Chine-Russie : quel partenariat stratégique et naval ?

Camarades très distants durant les années 1930, alliés très fraternels durant les années 1950, ennemis après la guerre frontalière déclenchée par Mao Tsé-toung en 1969 pour marquer sa différence avec l’impérialisme soviétique, réconciliés à la veille de l’implosion de l’URSS, partenaires économiques dans les deux décennies suivantes, Russes et Chinois conservent pendant longtemps l’un pour l’autre une méfiance au-delà de la distance culturelle. Dans les deux pays autant qu’en Occident, personne ne croit vraiment à la profondeur de leur rapprochement. Et pourtant, l’examen des exercices militaires entre les deux États révèle une intimité qui préfigure la capacité de mener ensemble des opérations de combat.

Désamour

En 2017, un universitaire chinois donne son opinion sur la superficialité de ce nouveau partenariat : « Concernant la Russie, notre première considération est purement bilatérale, nous avons besoin d’une bonne relation ; elle n’apporte peut-être pas beaucoup d’avantages à la Chine, mais si la relation est mauvaise, cela pourrait constituer la pire des menaces pour notre sécurité. Il s’agit d’intérêts négatifs, éviter les ennuis. Mais il y a aussi des intérêts économiques. Ils sont notre premier fournisseur de pétrole et nous avons besoin de leur gaz naturel. Au niveau humain, nous ne nous aimons pas. Nous ne nous faisons pas confiance et le partenariat n’est pas fiable. C’est simplement que nous n’avons pas le choix, car nous sommes de grands voisins. La position stratégique de la Russie est l’isolement. Les Russes n’aiment que l’Europe et les États-Unis, mais ce n’est pas réciproque, car personne ne les aime. (1) »

La même année, à la Sorbonne, au séminaire de relations internationales de Louis Gauthier, alors secrétaire général de la Défense nationale, le diplomate russe Alexandre Loukine délivre un message nécessairement politique. Ce sont les États-Unis, suivis par leurs alliés européens, qui, en ignorant les intérêts stratégiques de la Russie, pourtant clairement exposés dans les doctrines militaires et maritimes (2), en sortant des traités sur les armements stratégiques, en cherchant à étendre l’OTAN en Géorgie et en Ukraine, en frappant Moscou de sanctions pour la punir d’avoir annexé une Crimée très majoritairement russophile, à l’instar d’un Occident qui avait justifié le détachement du Kosovo de la Serbie sur le même critère majoritaire, ont poussé Moscou dans ce partenariat avec Pékin, un partenariat né selon lui du désamour (3).

Vladimir Poutine n’avait-il pas déclaré « La Russie est partie de la culture européenne… Je n’imagine pas mon pays isolé de l’Europe… Donc il m’est difficile de considérer l’OTAN comme un ennemi (4) » ?

Commentant la relation sino-­russe, un spécialiste de la Russie à l’université de Taipei observe : « Ce que les États-Unis sont incapables de comprendre, c’est que la Russie, tout comme la Chine, échangerait bien volontiers ce partenariat sino-­russe pour une meilleure relation avec les États-Unis. (5) » Cet universitaire a‑t‑il raison ? Le partenariat sino-­russe ne devient-il pas plus profond qu’il n’y paraît ?

Perceptions d’insécurité

Au-delà du désamour avec l’Ouest, la Russie partage avec la Chine une analyse assez proche des relations internationales. Choqués par l’intervention occidentale de 2011 en Libye, qui a détourné le mandat du Conseil de sécurité de l’ONU auquel ni Pékin ni Moscou n’avaient opposé leur veto, Russes et Chinois y voient un unilatéralisme déstabilisateur permis par une supériorité technologique américaine qui risque de les laisser de plus en plus impuissants. En juillet 2019, le livre blanc sur la défense chinois le confirme : « À travers l’innovation technologique et institutionnelle, les États-Unis sont engagés dans la recherche d’une supériorité militaire absolue. (6) » Pour sa part, la Russie dénonce la sortie des États-Unis du cadre des traités d’interdiction des missiles antimissiles balistiques et des missiles à portée intermédiaire qui remet en cause les équilibres stratégiques figés à l’issue de la guerre froide. En juillet 2016, lors d’un conseil militaire à Sotchi, le président russe, Vladimir Poutine, déclarait : «  Alors que les États-Unis sont engagés dans la création de systèmes d’armes avancés, nous avons strictement et constamment respecté les obligations internationales qui contraignent la Russie ; malheureusement…, certains pays [les États-Unis] nient désormais les accords qui avaient été trouvés, par exemple dans le domaine de la défense antimissile. Bien sûr, tout ceci est fait dans l’idée de gagner un avantage unilatéral. (7) » Rappelons que les États-Unis ont dénoncé en 2002 le traité signé en 1972 avec l’URSS sur la limitation des missiles antimissiles balistiques et qu’en 2019 ils sont sortis du traité d’interdiction des missiles à portée intermédiaire, citant des violations russes de ces limitations.

