Le Soudan en transition : le Darfour au cœur des enjeux ?

En 2019, le Soudan a été marqué par la chute de son dirigeant, Omar el-Béchir, après 30 ans au pouvoir. Comment expliquer cet évènement ?

R. Chevrillon-Guibert  : Cet événement était rêvé par un grand nombre de personnes, mais il n’était pas attendu pour autant. Cependant, il faut noter que le pays avait déjà connu un certain nombre de manifestations — que ce soit dans la capitale ou dans les grandes villes du pays — au cours des printemps arabes, en 2011. Cette contestation existait en fait déjà dans le pays depuis un certain nombre d’années. Au début de l’année 2018, il y a même eu de très importantes manifestations, avec des grèves générales.

Mais pour comprendre ce qui s’est passé, nous sommes obligés d’observer la situation dans le temps long. Lorsqu’elles ont pris le pouvoir en 1989, et pendant les dix premières années, les autorités soudanaises se revendiquaient avant tout comme des révolutionnaires islamistes. Elles justifiaient donc leur prise de pouvoir en se présentant auprès de la population comme de bons islamistes, apportant un projet islamiste de transformation du pays et de ses citoyens. Le tournant des années 2000 va être marqué par l’éviction de Hassan al-Tourabi, leur grand penseur islamiste, mais aussi par l’arrivée des pétrodollars générés par l’exploitation du pétrole au Soudan, grâce à des capitaux chinois. Cela a entraîné une réelle transformation des revendications du régime. Omar el-Béchir n’apparaissait plus en habits d’islamiste, et posait régulièrement devant des barrages ou de grands projets d’infrastructures que les pétrodollars avaient permis au régime de construire. Les années 2000 sont donc celles de « l’État développeur ». Le régime pouvait être autoritaire, mais il développait le pays. Or, après cette période est apparue « la décennie de la contestation », marquée par l’indépendance du Sud-Soudan en 2011, qui entraîne la perte de l’économie pétrolière — localisée essentiellement dans le Sud-Soudan —, mais aussi des capacités financières du régime, qui ne pouvait plus se vendre comme un État développeur. Le pays est alors frappé par une énorme crise économique : les importations étaient presque impossibles, la monnaie soudanaise ne valait plus rien, les embargos américains empêchaient toute transaction… Au cours des huit années qui ont suivi, la situation fut très difficile et le régime a dû réfléchir à comment justifier son maintien au pouvoir. Il y a donc eu un rebasculement du discours en temps que Soudan, pays musulman, devant se rapprocher de la Ligue arabe. Mais il était très difficile pour Béchir de justifier son maintien au pouvoir, d’autant plus si ce pouvoir est autoritaire.

Qu’est-ce qui a précipité la chute de ce dernier ?

Il est vrai que c’est une surprise. Mais c’est un événement qui a été pensé. Il ne faut pas oublier que Béchir était malade, vieillissant, et sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (1). En 2015, il y avait déjà eu de grandes tractations internes, au sein du National Congress Party (NCP), pour savoir qui allait être le candidat à la prochaine élection présidentielle. À l’époque, les discussions avaient achoppé sur des affaires de corruption impliquant les frères d’Omar el-Béchir, et ce dernier voulait s’assurer d’être protégé s’il devait partir, et sa famille aussi.

Ainsi, à la chute de Béchir, lorsque l’on a vu arriver au pouvoir un Conseil militaire de transition composé uniquement de généraux nommés par le président déchu sans que lui-même n’aille en prison, cela a entraîné de grosses interrogations de la part de l’opposition sur la réalité d’un changement de régime.

Aujourd’hui encore, même s’il y a une vraie transformation qui s’opère, on ne peut pas parler pour autant d’une chute totale du régime. Actuellement, le Conseil de transition est pour moitié sous le contrôle de militaires ayant appartenu au régime précédent. Si ces derniers imaginaient sûrement un régime à l’égyptienne, avec les militaires au pouvoir, ils n’avaient probablement pas prévu qu’ils se feraient forcer la main pour partager leur pouvoir avec autant de civils. Les choses sont donc radicalement différentes, mais la réalité est que le pays n’a pas fait table rase du passé.

Où se trouve Omar el-Béchir aujourd’hui ?

Au départ, il a été incarcéré au sein du palais présidentiel. Mais face à l’augmentation des revendications le concernant, il a été transféré à la prison centrale de Karthoum. Très peu d’informations filtrent autour de sa situation et il bénéficierait d’un traitement bien différent des prisonniers de droit commun. En septembre dernier, des manifestations ont eu lieu, s’inquiétant justement de savoir quelle serait l’instance judiciaire en charge de la transition. Car, en effet, les plus hautes institutions judiciaires soudanaises étaient très proches des islamistes et les civils du Conseil national de transition n’étaient pas vraiment satisfaits des nominations qui avaient été faites. La population est donc descendue dans la rue pour rappeler qu’il ne pouvait y avoir transition que si le pays disposait d’une justice indépendante apte à faire la lumière, d’une part sur les agissements qui ont eu lieu au cours du massacre du 3 juin contre les manifestants (2), mais aussi concernant les différentes affaires de corruption.

