Nouveau réseau informatique tactique : une révolution pour les parachutistes américains

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le parachutage d’unités aéroportées est souvent un acte de foi autant qu’un saut dans l’inconnu. Mais un nouveau réseau informatique tactique sans fil pourrait changer la donne.

Depuis le parachutage d’unités aéroportées lors du Jour J (6 juin 1944) jusqu’aujourd’hui, les unités qui touchent le sol se disloquent, les formations se désagrègent et les parachutistes se retrouvent parfois esseulés. Le regroupement des unités est rendu difficile par la nature géographique du terrain et les combats. De leur côté, les commandants cherchent à reformer leurs unités combattantes avant que l’ennemi ne capture ou n’élimine les soldats isolés.

Le nouveau réseau tactique intégré

La célèbre 82e division aéroportée teste actuellement un nouveau moyen de reformer rapidement les rangs grâce à une carte digitale sur laquelle chaque parachutiste doit pouvoir repérer ses camarades en temps réel.

Le colonel Andrew Saslav, commandant la 1re brigade de la 82e division aéroportée, indique : « Aujourd’hui, je touche un para sur l’épaule et je dis “oh, tu es là”. Puis, lorsque j’ai touché 4 400 épaules, je sais que la brigade est rassemblée. »

Bien sûr, les drones, les satellites, les connexions numériques et les liaisons de données ont considérablement augmenté le nombre d’informations disponibles pour les postes de commandement et les unités dans des véhicules. En revanche, les systèmes de communication plus avancés sont trop volumineux et surtout trop gourmands en électricité pour les unités aéroportées qui dépendent essentiellement de leurs systèmes de transmissions installés dans leurs sacs à dos. Saslav ajoute : « Pour le fantassin, cela n’a guère changé depuis la Seconde Guerre mondiale. » Mais la révolution est en cours.

Les bataillons du colonel Saslav testent actuellement le nouveau kit réseau tactique intégré (Integrated Tactical Network, ITN). « Nous ne faisons rien évoluer. C’est une véritable révolution », indique Saslav.

Le 1er bataillon du 508e régiment d’infanterie parachutiste a reçu une première version de l’ITN et le teste depuis plusieurs mois lors d’exercices de grande ampleur. Au début de l’année 2019, le bataillon l’a même testé en opération extérieure, en Afghanistan. C’est donc en situation de combat que le bataillon éprouve le matériel alors qu’une nouvelle version est mise à jour aux États-Unis, pour toute la brigade. Finalement, l’ITN devra équiper les unités d’infanterie légère de l’US Army dans le cadre du programme Capability Set 21.

Pour le soldat en opération, ce système change beaucoup de choses. Le capitaine Delgado, chef communication de la 1re brigade, explique : « Avant, selon l’expression de Clausewitz, nous avions l’impression de nous battre dans l’obscurité, sans savoir vraiment où nous étions. Maintenant, avec le nouvel ITN, nous savons en tout temps où nous sommes, où est positionné chaque soldat. » Et savoir, c’est gagner une partie de la bataille.

Lunette connectée et intelligence artificielle

Dans le chaos d’un assaut aéroporté, il est important de savoir où est positionné chacun des soldats. Aujourd’hui, il est impossible pour un commandant de demander un soutien aérien ou des tirs d’artillerie trop proches de la zone de parachutage. Le risque de subir des « tirs amis » est trop grand. Avec l’ITN, la donne va changer. Surtout, la 82e Airborne teste les nouvelles lunettes connectées IVAS (Integrated Visual Augmentation System), disposant d’une intelligence artificielle capable d’indiquer les coordonnées d’une zone où délivrer le feu. Ces lunettes permettront bientôt à chaque soldat de demander un appui-feu même durant les premières minutes très critiques de l’atterrissage sans risquer de «  friendly fire ».

