forces militaires des États-Unis sont déployées pour garantir l’accès du pays et de ses alliés et partenaires aux biens communs en Asie et ailleurs, principalement à travers la liberté de navigation.

Pour les analystes américains de défense, le principal défi sécuritaire est l’acquisition par la Chine de capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone (anti-access and area denial, A2/AD) (15). Pour contrer l’approche chinoise, les États-Unis ont proposé le concept d’AirSea Battle (16) et le concept interarmées pour l’accès et les manœuvres dans l’espace commun mondial (Joint Concept for Access and Maneuver in the Global Commons – JAM-GC) (17), et ils conduisent aujourd’hui leurs opérations maritimes en conséquence (18). Mais à défaut de ressources suffisantes — navires, escadres aériennes et personnels —, les efforts de l’administration Trump en vue de l’Asia Rebalance resteront faibles et donc inaboutis.

Les positions des responsables de la marine sur la situation actuelle sont révélatrices. En 2019, par exemple, lors de son audition au Sénat par la Commission des forces armées, l’amiral Davidson évoquait la principale préoccupation des forces américaines dans la région Indo-Pacifique, expliquant que « l’INDOPACOM est concentré sur la reconquête [italiques ajoutées] de notre avantage militaire compétitif et sur le fait de garantir un Indo-Pacifique libre et ouvert à court et moyen terme. » (19) Il a promis de « gagner avant de combattre et, si nécessaire, d’être prêt à lutter et à gagner. » Les commentaires de Davidson supposaient donc clairement la « perte » d’une suprématie militaire, laissant ainsi entrevoir la perspective d’un possible échec de la dissuasion tournée vers la Chine. Par ailleurs, les évaluations récentes effectuées par des observateurs extérieurs étayent ce point de vue, car « les États-Unis n’ont pas encore modernisé de manière notable leurs capacités militaires dans la région. » (20) Ainsi, la mise en œuvre de la stratégie de suprématie, qui est privilégiée, dépend de ressources suffisantes, ce dont la Navy ne dispose pas aujourd’hui.

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