Appui d’infanterie : le retour aux calibres lourds

Au tournant des années 1970-1980, les concepteurs d’armement envisageaient le développement de canons d’appui plus lourds que ceux de 20, 25 ou 30 mm qui ont emporté pour la plupart l’adhésion des armées. Certes, quelques-­unes se sont tournées vers le 35 mm, voire le 40 mm, mais aucun État n’avait alors acheté de tourelles abritant du 50 ou du 57 mm. Avec la fin de la guerre froide, les choix opérés n’ont pas été remis en question. Mais la situation pourrait changer…

La conception de Véhicules de Combat d’Infanterie (VCI) répond à plusieurs nécessités : appuyer les fantassins transportés, mais aussi combattre une série de systèmes adverses – typiquement, d’autres VCI, des hélicoptères et des drones – au moyen du canon, considéré comme l’armement principal. L’engagement de chars ou la destruction de positions renforcées devait être permise par l’usage de missiles antichars. Reste que la donne change : nombre d’États se dotent de véhicules plus lourds, ce qui réduit l’efficacité des VCI. Les RETEX américains écrits après « Desert Storm » montrent ainsi que 10 à 15 coups de 25 mm étaient nécessaires aux M‑2 Bradley pour détruire un BMP irakien. En 2003 cependant, les engagements se faisaient à plus grande distance et entre 23 et 45 coups étaient nécessaires pour détruire un BMP. Or un M‑2 ne transporte que 300 coups de 25 mm, de sorte que des tirs contre des véhicules ayant un plus fort blindage – et notamment les BMP‑3, dont la protection est spécifiquement optimisée contre les M‑2 – réduiraient le nombre de véhicules adverses destructibles. À cela s’ajoute, pour de nombreux véhicules, la question du débattement du canon. Si elle n’a pas d’incidence en combat contre des cibles terrestres, elle en a bien une contre des hélicoptères ou des drones, sachant que la protection contre ces systèmes dépend de plus en plus des forces au contact.

L’innovation dans ce cas de figure a pris deux voies. D’une part, l’option franco-­britannique, avec le CTA40 qui équipera les Jaguar français et belges, mais aussi les Ajax Scout et Warrior modernisés britanniques. La tourelle a également été présentée sur VBCI. La logique ici est de disposer d’un plus gros calibre que ceux historiquement utilisés, tout en cherchant à éviter l’encombrement qui y est lié. La solution réside donc dans l’emploi de munitions télescopiques, plus compactes. En l’occurrence, la tourelle du Jaguar permettra de tirer à une cadence de 168 coups/min, avec 60 munitions prêtes au tir et 120 autres en réserve. Les munitions-­flèches (1 500 m/s) sont capables de percer 1 400 mm d’acier RHA (Rolled Homogeneous Armor) à 1 500 m, tandis que les explosives et explosives chrono (1 000 m/s) traversent 20 cm de béton ferraillé à 500 m. Les A3B‑T (Anti-Aerial AirBurst-­Tracer) ont une vitesse initiale de 900 m/s et sont capables de projeter 200 billes de tungstène à 3 500 m (1). La formule utilisée permet par ailleurs d’élargir la gamme des applications à la défense aérienne, avec le RapidFire.

D’autre part, l’innovation a pu consister à en revenir… aux travaux conduits dans les années 1970 et 1980. Ce fut d’abord le cas en Russie, très préoccupée par le renforcement des blindages des véhicules occidentaux. Dès 2013, il est ainsi question d’installer un canon de 57 mm BM‑57 sur l’ATOM, un 8 × 8 fruit d’une collaboration entre RTD et Burevestnik/Uralvagonzavod et reprenant plusieurs composants du VBCI.

L’annexion de la Crimée et les opérations russes dans l’est de l’Ukraine ont définitivement scellé le sort du projet. Reste que l’idée d’installer un canon de 57 mm est restée. En l’occurrence, il fait partie de deux des trois possibilités d’armement du T‑15 Bagulnik. Ce VCI chenillé peut ainsi être doté d’une tourelle non habitée abritant le classique canon de 30 mm 2A42 (500 coups), d’une mitrailleuse coaxiale et de missiles antichars AT‑14, mais aussi de deux autres tourelles conçues par Burevestnik, les deux utilisant le BM‑57 qui est, en fait, une évolution du S‑60 antiaérien apparu dans les années 1950 :

• la tourelle DUBM Kinzhal, qui semble toujours en cours de développement, des versions différentes ayant été observées en 2018 et 2019. En l’occurrence, elle intègre le canon de 57 mm et 80 coups, mais aussi deux missiles 9M120 Ataka. Le canon a une élévation de − 5 à + 60° ;

• la tourelle AU-220M, d’une masse de 3,65 t, qui permet quant à elle d’embarquer 80 coups de 57 mm et 500 de 7,62 mm, avec une élévation du canon identique à celle du Kinzhal. Selon l’industriel, la cadence est de 80 coups par minute, avec une portée allant jusqu’à 14,5 km. La tourelle est non habitée, facilitant son intégration sur différents véhicules. En l’occurrence, elle a été observée sur BMP‑3 et sur BRM‑3K. La dotation du 8 × 8 Bumerang a également été évoquée et l’AU‑220M été montrée, dans une version qui semble modifiée, sur le 2S38 Derivatsiya-­PVO, plus spécifiquement conçu pour la lutte antiaérienne et les fonctions C‑DRAM (Counter-­Drones, Artillery Rocket Mortars).

Présenté pour la première fois en 2018, le véhicule pourrait également embarquer des munitions optimisées pour les missions antiaériennes, l’industriel évoquant un contrôle à distance des détonations.

Il n’est pas certain que les deux tourelles entrent en service : un choix entre la Kinzhal et l’AU‑220M devra sans doute être fait. Elles semblent différer au niveau du contrôle de tir et de l’approvisionnement en munitions du canon. Mais, en tout état de cause, la Russie semble déterminée à accroître le calibre de ses canons d’appui d’infanterie.

Les États-Unis ne sont pas en reste – avec cependant un peu de retard. Northrop Grumman a officiellement présenté en octobre 2019 son XM‑913 Bushmaster III, de 50 mm. Testé depuis avril 2019, il n’en est qu’à ses débuts, mais le constructeur assure pouvoir frapper à plus de 4 km de distance avec une gamme de munitions élargie incluant des obus-­flèches et des obus airburst. Le canon pourra également être utilisé dans des fonctions C‑DRAM. En réalité, les travaux américains sont encore peu avancés. Outre qu’aucune tourelle adaptée n’existe encore, les États-Unis n’en sont qu’au début de leur programme Next Generation Combat Vehicle (NGCV) destiné au remplacement des M‑2 Bradley et qui sera doté du 50 mm. L’appel d’offres concernant ce véhicule n’a en effet été rendu public que fin mars 2019.

Note

(1) Pierre Petit, « Griffon et Jaguar au cœur de SCORPION », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 55, août-septembre 2017.

Légende de la photo ci-dessus : La tourelle DUBM Kinzhal sur un T-15, en 2018. Son design a légèrement évolué depuis lors. (© Mikhail Leonov/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°69, « Technologies et Armements : 2020, l’année de rupture », décembre 2019-janvier 2020.

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