Chinois et Russes soulignent également qu’ils dépensent beaucoup moins pour leur défense que les États-Unis. La Chine insiste sur le pourcentage relativement faible de son budget militaire par rapport au volume de son économie : « En termes de pourcentage du produit intérieur brut, de 2012 à 2017, la moyenne annuelle du budget de la défense chinois s’est située à environ 1,3 %. En comparaison, les États-Unis sont eux à environ 3,5 %, la Russie à 4,4 %, l’Inde à 2,5 %, le Royaume-Uni à 2 %, la France à 2,3 %, le Japon à 1 % et l’Allemagne à 1,2 %. La Chine se situe au 6e rang parmi ces nations en termes de pourcentage du produit intérieur brut. C’est le plus bas niveau pour les pays du Conseil de sécurité. Par rapport aux dépenses de l’État, de 2012 à 2017, les dépenses moyennes de la Chine se situaient à 5,3 %. En comparaison, les États-Unis dépensaient environ 9,8 %, la Russie 12,4 %, l’Inde 9,1 %, le Royaume-Uni 4,8 %, la France 4 %, le Japon 2,5 % et l’Allemagne, 2,8 %. La Chine se situe au 4e rang parmi ces nations en termes de dépenses de défense et en pourcentage moyen des dépenses gouvernementales. (8) »

Si le document chinois fait ressortir la première place de la Russie en termes de pourcentage des dépenses militaires rapportées au PIB ou aux dépenses gouvernementales, il passe sous silence la faiblesse économique du pays, dont le PIB ne représente que 1/8 du PIB chinois et 1/12 du PIB américain. Le budget de la défense russe emploie une part très importante du PIB et des dépenses de l’État, mais reste entre sept et dix fois inférieur aux dépenses de défense américaines et quatre fois inférieur aux dépenses de défense chinoises et européennes. Voilà donc deux pays qui s’inquiètent de la supériorité technologique américaine dans un contexte où chacun nourrit des griefs envers les États-Unis. Pékin reproche à Washington de maintenir une pression militaire, en particulier par les patrouilles de liberté de navigation en mer de Chine méridionale. Moscou réagit à l’extension de l’OTAN à l’est, une perception que l’OTAN n’accepte pas, car l’Alliance est par définition défensive. La Russie se sent exclue, son président ayant proposé en 2000 d’adhérer à l’OTAN, une idée qui était encore avancée par des responsables russes jusqu’au début de la décennie suivante. En 2011, l’OTAN et la Russie effectuent même leurs premiers exercices aériens et navals (9). La Russie participait déjà aux exercices annuels « FRUKUS »avec la marine américaine, britannique et française, « BALTOPS » avec les riverains de la Baltique et « BLACKSEAFOR » avec ceux de la mer Noire (10). Tout s’arrête en 2014 avec l’annexion de la Crimée, qui donne sa nouvelle dimension au rapprochement sino‑russe.

La Russie participe à la modernisation des forces chinoises

La coopération militaire sino-­russe est d’abord industrielle et technologique avant de devenir opérationnelle et politique. Dans les deux cas, elle prend un caractère stratégique, permettant d’abord à l’armée chinoise de se moderniser et ensuite à la Russie de promouvoir sa vision d’un monde multipolaire face à la perception d’un unilatéralisme américain : « De 1991 à 2005, la coopération militaro-­technique a représenté l’essentiel de la coopération entre les deux marines. La raison principale était que dans les années 1980 et 1990, le niveau de l’industrie militaire chinoise était très arriéré et avec un besoin urgent de se moderniser et d’améliorer les capacités de combat pour rattraper les États-Unis et l’Europe à travers des acquisitions de matériels étrangers. L’embargo sur les armes à destination de la Chine a fait de la Russie le seul pays capable de lui fournir des armes et de la technologie militaire. Pour la Russie, après l’effondrement de l’URSS, ses entreprises militaires se sont retrouvées en grandes difficultés avec le besoin urgent de vendre des armes pour assurer leur survie et surmonter des problèmes de développement.  »

De 1992 à 2007, la Chine et la Russie sont devenues l’une pour l’autre le principal marché pour les ventes d’armes dans le monde et le principal fournisseur d’armes. Entre 1992 et 2007, les ventes d’armes russes à la Chine ont représenté 40 % des ventes totales d’armes à l’étranger, atteignant 57 % en 2004. Ce commerce a compris un large éventail d’armements aériens et maritimes…, dont plus de 500 avions de tous types, tels que des chasseurs Su‑27, Su‑30, Su‑35, des avions de transport Il‑76, des hélicoptères, 12 sous-­marins Kilo, quatre destroyers Sovremennyy et un grand nombre de missiles antiaériens, de pièces d’artillerie, de radars et d’autres systèmes (11). Après 2007, les ventes d’armes russes à la Chine se sont ralenties, l’industrie chinoise prenant le relais, en particulier dans le domaine naval et aérien où elle a copié certaines armes achetées en Russie ou en Ukraine.

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