Le Moyen-Orient en 2050 : vers la fin du chaos ?

Comme chacun sait, la prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir. Cet adage, quelque peu ironique, s’applique tout spécialement au Moyen-Orient, zone particulièrement instable, turbulente, imprévisible dans son évolution même à court terme… Si le pire n’est jamais sûr, on ne saurait cependant rêver d’un Moyen-Orient très apaisé d’ici à trente ans.

Qui aurait prévu, il y a trente ans, que les États-Unis interviendraient massivement en Irak en 1991 puis en 2003, que l’épidémie des printemps arabes déstabiliserait la région et conduirait à la tragédie syrienne, qu’un État islamique (EI) structuré étendrait son emprise sur une large partie de la Syrie et de l’Irak pendant près de quatre ans, que l’Iran affirmerait son influence sur le Moyen-Orient arabe, que la Russie retrouverait un rôle d’influence au moins aussi important que celui de la défunte URSS ? À l’évidence, le Moyen-Orient d’aujourd’hui ne ressemble en rien à ce qui aurait pu être prévu il y a trente ans.

Certes, rétrospectivement, on s’aperçoit que des signes rendaient possibles de telles évolutions. Ainsi, les rapports du PNUD sur le développement humain dans le monde arabe, publiés à partir de 2002 et passés inaperçus en dehors des pays concernés, évoquaient de façon prémonitoire tous les ingrédients qui devaient contribuer à l’éclatement des soulèvements de 2011. Mais les esprits lucides étaient rares, notamment pour mettre en cause les effets pervers des interventions à répétition des pays occidentaux qui ont contribué au chaos actuel.

Dans ces conditions, essayer d’avoir une vue crédible du Moyen-Orient dans trente ans, soit en 2050, est un défi difficile à relever. Le mieux que l’on puisse faire est de tenter d’analyser comment les lignes de force que l’on constate actuellement dans cette zone sont susceptibles d’évoluer, de voir si les puissances extérieures ont encore la capacité d’influer sur cette évolution, et d’établir diverses hypothèses de scénarios sans pouvoir trancher entre les très nombreuses variables susceptibles d’intervenir.

Probabilités et incertitudes

L’émergence des sociétés civiles

Un point commun à l’ensemble des pays du Moyen-Orient, mais de façon différenciée, est l’émergence des sociétés civiles qui s’expriment de façon de plus en plus perceptible et influente, y compris dans des pays à régime autocratique. Cette évolution est déjà sensible en Afrique du Nord, en Algérie ou en Tunisie. Au Moyen-Orient, une même évolution s’amorce et ira en s’affirmant. Elle peut s’expliquer par un faisceau de raisons.

La première est que ces pays ont développé un système éducatif, y compris au niveau de l’enseignement supérieur, certes de qualité encore inégale, mais qui conduit à la percée d’une élite. Une partie significative des étudiants complètent leurs études dans les pays occidentaux et peuvent être tentés d’en promouvoir les valeurs. Les nouvelles technologies de l’information et le développement des réseaux sociaux jouent dans le même sens, d’autant plus que ces pays ont un taux de connexion très élevé.

Les femmes, pour leur part, s’affirment comme une force de plus en plus active au sein de sociétés civiles encore dominées par les hommes. Leur place s’élargit dans les universités – plus de 60 % dans la majorité des filières en Iran (2) –, dans le monde des affaires, plus modestement dans le monde politique. À l’horizon 2050, il est probable qu’elles seront devenues, dans la plupart des pays, des actrices majeures remettant en cause un régime patriarcal discriminatoire.

Une classe moyenne se renforcera ainsi, avide de reconnaissance et d’influence, et contestera de plus en plus ouvertement le clientélisme, le népotisme et la corruption des classes dirigeantes. Tout laisse à penser que cette évolution ira en s’amplifiant, d’autant plus que le retard dans la transition démographique de certains pays – l’Irak, l’Égypte, l’Arabie saoudite – augmentera la pression des jeunes générations. Dans ce dernier pays, les deux tiers de la population a moins de trente ans (3).

Un développement économique incertain

Le Moyen-Orient apparaît, par rapport aux autres grandes régions du monde, comme étant le mauvais élève de la classe, tant sur le plan de la croissance que sur celui de l’emploi, Israël constituant un cas à part de pays développé et la Turquie celui d’un pays émergent. Qu’en sera-t-il en 2050 ?

S’agissant des pays pétroliers, ils devraient à l’avenir conserver des moyens financiers importants : leurs réserves restent considérables et le peak oil constamment reporté ne devrait pas, selon les prévisions du World Energy Council, intervenir avant la décennie 2030. Mais les efforts faits par les États pétroliers pour diversifier leurs économies sont restés pour l’instant, à l’exception de l’Iran, sans résultats significatifs. Leur dépendance à l’égard des ressources en eau s’accentuera. Il est possible qu’à l’horizon 2050, ils puissent amorcer cette diversification, aidés par les ressources financières accumulées dans leurs fonds souverains. Cela continuera de leur donner la capacité d’investir dans des entreprises étrangères, y compris des multinationales, faisant de ces États des acteurs influents de l’économie mondiale.

