La force spatiale russe

« Seul un soutien spatial permettra à nos forces d’atteindre leur pleine efficacité. »

Sergueï Choïgou, ministre de la Défense, 6 mars 2018

La Russie a été le premier pays à ériger une doctrine puis à déployer à partir de 1992 une force spatiale totalement indépendante des autres composantes militaires. Son rapprochement en 2015 avec les forces aériennes pour constituer la Force aérospatiale avait pour but de trouver de nouvelles synergies. Trois préoccupations structurent la doctrine russe en la matière : la mise en orbite d’armements stratégiques autonomes adverses (1), la menace que font peser sur l’ensemble des satellites clés du C2 russe les nouvelles capacités d’intelligence artificielle de la kill-chain américaine (2) et enfin le programme hypersonique Prompt Global Strike. La suprématie spatiale est devenue, dans l’esprit des stratèges russes, décisive pour triompher des combats futurs. Aussi, quelles en sont ses spécificités ?

ISR

Au cours de la dernière décennie, la Russie a consacré un effort important au maintien de son rang de puissance spatiale militaire. Elle a tenté, segment par segment, de répondre aux capacités américaines, tout en cherchant à en exploiter les failles. Elle dispose depuis 2011 d’une constellation de 24 satellites de géolocalisation Glonass lui permettant d’augmenter l’efficience de ses plates-­formes et de ses munitions guidées. Celles-ci disposeraient désormais d’un niveau de précision inférieur à 10 m en attendant des performances encore plus importantes avec le déploiement des stations aérotransportables par Terratekh qui fonctionnent selon le même principe que le GPS différentiel.

Un effort considérable a été consacré aux satellites de reconnaissance. Pour l’imagerie, plusieurs catégories de satellites sont actuellement déployées. Deux Bars‑M consacrés à la surveillance large champ et à la cartographie numérique en 3D seraient opérationnels. Selon le quotidien russe Kommersant, ils seraient complétés dès cette année par le nouveau Razdan qui remplace la génération Persona (3), aux performances décevantes. Il est doté d’un télescope de 2,4 m de diamètre (comme Hubble, et son homologue militaire le KH‑11), et le concepteur de son optique, Lomo, laisse espérer une résolution de quelques centimètres. Trois exemplaires seraient opérationnels à partir de 2024.

L’imagerie radar n’est pas en reste : le satellite Kondor‑E, financé au départ par l’Afrique du Sud pour des applications civiles et lancé en 2014, évolue en version militaire FKA au profit des forces russes. Trois lancements sont planifiés entre 2021 et 2025. Mais, dès cette année, une autre plate-forme, Neitron, avec une résolution inférieure à 1 m, sera également placée en orbite. Ce dispositif est complété par des satellites « duaux » Resurs‑P ou Kanopus, mais aussi par des nanosatellites comme les Perseus pour la surveillance des océans, l’Ozbor pour l’imagerie SAR, et l’Emka pour l’infrarouge.

Enfin, pour détecter les tirs de missiles ICBM, Moscou dispose depuis 2015 de trois satellites d’alerte avancée Tundra, et trois autres devraient être lancés prochainement. Ceux-ci emportent également avec eux un module de communication d’urgence ultrasécurisé, et réservé au haut commandement en cas de guerre nucléaire. Pour les missions d’écoute, une nouvelle constellation est également opérationnelle. Trois Lotos‑S1 de 6 t croisant à 900 km d’altitude opéreraient à l’heure actuelle, et les lancements de cinq autres seraient planifiés. Ils disposent de quatre panneaux qui constituent une antenne de 8 m de diamètre, et d’un système d’autoprotection destiné à les rendre discrets vis-à‑vis des radars de surveillance spatiaux. Une quatrième plate-­forme sera lancée en 2020. Baptisée Pion‑NKS, elle est destinée à la surveillance océanique. Deux antennes paraboliques de 7 m de diamètre viennent s’ajouter à la configuration du Lotos‑S1, dans le but probable d’écouter les émissions en bande S des radars du système Aegis américain.

Mais surtout, KB Arsenal a remporté depuis 2014 plusieurs appels d’offres pour développer une plate-­forme spatiale nucléaire Plasma‑2010 d’au moins 400 kW, un système de transfert vers des satellites par laser, et une nouvelle constellation de satellites militaires baptisée Equipaj. Peu d’informations filtrent sur ce programme, mais le choix de KB Arsenal permet d’avancer l’hypothèse que les forces spatiales russes cherchent à se doter d’une nouvelle capacité. En effet, KB Arsenal a réalisé depuis la fin des années 1960 plus de 33 satellites RORSAT (Radar Ocean Reconnaissance Satellite) dotés de réacteurs nucléaires et destinés à la surveillance océanique. Elle a également présenté en 2017, dans le cadre du projet Yadro, un satellite de 5 t doté d’un réflecteur de 10 m de large pour brouiller les satellites ISR et de communication militaires adverses.

