La reine Victoria, ciment de l’empire britannique

Dans un empire colonial britannique très divers, la figure de la souveraine britannique a constitué un facteur d’unité, notamment à travers trois événements majeurs qui ont marqué ses soixante-quatre ans de règne du sceau impérial : les jubilés de 1887 et de 1897, et ses funérailles, en février 1901.

En 1837, lorsque la jeune reine Victoria monte sur le trône, l’empire colonial britannique est déjà le premier au monde, les French Wars (1792-1815) s’étant soldées par l’élimination du traditionnel rival français. Pour autant, cet empire ne couvre guère plus de 6 millions de km2. Dans le Nouveau Monde, il comprend les colonies d’Amérique du Nord, restées fidèles à la Grande-Bretagne en 1776, à la population éparse dès que l’on s’éloigne des côtes atlantiques et de la vallée du Saint-Laurent ; la Jamaïque et des petites îles de la mer des Antilles ; le Honduras ou encore la Guyane britanniques. En Méditerranée, Gibraltar et Malte. En Afrique, une série de postes de commerce et de stations d’avitaillement côtiers (Gambie, Côte de l’Or, cap de Bonne-Espérance, îles de Sainte-Hélène ou de Maurice…), assurant le contrôle de la route circum-africaine vers l’Inde, où la Compagnie des Indes orientales administre au nom de la Couronne la vallée du Gange et l’extrémité sud du Dekkan ; Ceylan est une colonie séparée. Enfin, en Australie, deux colonies pénitentiaires : la Nouvelle-Galles du Sud et la Tasmanie. Lorsqu’elle décède en 1901, l’empire britannique est devenu celui « sur lequel le soleil ne se couche jamais » : 30 millions de km2, plus de 350 millions d’habitants. S’il n’est pas encore à son maximum territorial et démographique de l’entre-deux-guerres, il est largement exempt de tensions le menaçant de l’intérieur et donc, comparativement, plus fort. Le long règne de Victoria (le second après celui de l’actuelle souveraine, Elizabeth II) est indissociable de cette accession au statut de superpuissance planétaire du XIXe siècle, l’hégémonie coloniale venant s’ajouter à la suprématie économique (industrielle, puis financière) et au rayonnement culturel (ce que l’on n’appelle pas encore le soft power). Néanmoins, cet empire plus vaste et plus peuplé est aussi devenu plus complexe sur le plan institutionnel, l’ensemble pouvant donner une impression d’hétérogénéité. La question est donc de trouver des éléments fédérateurs, pouvant expliquer la cohésion de l’ensemble sur une période dont la longueur n’est pas négligeable, et la Couronne britannique a tenu une place déterminante en la matière.

Un empire institutionnellement composite

En 1837, l’empire était composé de deux types de territoires. D’une part, les colonies de la Couronne, administrées directement depuis Londres et où le souverain était représenté par un gouverneur-général, responsable uniquement devant le gouvernement britannique, détenant l’essentiel du pouvoir. D’autre part, en Inde, la Compagnie des Indes orientales, compagnie marchande de droit privé fondée en 1600 et dotée du monopole du commerce avec toute l’Asie méridionale, avait obtenu le droit d’administrer au nom de la Couronne les territoires conquis depuis le milieu du XVIIIe siècle. Ses activités politiques étaient sous le contrôle du gouvernement, à la différence de ses activités commerciales, même si la frontière entre les deux restait floue. En 1833, la Compagnie perdit tout monopole commercial, devenant essentiellement un agent administratif en lieu et place du gouvernement, jusqu’à sa suppression en 1858, Londres gouvernant désormais directement l’Inde.

Mais un autre clivage était à prendre en compte, en termes d’avenir politique, entre les colonies de peuplement blanc (white settlements) et les colonies de population indigène. Jusqu’aux années 1850-1860, les dirigeants britanniques considéraient que les colonies blanches obtiendraient inéluctablement leur indépendance et qu’il vaudrait mieux accompagner le mouvement que tenter de s’y opposer comme pour les Treize Colonies, avec les conséquences que l’on sait. D’ailleurs, sur place, lesdits colons, issus encore dans leur immense majorité des îles Britanniques, espéraient bien obtenir rapidement les droits politiques qui étaient les leurs en métropole lorsqu’ils étaient Anglais ou Écossais, ou dont ils espéraient jouir, lorsqu’ils étaient Irlandais. En revanche, pour les indigènes (les Natives, pour reprendre le terme de l’époque), la question ne se posait même pas…

