Toute guerre dure au moins… cent ans

Combien coûte une guerre ou, tout du moins, une opération militaire de grande ampleur ? La réponse pourrait paraître simple : il suffit de regarder le budget militaire de l’année concernée. Pourtant, cela n’apporte qu’une réponse bien partielle. Comme l’écrivait Frédéric Bastiat, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. De multiples coûts sont à prendre en compte et n’apparaissent pas d’emblée immédiatement, mais à moyen et à long terme… et peuvent s’étaler sur plus d’un siècle.

Comment évaluer le coût d’une opération militaire pour les finances publiques ? S’il est difficile de prévoir les engagements à venir et d’anticiper leur coût, le budget militaire comprend néanmoins une provision pour couvrir les opérations prévisibles. C’est le cas dans de nombreux pays comme les États-Unis avec un budget supplémentaire destiné aux Overseas Contingency Operations. En France, 850 millions d’euros ont ainsi été prévus dans le budget 2019 au titre des OPEX (opérations extérieures) pour les dépenses de personnel (30 %) et de fonctionnement (70 %).

Toutefois, cette provision budgétaire, même si elle est plus réaliste que par le passé, ne suffit pas à couvrir les dépenses réelles d’opérations comme « Barkhane » ou « Chammal ». Le coût constaté des OPEX s’approche plutôt de 1,2 milliard d’euros par an. Encore s’agit-il d’une estimation basse, car ces dépenses représentent uniquement les surcoûts liés aux OPEX et non leur coût total. Pour calculer celui-ci, il faut inclure les dépenses engagées par les armées sur leur budget général, en particulier le paiement des soldes de base des militaires déployés en OPEX ainsi que l’amortissement, le coût d’usage et le maintien en condition opérationnelle des matériels.

Il convient d’y ajouter la part du budget militaire au prorata du niveau d’engagement des forces et de leurs matériels. Par exemple, « Barkhane » mobilise 5 100 militaires et de nombreux équipements : 22 hélicoptères, 290 blindés lourds, 380 véhicules logistiques, 240 blindés légers… Un tel déploiement consomme une partie du potentiel de ces matériels, accroissant les dépenses d’entretien et pouvant conduire à leur remplacement anticipé, voire à des achats supplémentaires pour les remplacer. Les OPEX mobilisent 10 320 des 207 800 militaires français. Cinq pour cent du budget, soit 1,8 milliard d’euros, pourraient être imputés au coût immédiat des OPEX, ce qui conduit à un montant plus proche de trois milliards d’euros par an.

À ces coûts immédiats, il convient d’ajouter des coûts budgétaires à moyen et à long terme afin d’avoir une analyse complète. Ceux-ci sont plus difficiles à estimer, car ils sont indirects ou englobés dans d’autres dépenses et s’inscrivent dans le temps long.

Premièrement, la reconstitution des capacités est nécessaire après l’engagement. Certains matériels doivent être remplacés plus vite qu’initialement prévu afin d’être en mesure de remplir le contrat opérationnel. De même, il est nécessaire de former et d’entraîner les militaires rentrant d’OPEX. Cela pourrait sembler paradoxal, puisque ces militaires ont exercé leurs compétences en conditions réelles. Toutefois, un engagement donné conduit les soldats à employer leurs compétences uniquement sur un spectre restreint de missions. Il faut donc restaurer leur déployabilité sur les autres dimensions du spectre. Cette période de formation et d’exercice les rend indisponibles, ce qui peut conduire à accroître les effectifs pour maintenir le volume de forces nécessaire.

Deuxièmement, les États sont très souvent obligés de s’endetter pour financer un accroissement des efforts militaires. Lors de la Première et de la Deuxième Guerre mondiales, des emprunts ont ainsi été lancés. Hors périodes de guerre, le coût des opérations est plus aisément financé par une augmentation du déficit budgétaire. L’État emprunte alors sans distinguer spécifiquement les causes des nouveaux emprunts, ce qui rend le lien moins visible de prime abord avec une opération donnée. En déterminant le poids des engagements militaires dans l’endettement, il est possible de leur attribuer la part correspondante des intérêts payés par l’État. Ce coût peut sembler négligeable quand les taux d’intérêt sont faibles, comme aujourd’hui, mais il faut en fait tenir compte de la somme totale des intérêts versés jusqu’au remboursement complet des emprunts. Or il peut s’étaler sur des décennies, voire des siècles. Le général de Gaulle a remboursé la dette liée à la Deuxième Guerre mondiale en 1963. Le Royaume-Uni a soldé ses derniers emprunts découlant de la Première Guerre mondiale en… 2016.

Troisièmement, les États doivent fournir des soins aux militaires blessés. Ces dépenses peuvent s’inscrire sur des périodes de plus en plus longues en raison de l’allongement de l’espérance de vie et des progrès de la médecine. Le nombre de morts en Irak et en Afghanistan est bien plus faible qu’au Vietnam par exemple. La contrepartie de ces progrès est que le nombre de soldats et de vétérans ayant des traumas importants s’envole. Les blessures physiques, notamment des traumatismes crâniens, n’empêchent pas de vivre longtemps, mais avec parfois des séquelles importantes limitant la capacité à travailler ou à vivre seul. Cela conduit à des dépenses de santé élevées, mais parfois masquées quand elles sont supportées par le système général de santé comme en France. Il faut aussi tenir compte des séquelles moins visibles, souvent psychiques, qui font augmenter les dépenses sociales : syndrome de stress post-traumatique, tendances suicidaires, dépressions, dépendances à l’alcool ou aux drogues… Aux États-Unis, l’Administration des vétérans identifie 1,7 million de personnes ayant une invalidité parmi les militaires déployés après le 11 septembre 2001.

Enfin, quatrièmement, il faut tenir compte du paiement des pensions de guerre. Les États offrent en effet des garanties en contrepartie de l’engagement des citoyens dans les guerres et opérations militaires. Or les armées recrutent des soldats jeunes et en bonne santé. L’âge moyen des soldats américains en Irak était de 19 ans. Cela s’ajoutant à un allongement de la durée de vie, l’État doit assumer des obligations de pensions sur des décennies, ce qui repousse la clôture des comptes d’une guerre très loin dans le temps.

Ainsi, les États-Unis versent encore aujourd’hui une ultime pension militaire pour… la guerre de Sécession qui s’est terminée en 1865 ! Le président Lincoln s’était engagé à accorder une pension aux combattants ainsi qu’à leur épouse et à leurs enfants. Âgée de 90 ans, Irene Triplett touche ainsi une pension de 73,13 dollars acquise par son père, ancien soldat de l’Union. Son cas est exceptionnel et lié au fait que son père avait 83 ans lors de sa naissance en 1930, mais il n’est pas unique. La dernière veuve d’un soldat de l’Union, Gertrude Janeway, est décédée en 2003 et celle d’un soldat confédéré, Maudie Hopkins, en 2008. Pour évaluer le coût d’une guerre ou d’une OPEX pour les finances publiques, il convient donc de comptabiliser l’ensemble de ces dépenses, auxquelles s’ajoutent les programmes de longue durée en faveur de la paix et du développement économique apportés par d’autres ministères. Il n’est donc pas surprenant que le coût d’une guerre se paie bien souvent durant au moins cent ans.

Surcoûts des OPEX : provision et dépenses réelles

Légende de la photo ci-dessus : Le porte-avions Charles de Gaulle au large de Chypre, le 25 mars 2019. (© Joris van Boven/Shuttersrock)

Article paru dans la revue DSI n°147, « Guerre aérienne et opérations multidomaines », mai-juin 2020.

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