Satellites ASAT

Si elles font l’objet de préoccupations récentes, les capacités de Moscou dans ce domaine sont en fait historiques. De 1968 à 1971, l’URSS a mis en orbite huit satellites ASAT coorbitaux de première génération, I2P. Ceux-ci effectueront plusieurs missions d’interception sur des minisatellites d’entraînement I2M. Une capacité renouvelée en 1972, avec la seconde génération IS‑A qui totalisera 13 satellites et qui sera capable de tirer des shrapnels, puis une troisième, IS‑MU à partir de 1991. Mais, pour les Russes, il ne s’agissait pas seulement d’opérer contre les satellites de reconnaissance ou de navigation sur les orbites basses, mais surtout de cibler les orbites hautes et les nœuds de communication stratégiques ou les satellites d’alerte avancée, d’où le lancement du projet Naryad en 1981. Celui-ci se composait d’un lanceur Briz‑K (toujours en service sur le 4e étage des fusées Proton K et M) équipé d’un véhicule tueur capable d’atteindre des satellites géo-stationnaires à plus de 40 000 km d’altitude. C’est un réseau de stations de ciblage optique au sol qui lui fournissait les coordonnées d’interception.

À partir de 2011, le Kremlin lance un programme de surveillance spatial en orbite baptisé Nivelir. Et, de fait, le NORAD américain observe dès 2013 l’apparition de satellites inconnus à 1 500 km d’altitude, comme les Kosmos 2499 et 2504 qui manœuvrent soit autour du dernier étage du Briz‑KM, soit près des débris du satellite chinois FY‑1C détruit en 2007. Ou encore le Kosmos 2521 et le 2523 en 2017 à 670 km d’altitude, qui se sont éjectés du Kosmos 2519, avant de le rejoindre après une série de manœuvres simulant une cible potentielle, ou l’inspection du satellite IMINT Persona. En raison des caractéristiques de son gyroscope, le Kosmos 2519 serait sans doute destiné à des missions de surveillance, et peut-être de neutralisation des satellites de reconnaissance.

Un autre satellite d’inspection, Kosmos 2542, lancé en novembre 2019, accompagne désormais toutes les évolutions du légendaire satellite espion américain KH‑11 (USA 245). Un moyen de perturber la confidentialité des missions de celui-ci, mais aussi de surveiller ses fréquences d’émissions, et l’activité électrique de son ordinateur de bord afin d’en déduire les clés de chiffrement de ses communications. Ce dispositif de surveillance s’étend également aux satellites de communication géostationnaires avec l’Olymp‑K réalisé au profit du FSB, et placé en orbite le 28 septembre 2014 à plus de 35 000 km d’altitude. En cinq ans, ce dernier a largement défrayé la chronique. D’une grande mobilité et changeant régulièrement d’orbite, il s’est approché à moins de 10 km des satellites américains Intelsat 7, 905 et 901 (souvent utilisés pour relayer les flux vidéo des drones de surveillance) et surtout du satellite militaire franco-­italien ATHENA-­FIDUS. Selon le quotidien russe Kommersant, cette plate-­forme duale de 3 t serait destinée à des missions d’écoute des satellites de communication et d’alerte avancée (comme le PAN américain, et le SJ‑17 chinois). Un autre programme de satellite manœuvrant, baptisé Burevestnik, a également été lancé en 2011. La direction du programme de l’objet « E », résolument létal, lancé en novembre 2018, a été placée sous la responsabilité du spécialiste en explosif TsNIIkhM, qui avait également officié sur la génération des satellites tueurs IS. Précisons que ces satellites ASAT peuvent communiquer entre eux, mais également avec d’autres satellites de reconnaissance, au moyen de liaisons laser.

Missiles

Les satellites ne sont pas les seuls vecteurs de neutralisation. Le programme 30P06 Kontakt mené à la fin des années 1980 sur six MiG‑31D équipés du missile R‑33 Vympel avait expérimenté la capacité de neutraliser une trentaine de satellites stratégiques américains en moins de 24 heures (4). La Douma, en 2013, et un reportage de la chaîne militaire Zvezda TV, en 2017, évoquaient un nouveau programme de missile ASAT sur les MiG‑31BM. Un programme qui pourrait, selon le Pentagone, se concrétiser à très court terme, depuis que le missile hypersonique Khinzal est entré en service opérationnel (5). En outre, une évolution du missile balistique mobile PL‑19 Nudol d’Almaz-­Antei permettrait également d’atteindre les satellites en orbite basse dont l’inclinaison est supérieure à 40° (6). Toutefois, le fait que ce système mobile dépende d’un radar fixe laisse penser que le Nudol ne pourrait intervenir que sur des satellites à l’aplomb du territoire russe, alors que le dernier-­né des systèmes antibalistiques, le S‑500, pourrait, lui, neutraliser des objets situés jusqu’à 600 km d’altitude, au-delà des frontières russes : non seulement les missiles balistiques lors de leur phase de prérentrée dans l’atmosphère, mais aussi la majeure partie des satellites de reconnaissance occidentaux.

Armes non cinétiques

Des moyens laser ou de guerre électronique au sol font également l’objet d’importants financements. Dans le domaine des lasers, les Russes ont toujours favorisé la puissance d’émission grâce à l’emploi de gaz comme le fluorure de deutérium, d’une grande dangerosité pour les opérateurs humains en cas de fuite, mais d’une redoutable efficacité en termes de destruction (7) puisqu’ils sont capables de générer près d’un mégawatt. Une solution d’ailleurs employée par les Américains pour leur laser Miracl, qui a tenté en 1997 de détruire un satellite MISTI. En dehors des essais de lasers antibalistiques qui se poursuivent sur le site Sary-­Shagan au Kazakhstan, une première génération apparue en 1965 a abouti à la création d’un laser embarqué sur un Il‑76/A‑60 qui a pu détruire un drone cible en 1984.

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