À la fin du règne de Victoria, la structure de l’empire britannique pouvait être présentée ainsi. En son cœur, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande ; puis le premier cercle des Dominions, Canada (avril 1867) et Australie (janvier 1901), États quasi-souverains mais reliés à la métropole par leur allégeance à la Couronne ; ensuite, les autres colonies de peuplement blanc, jouissant seulement de l’autonomie interne ; les colonies tropicales, administrées soit directement par la Couronne, soit, cas plus rare, par une compagnie à charte (Niger, Rhodésie…) ; l’Inde, enfin, construction particulière, où aux territoires sous contrôle britannique direct s’ajoutaient les États princiers, en principe indépendants mais en fait vassaux de Londres. On peut ajouter les protectorats (émirats du golfe Perso-Arabique, îles Cook ou Salomon, Gambie, Zanzibar, etc.), États nominalement souverains mais placés sous la tutelle diplomatique et militaire de Londres, qui y exerçait en fait la réalité du pouvoir.

Cette hétérogénéité reflétait la façon dont l’empire s’était constitué : sinon totalement « en un moment d’inadvertance », pour reprendre John Seeley (1), du moins longtemps de façon « réactive », l’acquisition de nouveaux territoires s’effectuant au coup par coup, quasiment sous la pression d’événements extérieurs et principalement pour assurer la sécurité de ceux qui étaient déjà sous contrôle. Ce n’est que dans le dernier quart du siècle que l’on constate l’émergence d’une volonté plus systématique d’accroître l’empire et d’en renforcer la cohésion. Mais c’était chose délicate. On le vit bien lorsque Joseph Chamberlain, en charge du ministère des Colonies entre 1895 et 1903 et grand zélateur de l’idéal impérial, aux yeux de qui métropole et white settlements constituaient une communauté de culture, voulut mettre en place un Parlement impérial qui se serait superposé aux différents Parlements nationaux pour arbitrer sur les seules affaires communes à l’Empire : les dirigeants des white settlements prirent soin de faire échouer le projet, ayant bien compris que la faible taille de leur population leur garantissait une représentation minoritaire dans cette instance nouvelle au sein de laquelle Londres aurait pu regagner des moyens de contrôle sur ses self-governing colonies.

Non que Chamberlain ait surestimé la force du lien sentimental existant entre la métropole et les millions de ses enfants expatriés du Canada à l’Australasie entre 1815 et 1914, mais il avait sous-estimé leur attachement à leur liberté politique ! Ce sentiment d’appartenance à un ensemble culturel commun, la « britannité » (Britishness), est au cœur même de la notion de « monde britannique » qui connaît une vogue historiographique certaine. La façon dont les membres de cette diaspora mondiale pouvaient se sentir à la fois britanniques et canadiens, australiens, etc., est illustrée par ce quatrain de la poétesse canadienne Jean Blewett (1872-1934), « The Native Born » (1907) : « Nous aimons cette île ceinturée par les eaux, et nous brûlons de comprendre/Toute la grandeur, toute la majesté de la mère-patrie. Au vieux pays notre hommage,/ mais le nouveau pays a notre cœur ! » (2). Ou encore de ce passage d’André Siegfried, publié en 1904, à propos de la Nouvelle-Zélande, au loyalisme envers la métropole proverbial, il est vrai, à l’époque : « la plupart des Néo-Zélandais préfèrent la vie large et libre de leur colonie. Mais ils sentent bien que l’Angleterre est toujours le réservoir où ils puisent leurs idées, leurs capitaux, leur vie même. Ils se rendent comptent qu’ils sont toujours, au sens strict du mot, des coloniaux, et ils comprennent la nécessité de ne pas rompre avec une mère qui contribue encore à les faire vivre. Considérons donc comme une réalité ce sentiment profond que tout Néo-Zélandais nourrit à l’égard de l’Angleterre. […] C’est l’amour ressenti pour un pays qui n’a pas cessé d’être le vôtre, et dont on partage les peines, comme on partage sa gloire. » (3)

