Bosnie : vers une dégradation de la crise migratoire ?

Nouvelle étape de la route migratoire des Balkans depuis 2018, la Bosnie a été traversée par plus de 50 000 migrants. Crise amenée à perdurer, elle a progressivement éprouvé un pays économiquement fragile et politiquement divisé. Alors que le flux migratoire ne se tarit pas et que la crise sanitaire liée au Covid-19 bloque les migrants en Bosnie, quelles perspectives entrevoir pour le territoire ex-yougoslave ?

En 2015, les médias du monde entier diffusaient les images de l’afflux massif de migrants aux portes de l’Union européenne. Cette année-là, un million de réfugiés ont emprunté ce qui fut appelé « la route des Balkans » afin de parvenir en Europe de l’Ouest. Dans un contexte d’intensification de la guerre civile syrienne, la population de ce pays jadis tranquille du Levant a fui, représentant, selon les chiffres officiels de Frontex, plus du quart des migrants de la route balkanique (1). 

La route permettant l’accès aux pays européens concernait la Grèce, la Macédoine, ainsi que la Serbie. À partir de Belgrade, les migrants poursuivaient par la Hongrie ou bien par la Croatie. À la faveur de la signature de l’accord Union-Européenne-Turquie, en mars 2016, officialisant la fermeture de la route des Balkans, l’objectif attendu était de contenir la vague migratoire aux portes du continent européen (2). En dépit de la tentative de régulation des flux migratoires, la route des Balkans est demeurée active. Ainsi, la Bosnie, jusque-là contournée par les migrants, a progressivement vu le nombre d’entrées illégales augmenter sur son territoire, devenant, à partir de 2018, un cul-de-sac migratoire.

Un territoire familier des mouvements de population

Si l’arrivée de milliers d’étrangers est un événement inédit pour la Bosnie, cette dernière a toutefois connu des phénomènes de déplacements de populations, pendant les années 1990. En effet, à l’issue de la guerre interethnique de 1992-1995, le Haut-Commissariat pour les Réfugiés comptabilisait 1 300 000 déplacés internes et 700 000 réfugiés bosniens à l’étranger. Face à une recomposition ethnique du territoire, la Bosnie se trouva dans l’obligation de créer des camps pour déplacés. Vingt-cinq ans plus tard, certains de ces camps initialement provisoires sont devenus le foyer définitif de centaines de Bosniens.

Au-delà des conséquences encore manifestes de la guerre civile, la Bosnie est le théâtre d’un dépeuplement massif touchant prioritairement les populations jeunes et qualifiées. Avec un taux de chômage avoisinant les 25 % et une économie des ménages s’appuyant essentiellement sur la diaspora, la Bosnie n’offre pas de perspectives attrayantes pour les jeunes. Ces derniers sont ainsi plusieurs dizaines de milliers à quitter chaque année leur pays pour l’Union européenne. Alors que le territoire bosnien se vide progressivement de sa population, des dizaines de milliers de migrants transitent désormais par la Bosnie, tous les ans. 

Une crise migratoire difficile à gérer

La Bosnie est devenue une étape privilégiée de la route des Balkans à partir de 2018, année qui a vu près de 15 000 entrées illégales sur son territoire. L’année précédente, moins de 3000 migrants avaient transité sur son territoire, ce qui avait rassuré les autorités bosniennes sur l’impact qu’aurait pu avoir l’accord UE-Turquie sur la route des Balkans. Ainsi, dans un contexte d’impréparation de Sarajevo, le nombre de migrants entrant illégalement fut multiplié par 5, entre 2017 et 2018.

En dépit de l’afflux de migrants dans des parcs à Sarajevo et plus particulièrement dans le canton d’Una-Suna, situé au nord du pays, à la frontière bosno-croate, les autorités ont mis plusieurs mois avant d’autoriser l’ouverture de certains camps pour migrants. Le choix officieux consistant à limiter les capacités d’accueil découlait du constat selon lequel la Bosnie n’était, à raison, qu’un pays de transit. La majorité des migrants présents en Bosnie indiquait qu’elle ne souhaitait pas s’installer dans ce pays économiquement fragile. À cet égard, les demandes d’asile formulées ne sont que stratégiques, permettant aux migrants de rallonger leur temps de passage avant de poursuivre leur périple.

Alors que les autorités misaient sur un tarissement des arrivées et la fuite rapide des migrants vers l’UE, le durcissement de la Croatie à l’égard des entrées illégales en provenance de la Bosnie a pris de court migrants et politiques. Depuis 2018, nombre de témoignages font état d’une hostilité croissante de la police des frontières croate à l’égard des franchissements illégaux de leur frontière. Les migrants présents dans le Canton d’Una-Suna rapportent depuis lors les violences qui seraient commises à leur égard. Dans ce contexte, le temps de séjour des migrants présents dans le nord du pays s’est prolongé, atteignant parfois plus d’un an. Il n’est désormais plus rare que les individus tentent de franchir illégalement la frontière plus d’une vingtaine de fois.

