Vers un déclassement technologique et militaire des armées occidentales ?

Depuis la révolution de l’information dans les années 1970, les États-Unis et leurs alliés jouissent d’un avantage technologique et militaire sur leurs adversaires. Mais aujourd’hui, de nouveaux acteurs s’approprient les nouvelles technologies et les savoir-faire des pays occidentaux pour innover à leur tour et développer leurs propres matériels et systèmes de défense.

Depuis la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle, grâce à la double révolution de la numérisation et de la globalisation, un nouveau type de société occidentale émerge : la société technocentrée. Les États-Unis, mais aussi leurs alliés, cherchent dans la technologie les solutions à leurs problèmes liés à la sécurité nationale, au format réduit de leurs armées, ou, d’une manière plus large et simple, à régler le problème de la guerre. Dans la foulée des Américains, qui donnent un rôle central à la technologie dans leur culture stratégique, les pays occidentaux lancent une course aux solutions high-tech pour l’ensemble de leurs forces armées.

La dynamique du « toujours plus technologique » porte certes ses fruits. Engagée dans les années 1980, elle permet aux États-Unis de distancer puis d’épuiser l’URSS. La première guerre d’Irak, avec l’opération « Desert Storm », permet à la coalition de vaincre l’une des plus grosses armées du monde avec un faible taux de pertes. Pour l’ensemble de la communauté internationale, cette guerre ouvre une nouvelle ère dans les affaires militaires. Les Occidentaux sont dès lors capables de projeter des forces, d’avancer vers leurs objectifs, de triompher avec peu de pertes, grâce à un armement technologiquement supérieur à celui de leur opposant. Seule l’arme nucléaire est alors capable de les arrêter.

Les armées occidentales imposent un nouveau paradigme. La RMA (révolution dans les affaires militaires) insiste à cette époque sur la question des moyens, améliorés grâce aux progrès technologiques et au renseignement. Les armes guidées, les plates-formes à signature réduite (avions furtifs), la trilogie renseignement/surveillance/reconnaissance (ISR) donnent l’avantage aux États-Unis. Mais il y a un effet pervers dans cette dynamique : la technologie devient la finalité.

De l’autre côté de la planète, une première révolution s’opère au sein de l’Armée populaire de libération. Très impressionnée par la guerre du Golfe, la Chine entame la modernisation de son armée et un basculement de sa stratégie, avec, parmi ses objectifs, la maîtrise de technologies militaires.

Parallèlement, on assiste, dès la fin des années 1990, à une véritable partition dans les bureaux de R&D avec l’apparition d’acteurs privés dans les secteurs des biotechnologies, des nanotechnologies, de la robotique, de l’intelligence artificielle, de la réalité augmentée. Cette situation a pour premier corollaire une augmentation spectaculaire de l’espionnage industriel. Les acquisitions de sociétés par des groupes étrangers, les programmes de recherche des multinationales, mais aussi les échanges internationaux d’étudiants, accélèrent ce mouvement.

De ce fait, de plus en plus de pays non occidentaux commencent à rattraper leur retard ou, pour certains, dépassent les États-Unis dans plusieurs secteurs technologiques. Cela est vrai pour l’Armée populaire de libération chinoise, aidée par une économie devenue l’une des premières du monde.

L’effritement de l’avantage occidental

La supériorité militaire et technologique occidentale est rapidement contestée par l’enrichissement de pays non occidentaux. La Chine est peut-être l’exemple type de ce nouveau paradigme. Elle est également un marqueur d’une époque dans laquelle les nouvelles technologies sont développées et partagées grâce à une économie mondialisée.

Or cette économie mondiale connaît de profonds changements depuis le début du XXIe siècle. Si en 1991 la Chine ne représentait que 4 % de l’économie mondiale, contre 21 % pour les États-Unis, aujourd’hui, l’Empire du Milieu représente 10 % contre 15 % pour les États-Unis (1).

D’autre part, si, dans les années 1970, 50 % du budget fédéral américain pour la R&D étaient affectés à la défense, aujourd’hui cette part ne s’élève plus qu’à 25 %. Depuis 10 ans, le financement public en R&D dans le secteur de la défense ne cesse de diminuer au profit des grands groupes privés.

Les sociétés privées occidentales qui investissent dans les technologies sont dorénavant des acteurs clés dans un modèle économique mondial. Or elles sont dépendantes de supply chains souvent très spécialisées, situées hors de leurs frontières, en Chine ou dans des pays émergents, favorisant un peu plus le transfert des savoir-faire et des connaissances. D’un autre côté, les investissements de pays non occidentaux à l’étranger augmentent. En 2016, la Chine a ainsi investi aux États-Unis 44,2 milliards de dollars dans l’immobilier, les communications et surtout les technologies.