L’image de Victoria, facteur d’unité

Dans un tel contexte, la monarchie devait revêtir un rôle unificateur essentiel dont l’image de la reine aura été le vecteur. L’image, et non la reine elle-même, car celle-ci a été peu aventureuse : en tant que souveraine, elle n’est sortie du Royaume-Uni que pour se rendre deux fois à Eu (Normandie ; 1843, 1845) et une fois à Paris (1855). Ses autres déplacements, tous situés entre la Saxe-Cobourg, Biarritz et l’Italie, furent tous effectués à titre privé. Lorsque les dirigeants des colonies de l’Amérique du Nord britannique l’invitèrent en 1856 et encore en 1859, elle refusa, arguant des rigueurs du voyage, mais proposa que son fils aîné, « Bertie », la remplace. De fait, il effectua en 1860 une visite de quatre mois au cours de laquelle il parcourut l’ensemble des provinces qui allaient constituer le futur Dominion, ainsi qu’une partie des États-Unis, de Detroit à New York et Washington. Partout, le prince de Galles attira des dizaines de milliers de personnes et reçut un accueil enthousiaste, avec arcs de triomphe, illuminations, réceptions en son honneur. « Bertie » visita aussi l’Inde en 1875-1876, tandis que deux de ses frères et ses deux fils effectuèrent plusieurs voyages dans l’empire entre 1867 et 1889, entretenant le lien entre la Couronne et ses sujets.

Pour autant, si elle n’alla jamais à la rencontre de ses sujets ultramarins, Victoria se souciait d’eux. Prenons l’exemple de l’Inde. En 1857-1858, la révolte des Cipayes faillit presque chasser les Britanniques du sous-continent. Victoria suivit les événements de très près et partageait le sentiment d’horreur de ses contemporains devant les exactions des révoltés, en particulier lorsqu’ils massacraient des dizaines de femmes et d’enfants. Mais, quant à la politique à adopter une fois l’ordre rétabli, elle se rangea du côté de ceux, rares, qui voulaient distinguer entre les Indiens révoltés et ceux qui étaient restés loyaux (ou attentistes, mais peu importe en définitive). Dans une déclaration rendue publique le 1er novembre 1858, elle promettait que la Grande-Bretagne ne rechercherait plus d’extension territoriale et que les droits des princes seraient respectés. Elle ajoutait : « Nous nous sentons liés aux habitants autochtones de nos territoires indiens par les mêmes obligations et devoirs qui Nous lient à tous nos autres sujets, et, avec la bénédiction de Dieu, Nous les remplirons fidèlement et consciencieusement. » (4) En 1876, le Premier Ministre Benjamin Disraeli la fit proclamer impératrice des Indes. Son intérêt pour le « joyau de la Couronne » ne faiblit pas ensuite, même s’il était inenvisageable qu’elle s’y rende en personne en raison de la trop forte chaleur. On sait qu’en 1887, elle se prit d’affection pour un jeune serviteur originaire d’Agra, Abdul Karim. Victoria était dépourvue de préjugés de classe ou de race, et Abdul Karim lui devint rapidement indispensable, son « secrétaire indien » comme elle disait, au grand dam de tout son entourage, mais elle tint bon : elle lui attribua des cottages sur les domaines des châteaux de Windsor, Osborne et Balmoral, ainsi qu’un lopin de terre en Inde dont les revenus le placeraient définitivement à l’abri du besoin lorsqu’elle serait morte. Source de tous les honneurs, elle le fit compagnon dans l’ordre de l’Empire indien (1895) puis commandeur dans l’ordre royal de Victoria (1899). Ces éléments étaient bien connus en Inde et contribuèrent à la popularité de celle que ses sujets appelaient la « grande reine blanche au-delà des mers ».

Plus généralement, la vie de chaque colonie était en partie scandée par les événements royaux, comme le jour anniversaire de la reine (Victoria Day, 24 mai), férié dans tout l’Empire, ou encore les jubilés commémorant son accession en 1887 et 1897 (cf. infra), les mariages, les naissances, les deuils… Les images de la reine étaient omniprésentes : sur les timbres-poste, les pièces ou les billets de banque ; les portraits officiels, les statues, les bustes ; les gravures ou les photographies dans les journaux, au moment où s’épanouit une presse à la diffusion massive ; mais aussi sur des affiches publicitaires, car, pour telle ou telle marque, quel meilleur argument de vente qu’être fournisseur attitré de la reine ? Cela constituait un élément essentiel du paysage visuel quotidien, et cela, dans tout l’empire. N’oublions pas non plus que « Victoria » est, dès la fin du XIXe siècle, le toponyme le plus répandu dans le monde anglophone.

