Zimbabwe : les espoirs déçus de l’après-Mugabe

Deux ans après son arrivée au pouvoir, qui mettait fin au long règne de Robert Mugabe, le rapide retour d’une approche répressive a profondément terni l’image de réformateur qu’Emmerson Mnangagwa entendait se construire et compromis son ambition d’attirer les investisseurs étrangers pour favoriser le redressement économique d’un Zimbabwe exsangue.

Le mardi 21 novembre 2017, des milliers de Zimbabwéens se ruaient dans les principales artères de Harare pour exprimer leur joie à la suite de l’officialisation du départ de Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1980. Quelques heures plus tôt, le président de l’Assemblée nationale zimbabwéenne, Jacob Mudenda, lisait la lettre de démission de Robert Mugabe sous les applaudissements des députés de son parti, la ZANU-PF, et de l’opposition, qui s’apprêtaient à voter conjointement la destitution du chef de l’État. Après 37 années à la tête du Zimbabwe comme Premier ministre puis comme président, Robert Mugabe renonçait au pouvoir et concluait ainsi une séquence de forte incertitude depuis le déploiement de militaires dans les rues de la capitale la semaine précédente (1). Cette décision suscita l’enthousiasme de la population zimbabwéenne, nourri par l’espoir d’une amélioration de la situation économique comme des libertés politiques. Le nouveau président, Emmerson Mnangagwa, malgré son rôle prééminent dans les gouvernements successifs de Robert Mugabe, déclarait incarner le changement et multipliait les discours favorables à l’ordre constitutionnel, à la démocratie ainsi qu’à l’économie de marché. Les organisations régionales (l’Union africaine [UA]) ainsi que la Communauté de développement d’Afrique australe [SADC]) et les chancelleries occidentales accordèrent le bénéfice du doute au nouveau président. La satisfaction de voir partir Robert Mugabe, dénoncé comme étant le responsable d’exactions contre son peuple, de fraudes électorales et de choix ayant conduit à la déroute de l’économie zimbabwéenne, l’emporta sur l’embarras de cautionner un coup de force militaire. Emmerson Mnangagwa avait l’occasion de démontrer sa bonne foi en engageant des réformes d’envergure. Un peu moins de deux ans après son arrivée au pouvoir, beaucoup d’espoirs sont déçus.

Le discours volontariste d’Emmerson Mnangagwa lors de son arrivée au pouvoir

En quête de légitimité, car son arrivée au pouvoir était la conséquence d’une opération militaire anticonstitutionnelle (2), et confronté à une économie exsangue, Emmerson Mnangagwa eut comme priorité de rassurer la population zimbabwéenne et la communauté internationale sur ses intentions. Toutes les précautions langagières furent déployées pour que l’opération militaire ne soit pas qualifiée de coup d’État, ce qui aurait entraîné un isolement international. Il s’engageait à maintenir l’organisation des élections générales en juillet 2018 et, fait d’importance, à autoriser le déploiement de missions internationales d’observation électorale pour garantir la sincérité du scrutin. Sa volonté d’incarner le changement et de rompre avec la politique conduite par Robert Mugabe fut notamment détaillée dans un article publié dans le New York Times (3) en mars 2018. Il y déclarait : « Je m’engage à ce que, dans le nouveau Zimbabwe, tous les citoyens aient le droit à la liberté d’expression et d’association. Des élections libres et équitables, qui se tiendront comme prévu en 2018, seront au cœur de ce processus, et tous les observateurs impartiaux qui souhaitent voir la nouvelle démocratie zimbabwéenne à l’œuvre seront les bienvenus. » Sur le plan des libertés politiques, en amont de l’organisation du scrutin électoral, les améliorations par rapport à l’époque de Robert Mugabe furent indéniables : le Zimbabwe a notamment signé la charte de l’Union africaine sur la Démocratie, les Élections et la Gouvernance ; de nombreux Zimbabwéens ont pu s’exprimer librement sans craindre d’afficher publiquement leurs opinions politiques ; l’opposition a pu faire campagne sur l’ensemble du territoire, y compris dans les bastions de la ZANU-PF. Le scrutin en lui-même a également été salué par les missions d’observation électorale qui n’ont pas manqué de souligner de nets progrès par rapport aux précédents (4).