Ces lunettes sont couplées à un transmetteur placé dans le sac à dos du soldat, mais contrôlé par des techniciens opérant à des milliers de kilomètres. Ces techniciens sont en mesure de brouiller les communications ennemies pendant que le soldat est au combat. Le GPS intégré est protégé contre toute tentative d’interférence adverse et permet de localiser avec exactitude la position du combattant grâce à un système de navigation inertiel et à un podomètre. Toutes ces technologies sont d’ores et déjà testées dans les centres d’entraînement et, pour certaines d’entre elles, sur le champ de bataille.

Ces systèmes permettent aux troupes aéroportées de mener leurs missions beaucoup plus rapidement qu’auparavant, ce qui implique de nouvelles tactiques. L’objectif est de faire sauter les parachutistes et de les relier virtuellement les uns aux autres dès qu’ils touchent le sol. En fait, au lieu d’effectuer un unique parachutage à partir d’un avion vulnérable aux défenses antiaériennes ennemies, il sera possible de parachuter de petits groupes à partir de quelques appareils qui exploiteront le moindre espace dans les défenses antiaériennes adverses.

Aujourd’hui, lorsqu’une brigade ou un bataillon touche le sol, il s’organise et commence à se diriger vers ses objectifs. Avec les nouveaux systèmes ITN et IVAS, il sera possible de frapper tous les objectifs en même temps. L’ennemi saturé d’attaques aura moins de temps pour réagir. D’autre part, ces systèmes ont des rayons d’action beaucoup plus grands que les radios FM actuelles, permettant ainsi aux unités de s’appuyer mutuellement plus rapidement en cas de coup dur.

Concrètement, aujourd’hui, la brigade est obligée de déployer des spécialistes des transmissions pour garder les unités en contact lorsqu’elles sont séparées ou lorsque les ondes radio sont bloquées par le terrain (montagnes, bâtiments, etc.). Ces équipes doivent impérativement gagner des zones dégagées, en hauteur par exemple, à partir desquelles elles inondent l’espace de signaux radio, ce qui les rend vulnérables.

Avec le nouveau réseau, chaque compagnie disposera de son drone relais. La 1re brigade dispose d’un bataillon de reconnaissance (cavalry squadron) qui pourra bientôt s’enfoncer profondément en territoire hostile pour repérer l’ennemi et informer la brigade beaucoup plus vite. Cette dernière pourra également communiquer avec des unités de soutien (hélicoptères de combat AH-64) d’un bout à l’autre du vol afin de donner des points de situation en temps réel.

L’ITN permettra également de communiquer avec des unités étrangères même si leurs équipements sont incompatibles. Il suffira de connecter une radio étrangère à un TRIK box (Tactical Radio Integration Kit) qui pourra transmettre et recevoir sur les réseaux étrangers et américains.

Pour autant, l’Airborne en général, et la 1re brigade en particulier, n’oublie pas qu’au centre, il y a l’humain. Le colonel Saslav ne le dit pas autrement lorsqu’il indique qu’il ne souhaite pas que ses parachutistes deviennent complètement dépendants de la technologie. Car cette dernière est vulnérable aux hackers, au brouillage de signaux ou à d’autres problèmes techniques. « Dans tout ce que nous faisons, nous devons prendre en considération ce qu’il peut se passer lorsque, pour une raison ou une autre, nous ne pouvons plus utiliser cette technologie. Cela veut dire qu’il faut maintenir les compétences de base, comme savoir lire une carte, savoir utiliser une boussole et pouvoir compter sur son coéquipier. Parfois, vous avez besoin de poser votre main sur l’épaule de quelqu’un et de communiquer les yeux dans les yeux. »

Légende de la photo ci-dessus : L’Integrated Tactical Network est une véritable révolution au sein des unités parachutistes américaines. Il permet de localiser les soldats en tout temps. © Department of Defense

Article paru dans la revue DefTech n°07, « Guerre du futur : les nouveaux enjeux du cyberespace », janvier-mars 2020.

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