L’armée soudanaise n’a donc pas réellement « lâché » Omar el-Béchir comme cela pouvait le laisser croire ?

Effectivement, il n’est pas certain qu’il ait été lâché. Le régime avait compris qu’il n’y avait pas de pérennité possible sans que certaines têtes ne tombent. Béchir lui-même devait l’avoir compris. Il me semble donc plus prudent d’attendre de connaître quelle peine sera réservée au président déchu, avant de savoir si ce dernier a été lâché ou non. Actuellement, ce sont les généraux qu’il a choisis lui-même qui sont aux commandes.

Le seul gros changement qui a eu lieu au sein de l’appareil de sécurité, c’est la mise à l’écart des islamistes. Ces derniers contrôlaient totalement, depuis le début du régime, la sécurité intérieure du pays et les services secrets (NIS), qui étaient véritablement omnipotents.

Quelles peuvent être les conséquences du changement de pouvoir à Khartoum sur le conflit au Darfour ?

Les groupes armés du Darfour ont immédiatement participé à la mobilisation civile. Mais lorsqu’il a fallu s’intégrer dans le processus de transition, ils ont revendiqué une place de droit — en tant qu’opposants de longue date —, qui leur a été refusée. Il existe aujourd’hui une vraie tension avec les personnes qui ont pris les rênes de la transition et qui sont avant tout des opposants civils du Centre du pays. Dans la trajectoire historique du Soudan, c’est le Centre qui a toujours bénéficié de tout, fournissant les élites, au détriment des zones périphériques.

Aujourd’hui, au sein même de l’opposition civile, on se rend compte que ce sont des personnes du Centre qui prennent le contrôle des choses, des personnes originaires d’une région à plus grand potentiel économique, qui a bénéficié de la période coloniale et qui dispose d’infrastructures universitaires permettant à la population d’être mieux formée. Cette prédominance du Centre s’est notamment vue à la chute de Béchir, lorsque parmi les représentants civils désignés pour discuter avec le Conseil militaire, il n’y avait que des Soudanais issus de la Vallée, au Centre — ce qui leur a d’ailleurs été immédiatement reproché. Inconsciemment, ils reproduisaient ce qui a conduit à toutes les guerres des périphéries soudanaises. Par la suite, un effort a été fait afin d’intégrer des femmes ou des Darfouriens.

Aujourd’hui, tout le monde est d’accord sur le fait qu’il faille trouver une solution à la guerre du Darfour, mais cela implique de repenser profondément l’équilibre régional. Et cela ne semble pas être la grande priorité de ceux qui sont en charge de la transition du pays. Les habitants de Khartoum pensent que ce sont eux qui ont fait tomber le régime, mais ils ont tendance à oublier que sur le sit-in, il y avait beaucoup de Darfouriens, que c’était plutôt ces derniers qui restaient la nuit — n’ayant pas d’endroit où dormir — et enfin que ce sont eux qui se sont le plus fait massacrer au mois de juin. Toute la déconstruction de ces a priori n’est pas encore faite. Il y a beaucoup de choses à régler.

De leur côté, les chefs de guerre du Darfour rappellent qu’ils payent le prix du sang depuis 20 ans et qu’ils manifestent depuis 10 ans dans des conditions bien plus difficiles. Au Darfour, c’était bien souvent la NIS [services secrets] qui était envoyée pour gérer les manifestations, au cours desquelles les participants se faisaient tirer dessus à balle réelle.

Dans ce contexte, quid de l’avenir du Darfour, victime d’un conflit qui aurait fait environ 300 000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés depuis 2003, et où l’ONU a d’ailleurs annoncé en octobre 2019 la prolongation d’un an de sa mission de paix sur place ?

Il faut espérer une remise à plat des questions économiques, qui sont centrales, et qui avaient déjà été pointées du doigt par les islamistes à leur arrivée au pouvoir. Dans les années 1980, ils s’étaient placés comme les défenseurs des régions périphériques, en leur proposant par exemple de faire une route reliant Khartoum au Darfour. Cette route n’a jamais été terminée en 25 ans de pouvoir, alors qu’en parallèle, plus de 3000 km de goudronnage ont été réalisés dans le Nord du pays, pour relier Le Caire à Khartoum. Cela pour dire que même des personnes qui avaient détecté les asymétries régionales ne s’en sont pas occupé. Les régions périphériques comme le Darfour ne peuvent pas se développer en raison de contraintes économiques ou matérielles, mais en parallèle, le Centre ne peut pas cesser de se développer. D’un côté, la population demande de l’eau, une école primaire qui évite d’avoir à faire 40 km ou un centre de santé qui ne rayonne pas sur une population de 25 000 personnes ; de l’autre on souhaite avoir un centre de santé correct pour ne pas avoir à aller jusqu’en Angleterre ou aux États-Unis pour se faire soigner. Le pays est le même, mais ce ne sont pas les mêmes enjeux. Politiquement, cela demande au gouvernement de savoir jongler de façon très aiguë, alors même que les caisses de l’État sont vides.

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