Sur le plan économique, la priorité du nouveau gouvernement fut de rassurer les investisseurs, étrangers en particulier, afin d’attirer des capitaux et des devises, dont le pays manquait cruellement. Lors de visites dans des capitales étrangères ou lors du forum de Davos en 2018, Emmerson Mnangagwa fit la promotion d’un slogan qu’il répète à l’envi : « Zimbabwe is open for business. » L’anti-occidentalisme du régime Mugabe laissait place à une opération de séduction vis-à-vis des pays occidentaux. Le nouveau président s’engagea alors sur des réformes économiques importantes, en particulier des secteurs bancaire et administratif, pour capter des investissements étrangers avec la garantie de mieux les protéger. Il promit d’éradiquer la corruption et modifia la loi d’indigénisation qui limitait à 51 % les actifs étrangers dans toute entreprise disposant d’un capital supérieur à 500 000 dollars.

Les premiers mois du président Emmerson Mnangagwa ont indéniablement donné corps à sa prétention de tourner la page de l’ère Robert Mugabe. Toutefois, dès le lendemain de l’élection, l’utilisation disproportionnée de moyens répressifs contre des opposants politiques a douché certains espoirs. Cette tendance s’est confirmée au cours des mois suivants, durant lesquels la situation économique ne s’est par ailleurs guère améliorée.

La perpétuation du réflexe sécuritaire

La période postélectorale a connu des dérives qui ont compromis des mois d’efforts entrepris par le président pour construire sa respectabilité. Tout d’abord, la commission électorale a tardé à annoncer les résultats des élections, ce qui a engendré des suspicions de manipulations électorales. Les responsables de l’opposition ont dénoncé ces retards et annoncé leur victoire. Cela a conduit des sympathisants du principal parti d’opposition, le MDC Alliance, à célébrer leur victoire dans les rues de Harare et à manifester devant les locaux de la commission électorale pour que les résultats soient officiellement annoncés. Face à cette situation, les forces de sécurité, et en particulier l’armée, décidèrent d’intervenir de manière brutale – malgré la présence d’observateurs et de journalistes étrangers – en ouvrant le feu à balles réelles sur la foule, provoquant la mort de six personnes. Les images de cette répression furent massivement diffusées et témoignaient de la profonde contradiction entre le discours d’ouverture affiché par Emmerson Mnangagwa et la gestion sécuritaire du régime. Le lendemain, le centre-ville de Harare fut bouclé par les forces de police et le siège du parti d’opposition fut perquisitionné et fermé. Des militants accusés d’avoir organisé les mobilisations furent arrêtés. Les jours suivants, les forces de sécurité se sont déployées pour intimider les habitants des quartiers connus pour être des bastions de l’opposition.

Ce réflexe sécuritaire s’est à nouveau exprimé en janvier 2019. Faisant suite à la décision gouvernementale d’augmenter massivement le prix du carburant pour lutter contre les pénuries, des manifestations violentes et d’ampleur ont été observées dans différentes villes du pays. La répression fut opérée de manière très brutale par la police et l’armée. La coalition d’organisations non gouvernementales zimbabwéennes (Zimbabwe Human Rights NGO Forum) a répertorié 1803 cas de violations des droits de l’homme (5), dont au moins 17 morts ; 17 viols ou agressions sexuelles ; 26 enlèvements ; 81 blessures par balles ; 586 cas d’agressions, de tortures ou de traitements inhumains et dégradants ; 954 arrestations et détentions arbitraires. Le gouvernement et les médias d’État ont accusé l’opposition, les syndicats et les organisations de la société civile d’avoir planifié les manifestations dans le cadre d’un projet de changement de régime financé par l’étranger afin de renverser le gouvernement. Cette rhétorique complotiste était régulièrement employée par Robert Mugabe sans que des preuves tangibles aient jamais étayé ces allégations.