Certes, quelques populations des white settlements pouvaient entretenir des sentiments plus réservés, mais il faut aussi se garder d’en exagérer trop l’importance. Ainsi, au Québec, le recensement de 1881 montre que la fréquence du prénom de Victoria est plus élevée pour les enfants des foyers francophones que pour les anglophones ! En fait, les nationalistes québécois ne remettaient nullement en cause le lien dynastique, d’autant que la très influente Église catholique était d’un loyalisme monarchique à toute épreuve. Sans doute les Irlandais disséminés dans l’empire pouvaient-ils être plus réservés : Victoria passait – erronément, d’ailleurs – pour n’avoir rien fait lors de la Grande Famine des années 1840, elle manifestait peu d’intérêt pour leur île, et le Gouvernement de Sa Majesté refusait le Home Rule (autonomie politique). Pourtant, lorsque l’ancien député nationaliste irlandais Charles Gavan Duffy, qui avait émigré en Australie en 1856, devint Premier ministre de la colonie de Victoria en 1871, il prêta le traditionnel serment d’allégeance sans que cela lui parût insurmontable. Plus généralement, l’Australie fut au XIXe siècle la partie de l’empire où exista un sentiment républicain non négligeable. Plusieurs éléments peuvent l’expliquer : dans les années 1840, bon nombre de chartistes (le chartisme fut ce qui s’apparenta le plus à un mouvement révolutionnaire dans les îles Britanniques) y avaient été exilés. Il y avait aussi l’attraction de la république américaine, bien plus proche que la métropole. Mais ne projetons pas sur le républicanisme du XIXe siècle les réalités de celui de notre époque : il y eut bien des manifestations antimonarchistes lors du jubilé de 1887, mais elles demeurèrent très limitées, et il n’y en eut pas lors de celui de 1897. La décennie 1890 fut marquée par un vif débat pour savoir si la Fédération australienne en voie de constitution conserverait ou non le lien dynastique, mais les partisans du maintien remportèrent nettement chacun des référendums par lesquels les habitants des six colonies se prononcèrent sur la nature du futur État.

Des événements fédérateurs : les deux jubilés et les funérailles de Victoria (1887, 1897, 1901)

L’exceptionnalité du règne de Victoria réside d’abord, on l’a dit, dans sa longévité. En 1887 et en 1897, deux jubilés, le premier d’or, le second de diamant, célébrèrent ses 50, puis 60 années sur le trône. Dès 1887, on était dans l’exception : le précédent jubilé d’or remontait à George III, en 1810, et il avait été célébré sans grande pompe du fait de la maladie mentale du roi. On fit donc les choses en grand : partout, on édifia des statues, on frappa des médailles commémoratives, on installa des arches triomphales, des guirlandes, des kilomètres de pavois.

Artisans et manufacturiers produisirent coupes, théières, tasses ou poteries de toute sorte à son effigie ; on distribua en son nom de la nourriture aux pauvres ; on édifia des hôpitaux, des écoles, des bibliothèques, etc. Les chefs de gouvernement des colonies autonomes convergèrent à Londres pour assister aux festivités, aux côtés de quasiment toutes les têtes couronnées de la planète. Ce fut aussi pour eux une occasion de se rencontrer, et les cérémonies du jubilé furent précédées par la première Conférence coloniale, sous les auspices du ministre en charge. La dimension impériale fut davantage présente encore pour le jubilé de diamant, dont l’organisation incomba à Joseph Chamberlain, ardent partisan, on l’a vu, du renforcement des liens entre la métropole et les colonies blanches. Leurs onze Premiers ministres furent conviés à participer à une nouvelle Conférence coloniale, la troisième depuis celle de 1887. Elle prit place après les cérémonies officielles, et non avant, sans doute pour laisser plus de temps aux négociations : on était en pleines discussions sur la création du Parlement impérial, dont on a vu plus haut ce qu’il advint. En revanche, les festivités mirent l’empire à l’honneur, avec, par exemple, le défilé de 46 000 soldats coloniaux, du Canada à Hong Kong, en passant par l’Inde ou Bornéo.