Le transfert des connaissances à partir des économies occidentales vers les pays émergents s’accélère grâce à l’internationalisation des échanges dans des domaines comme les sciences appliquées, la bureautique/informatique. Le Plan des Mille Talents, mis sur pied par le gouvernement chinois pour faire de la Chine un leader dans la robotique, l’aérospatial et l’intelligence artificielle, suscite de grandes inquiétudes au sein de l’administration américaine qui y voit un véritable cheval de Troie. Cette crainte est confirmée par une hausse spectaculaire d’activités criminelles liées au cyber et à l’espionnage industriel dans les gouvernements occidentaux, les industries, les universités et les centres de recherches.

Une concurrence technologique acharnée

Aujourd’hui, la Chine, l’Inde et la Russie obtiennent la parité avec les puissances occidentales dans plusieurs domaines comme la puissance aérienne, les munitions guidées, les missiles air-air (AAM), surface-air (SAM), les missiles balistiques conventionnels ou encore les missiles de croisière.

À ce titre, la technologie soviétique, puis russe, joue un rôle prépondérant face au matériel des Occidentaux, à la fois dans les airs et en mer. Avec ses systèmes mobiles sol-air S-300 (SA-10 Grumble, code OTAN), S-300 PMU2 (SA-20B Gargoyle B), ou encore le récent S-400, que la Turquie souhaite acquérir, causant la colère des Américains, la technologie russe tient la dragée haute aux États-Unis dans le domaine des systèmes antiaériens/antimissiles. Elle joue aussi un rôle très important dans la technologie AAM (air-to-air missiles), notamment avec le Vympel R-37 hypersonique. En outre, la Russie et l’Inde collaborent dans le cadre du missile de croisière hypersonique BrahMos-II.

En ce qui concerne les missiles balistiques conventionnels, la Chine dispose d’un arsenal capable de frapper Taïwan ou les bases américaines en Asie du Sud-Ouest. Elle dispose en outre d’une bulle A2/AD (Anti-Access/Area Denial) qui s’accroît en mer de Chine méridionale. Avec son China Electronics Technology Group Corporation, elle est en train de devancer la Russie, les États-Unis et le Canada dans les technologies liées à la furtivité et à l’anti-furtivité, avec, notamment, les technologies disruptives liées au radar quantique.

Si la crise de Taïwan de 1996 révélait les faiblesses de la Chine, 20 ans plus tard, son armée offre un tout autre visage. Il en est de même avec la Russie. Depuis 2000, et l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, ce pays a fait un bond technologique remarquable, freiné il est vrai par des difficultés économiques en partie dues aux sanctions occidentales.

Les Américains ont d’ailleurs pris pleinement conscience de la nouvelle donne et du nouveau rapport de forces, notamment avec la Chine. Le basculement vers la mer de Chine méridionale opéré par Washington le confirme. Mais les scénarios américains, les wargames, ne laissent planer aucun doute sur les résultats d’un engagement militaire : perte de la supériorité aérienne américaine, coût humain et matériel énorme… La donne a complètement changé. Dans ce contexte, les puissances occidentales, les États-Unis en tête, évitent toute confrontation directe avec des pays non occidentaux comme la Chine et la Russie.

On voit bien que la concurrence technologique est acharnée et que la supériorité occidentale dans certains domaines est en passe de changer d’horizon. Ce nouveau paradigme remet d’ailleurs à plat le postulat du « tout technologique » inauguré par les États-Unis et adopté par les démocraties occidentales. Il met en évidence les impasses stratégiques et budgétaires de la dérive technologique. À un niveau plus large encore, cette dérive met en lumière les différences profondes de cultures stratégiques entre les États-Unis et leurs alliés européens. Ces derniers devront dès lors décider de suivre ou non le chemin tracé par celui que le général Vincent Desportes appelle le « grand allié » (2).

Notes

(1) Michael Haas, « The Eclipse of Western Military-Technological Superiority », Strategic Trends 2019, Key Developments in Global Affairs, CSS/ETH Zürich, 2019, p. 30-31.

(2) Vincent Desportes, « Armées : “technologisme” ou “juste technologie” ? », Politique étrangère, 2009/2, Été, Institut français des relations internationales, p. 403 à 418, p. 413.

Légende de la photo ci-dessus : La première guerre du Golfe a montré la supériorité militaire et technologique des Occidentaux. © Shutterstock/Everett Collection

Article paru dans la revue DefTech n°04, « L’autonomie stratégique de l’Europe est-elle possible ? », janvier-mars 2020.

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