En revanche, l’avenir des pays non pétroliers s’annonce pour la plupart d’entre eux difficile, compte tenu de l’afflux massif des jeunes sur le marché du travail, de la fuite des élites, d’une dépendance alimentaire et en eau également croissante dans un contexte de fort réchauffement climatique et des réticences traditionnelles des investisseurs face à un climat des affaires qui devrait rester médiocre.

En fin de compte, selon l’étude The World in 2050 publiée en 2017 par PriceWaterhouseCoopers (PwC), de 2016 à 2050, l’Arabie saoudite devrait passer de la 15e à la 13e place des économies dans le monde, la Turquie de la 14e à la 11e, l’Égypte de la 21e à la 15e et l’Iran de la 18e à la 17e, prévisions qui laissent entendre que ces pays seraient bien émergents, ce qu’il convient naturellement d’accueillir avec prudence, en particulier pour l’Iran (cette étude ayant été réalisée après la signature des accords de Vienne, mais avant le retrait américain de ces mêmes accords).

Un Moyen-Orient plus démocratique

Le rapport publié chaque année par l’Economist Intelligence Unit montre que l’évolution de l’indice de démocratie se dégrade dans la plupart des pays du Moyen-Orient, à l’exception d’Israël. Cet indice se fonde sur une batterie de 60 critères qui comprennent en particulier la qualité du processus électoral, l’existence du pluralisme politique, la présence des libertés fondamentales, etc. La plupart des pays sont qualifiés de « régimes autoritaires », l’Arabie saoudite et la Syrie étant classées respectivement au 159e et au 166e rang des 167 pays recensés.

Y a-t-il un espoir qu’à l’horizon 2050 certains d’entre eux accèdent au statut de pays démocratique ?

Plusieurs éléments peuvent contribuer à mettre en place sinon la démocratie, tout au moins des éléments de démocratie : parmi ceux-ci, la pression d’une jeunesse de plus en plus nombreuse et décidée à faire bouger les pouvoirs en place, la montée en puissance de la société civile, le rôle accru des associations et autres organisations non gouvernementales, le développement des classes moyennes. L’accès à des médias indépendants, notamment en ligne, à l’extérieur du pays, voire à l’intérieur, est également un atout pour propager les idées démocratiques.

Pour autant, les régimes féodaux régnant dans le Golfe ne sont pas prêts à se transformer en monarchies constitutionnelles. Dans de nombreux pays, l’armée a pris une place majeure non seulement dans le domaine politique, mais également dans des filières économiques utilisées comme des prébendes. Enfin, le poids des structures traditionnelles, notamment tribales, fait que chaque communauté se refuse à partager avantages et pouvoir ; cependant, l’évolution actuelle tend à les affaiblir.

Mais les idées et les aspirations à la démocratie semées par le Mouvement vert en Iran en 2009 ou celles nées des printemps arabes, parties de Tunisie en décembre 2010, mais qui se sont étendues au Moyen-Orient, ne disparaîtront pas. Le rejet des autocraties prédatrices apparaît à terme inéluctable. Les modalités seront sans doute variées – réformes internes, implosion, révolutions –, mais la tendance de fond apparaît déjà bien marquée.

La question est de savoir à quelles forces politiques pourra profiter cette évolution. Le clivage entre « islamo-conservateurs » et « progressistes », même s’il reste schématique, n’est sans doute pas près de se résorber. On a vu comment, dans un certain nombre de pays musulmans, la possibilité d’élections libres a profité à l’islam politique, comme en Tunisie, en Turquie ou en Égypte. La fin de l’islam politique n’est sans doute pas pour demain, malgré des échecs évidents : cet affrontement risque de perdurer encore à l’horizon 2050, car il reflète des divisions profondes sur la question de la modernité, non seulement au Moyen-Orient, mais dans l’ensemble du monde musulman.

Le poids persistant des forces armées

Les armées jouent un rôle majeur dans la plupart des États et disposent de budgets importants. Il en est de même des services de renseignement qui sont au cœur de l’État profond.

Ces armées sont équipées de matériel le plus souvent récent, voire sophistiqué. Si Israël est le seul pays disposant d’un arsenal nucléaire, il est clair que la « tentation nucléaire » existe chez des dirigeants d’autres pays qui, au nom de la sauvegarde de la sécurité nationale, veulent s’appuyer sur un instrument de dissuasion. Le cas de l’Iran n’est pas unique : l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Turquie ont à l’évidence cette tentation, comme en témoigne leur volonté de se doter d’un programme civil ambitieux. À terme, le risque de prolifération demeure.

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