Au niveau local, et malgré l’ouverture de quatre centres d’accueil par l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM) dans le Canton d’Una-Suna, ces endroits se sont rapidement trouvés saturés. Le canton s’est progressivement mué en impasse migratoire, où ceux présents en Bosnie (environ 9 000) se concentrent encore. En outre, la réalité de la présence migratoire est inconnue, de nombreux migrants n’étant pas enregistrés dans des camps.

Dans ce contexte, des tensions entre migrants et population locale sont progressivement apparues. Si les Bosniens affirmaient initialement accepter cette vague migratoire en raison de leur passé en tant que réfugiés suite à la guerre civile, la rhétorique a évolué vers un rejet des migrants. Dans le canton d’Una-Suna, plus particulièrement, la présence visible de ces populations étrangères dans de petites villes telles que Bihac ou Velika Kladusa ainsi que des rixes entre ces migrants ont inquiété la population.

Une instrumentalisation politique opportune

Les difficultés liées à la gestion de la crise migratoire sont exacerbées par la nature même de l’État bosnien. Les accords de Dayton de 1995, mettant fin à la guerre civile, reconnaissent trois « peuples constitutifs » (bosniaque, serbe et croate) et créent un système tripartite offrant une représentation à chaque ethnie. L’État bosnien est structurellement triple tant au niveau fédéral (trois Présidents de l’État, par exemple) qu’au niveau le plus local. Ce système figé et structurellement porté vers l’inefficacité justifie régulièrement son existence par des querelles récurrentes entre les différents représentants des trois peuples et la peur entretenue d’une éventuelle nouvelle guerre civile. À titre d’exemple, il n’y aura pas eu de gouvernement au niveau fédéral pendant 10 mois, suite aux élections générales d’octobre 2018, en raison de désaccords entre l’entité serbe et l’entité bosniaque.

Dans le cadre de la crise migratoire, la nature de l’État bosnien favorise aussi les blocages. Ainsi, début 2020, le Président de l’entité serbe, Milorad Dodik, a refusé la signature d’un accord entre la Bosnie et l’Agence européenne Frontex consistant à augmenter la capacité en personnels des gardes-frontières bosniens, accord pourtant désiré par l’entité bosniaque.

Ces divisions politiques existent également entre le niveau fédéral et le niveau local. La reconnaissance officielle de deux camps d’accueil de l’OIM dans le canton d’Una-Suna a ainsi fait les frais d’un désaccord entre le gouvernement fédéral, favorable à la reconnaissance officielle, et le gouvernement cantonal, issu d’un parti politique différent, qui lui a refusé. De façon régulière depuis l’apparition de la crise, les différents niveaux décisionnels se sont mutuellement accusés d’une mauvaise gestion, entraînant immobilisme et conflits.

Toutefois, et ce de façon quasi unanime, la position politique bosnienne évolue vers un rejet de la présence des migrants dans le pays. De hauts fonctionnaires bosniens chargés de la crise dénoncent, au mieux, l’indifférence de l’Europe, au pire, une volonté de faire de la Bosnie une zone tampon où s’amasserait une population indésirable pour l’UE. Fin avril 2020, le ministre bosnien de la Sécurité, Fahrudin Radoncic, annonçait sa volonté d’expulser tous les migrants illégaux refusant de présenter des papiers d’identité. Alors que la Bosnie a présenté sa candidature pour l’adhésion à l’Union européenne, la crise migratoire et les problèmes liés à sa gestion risquent de menacer ce processus.

Contours d’une crise polymorphe

Depuis la réorientation des flux migratoires vers la Bosnie, la population des migrants a changé. Si en 2018 le pays accueillait davantage de familles victimes de conflits armés, notamment des Syriens, la population est désormais pour la plupart composée d’hommes seuls, transitant pour motifs économiques. Ils sont majoritairement originaires du Pakistan et d’Afghanistan. Par ailleurs, le recensement des origines est souvent biaisé par les fausses déclarations. À cet égard, les statistiques relatives aux migrants syriens ou irakiens sont erronées, de nombreux migrants d’Afrique du Nord se prétendant issus de ces pays afin de bénéficier du statut de réfugié.

Face à l’arrivée de ces populations, la Bosnie a vu se développer, hors des camps d’accueil officiels saturés, des camps sauvages aux conditions sanitaires déplorables. Dans le canton d’Una-Suna, des centaines de migrants occupent des bâtiments abandonnés, faute de place en centres d’accueil. Cette saturation a entraîné, durant la seconde partie de l’année 2019, un scandale humanitaire et sanitaire dans le canton. En effet, au vu de la présence croissante de migrants dans la ville de Bihac, la police a arrêté et placé près de 1000 migrants dans une décharge improvisée en camp, en périphérie de la ville. Des tentes installées sur ce champ entouré de mines et aux conditions insalubres a fait l’objet d’une condamnation de l’UE et des Nations Unies qui ont appelé à sa fermeture. Depuis sa disparition, d’autres micro-campements improvisés et informels ont vu le jour.

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