Cette approche répressive adoptée par le pouvoir a profondément terni l’image de réformateur qu’entendait se construire Emmerson Mnangagwa. À tel point que l’on peut s’interroger sur la rationalité de telles décisions et, par conséquent, sur la localisation du centre du pouvoir. Deux hypothèses sont avancées pour expliquer certaines décisions prises au plus haut sommet de l’État au cours des derniers mois. La première serait celle du « good cop/bad cop » selon laquelle Emmerson Mnangagwa serait chargé de s’adresser à la communauté internationale en adoptant un discours rassurant alors que son vice-président, Constantino Chiwenga, commandant des Forces de défense du Zimbabwe jusqu’au coup d’État de novembre 2017, viserait à rassurer les « sécurocrates » du régime en employant la manière forte pour écraser toute contestation. La deuxième hypothèse renvoie à des tensions vives entre le président et son vice-président, et donc au télescopage d’intérêts conduisant à des décisions contradictoires. Ces deux hypothèses ne s’excluent pas totalement et, quelle que soit la relation entre Emmerson Mnangagwa et Constantino Chiwenga, force est de constater que le traitement violent de la contestation sociale est privilégié au détriment de l’ouverture du champ politique. De ce point de vue, les continuités avec l’ère Mugabe paraissent évidentes et ne sont pas si surprenantes au regard du parcours des hommes forts du nouveau régime et du renforcement du poids de l’armée dans les administrations depuis le départ de Robert Mugabe. La mise à l’écart de ce dernier est en effet la conséquence d’une lutte factionnelle au sein de la ZANU-PF et de l’État zimbabwéen. Bien plus que Robert Mugabe, l’opération militaire de novembre 2017 visait son épouse, Grace Mugabe, qui était le porte-drapeau d’un renouvellement générationnel des cadres du parti et de l’État. Ses soutiens étaient essentiellement des civils, sans lien direct avec la lutte pour l’indépendance du pays. Au contraire, Emmerson Mnangagwa fut engagé dans la lutte contre la colonisation et a suivi une formation militaire. Ministre de la Sécurité nationale dans le premier gouvernement post-indépendance, jusqu’en 1988, il mit sur pied l’appareil sécuritaire zimbabwéen. Il fut également ministre de la Défense de 2009 à 2013. Ces différentes expériences lui ont permis de tisser de puissants réseaux au sein des forces armées. Lorsqu’il fut limogé de son poste de vice-président le 6 novembre 2017, les militaires se sont mobilisés par crainte de voir leur influence remise en cause au profit de Grace Mugabe et de ses proches. Ces derniers sont jugés illégitimes par les militaires, car ils sont étrangers à la guerre de libération et, de surcroît, accusés de restreindre le rôle des forces armées dans les affaires économiques et politiques du pays. Emmerson Mnangagwa est arrivé au pouvoir grâce à l’intervention de l’armée et le fait qu’il soit un civil teneur d’un discours rassurant pour la communauté internationale a permis de légitimer cette intervention. Une relation d’interdépendance s’est ainsi créée entre Emmerson Mnangagwa et l’appareil militaire zimbabwéen, c’est pourquoi des militaires ont été nommés à des postes de hautes responsabilités politiques depuis 2017. Constantino Chiwenga, qui a piloté l’intervention militaire de novembre 2017, fut donc nommé vice-président du pays. Le général Sibusiso Moyo a été nommé ministre des Affaires étrangères et du Commerce international alors que Perence Shiri, commandant des forces armées aériennes, hérita du ministère des Terres, de l’Agriculture et de la Réinstallation rurale.

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