La reine décéda moins de quatre ans après son jubilé de diamant ; elle était alors le souverain qui avait régné le plus longtemps sur les îles Britanniques. Ses funérailles, le 2 février, reçurent une couverture médiatique planétaire (elles furent le premier événement de grande ampleur à être filmé par plusieurs compagnies cinématographiques) et, dans tout l’empire, journées de deuil et services commémoratifs se succédèrent. On frappa de nouvelles médailles et on érigea de nouvelles statues. Le gouvernement canadien décida de conserver la célébration du Victoria Day, afin de perpétuer son souvenir. Dans le reste des colonies, il fut rebaptisé Empire Day, montrant à quel point la reine et la grandeur impériale se confondaient désormais. En Inde, les cérémonies publiques prévues furent annulées, les administrations et les commerçants observèrent une journée de deuil. Le vice-roi décida qu’un mémorial serait élevé à Calcutta, la capitale administrative de l’Inde britannique. Cette énorme bâtisse de marbre blanc, commencée en 1906, fut inaugurée en 1921. Son coût total s’éleva à 10,5 millions de roupies, et la plus grande partie de son financement provint de dons de princes indiens et de simples sujets, le reste étant abondé par le gouvernement britannique.

Lord Salisbury écrivait au nouveau roi Édouard VII en février 1901, quelques jours après son accession au trône : « Le roi n’est plus seulement le roi de Grande-Bretagne et d’Irlande et de quelques dépendances dont la seule valeur était d’assurer la richesse et la sécurité de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. Il est maintenant le plus grand lien constitutionnel unissant en un seul empire des communautés d’hommes libres que sépare la moitié de la circonférence du globe. Tous les sentiments patriotiques qui rendent cet Empire possible se concentrent sur lui, ou principalement sur lui. Et tout ce qui met en valeur sa personne auprès de nos semblables au-delà des mers doit être un ajout supplémentaire à la Monarchie et à l’Empire ». Un tel constat ne se comprend qu’à la lumière du règne de Victoria, et il demeura pertinent longtemps, voire le demeure encore : Elizabeth II n’est-elle pas toujours reine du Canada, d’Australie, de Nouvelle-Zélande et de douze autres, plus petits, royaumes du Commonwealth ? N’est-elle pas devenue le souverain qui a le plus voyagé dans ses royaumes (et en dehors aussi, d’ailleurs) ? Bien sûr, les anciens Dominions (le terme est tombé en désuétude après la Seconde Guerre mondiale) jouissent maintenant de toute leur souveraineté, et des mouvements républicains se font entendre. En Australie, un référendum sur la question a été organisé en 1999 : les séparatistes n’ont remporté que 45 % des suffrages. Depuis, et dans les autres royaumes aussi, on ne peut s’appuyer que sur des sondages d’opinion, fluctuants par définition. Mais les voyages officiels effectués par les représentants de la troisième génération de la famille royale, et notamment le duc et la duchesse de Cambridge, montrent bien la volonté de perpétuer ce rôle de trait d’union.

Notes
(1) « We seem, as it were, to have conquered and peopled half the world in a fit of absence of mind », John Seeley, The Expansion of England, Chicago, The University of Chicago Press, 1971 (1re éd. 1883), p. 12.
(2) Jean Blewett, Poems, Toronto, McCLellan and Stewart, 1922, p. 105.
(3) André Siegfried, La Démocratie en Nouvelle-Zélande, Paris, A. Colin, 1904, p. 329-331 passim.
(4) The Letters of Queen Victoria, Londres, John Murray, 1908, vol. 3, p. 237.

Légende de la photo en première page : Photo officielle du jubilé de diamant de la reine Victoria, prise en juillet 1893. Née en 1819 et devenue reine à tout juste dix-huit ans, Victoria régna sur le Royaume-Uni de 1837 à 1901, soit 63 ans et sept mois, ce qui en fait le second plus long règne de toute l’histoire du Royaume-Uni après celui d’Elisabeth II. Son long règne reste associé à un incontestable moment d’apogée, celui où l’Angleterre et la civilisation britannique dictaient leur loi au monde. (© W&D Downey/Royal Collection Trust)

Article paru dans la revue Diplomatie n°95, « Populisme, nationalisme, souverainisme : l’Europe en crise », novembre-décembre 2018.

Philippe Chassaigne, La reine Victoria, Paris, Gallimard, « Folio biographies », octobre 2017, 336 p.

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