Autour de l’Encyclopédie stratégique

Vous signez une encyclopédie particulièrement stimulante, non seulement parce qu’elle permet de redécouvrir un certain nombre de concepts et d’auteurs, mais aussi parce que vous revenez sur des concepts particulièrement mobilisés dans les débats contemporains. C’est notamment le cas pour les domaines, dont la définition reste une pierre d’achoppement au regard des logiques « multidomaines » actuellement discutées. Comment envisagez-vous ces dernières ?

Lars Wedin. Il y a maintenant six domaines stratégiques et opérationnels : terre, mer, air, espace, cyberespace, électromagnétique. Il est probable que, dans quelques années, il en faille un septième : les véhicules autonomes sans équipage. Ce serait le premier domaine autonome. Au cours de l’histoire, les stratégistes se limitaient souvent à une pensée stratégique générale, généralement plutôt terrestre. Guibert ne traite que la stratégie terrestre, Clausewitz fait la même chose, même si plusieurs de ses idées sont générales – la friction par exemple. Pourtant, il y a des exemples d’une pensée plus large. Végèce traite les deux domaines pertinents de son temps : le terrestre et le maritime, Jomini aussi.

La pensée « unidimensionelle » n’était pas seulement une question de stratégie théorique. La pensée du futur maréchal Foch ne traite que de guerre terrestre. Le fait qu’une guerre avec l’Allemagne serait aussi menée à la mer – l’acheminent des troupes de l’Afrique du Nord par exemple – n’entrait pas dans sa pensée. Cela était encore plus évident après l’Entente cordiale. Mais les Allemands ont fait la même erreur. Le premier, à ma connaissance, à formuler une théorie générale qui englobe les domaines terrestre et maritime est l’amiral Castex avec sa « stratégie générale » et sa notion de corrélation maritime et continentale. Il est aussi le premier à y incorporer le domaine aérien. Cependant, déjà en 1900, le capitaine de frégate suédois Herman Wrangel publiait un article dans le TiS sur le lien stratégique terrestre/maritime.

Aujourd’hui, le commandant des forces (navales) a besoin de manœuvrer dans les cinq domaines mentionnés ci-dessus. Cependant, sa liberté d’action varie. Dans les trois classiques, cela ne pose pas de problèmes particuliers. Cela est aussi vrai pour le domaine électromagnétique. Pourtant, même avec des microsatellites, il n’a guère de possibilité de manœuvrer dans l’espace, même s’il en est dépendant. Pour le cyber, il y aura des limites quant à sa liberté d’effectuer des manœuvres offensives, surtout quant aux opérations d’influence.

En tout cas, le commandant des forces aura à coordonner ses manœuvres dans ces domaines, dans son effort concentré contre l’adversaire. Pour mener à bien cette manœuvre très complexe, l’Intelligence Artificielle (IA) sera certainement nécessaire. Il faut être en même temps très agile et très résilient pour gagner. Agile pour faire compléter la boucle OODA plus vite que lui, résilient pour être en mesure de gagner avec des moyens dégradés. Le commandement et contrôle (C2) serait donc au centre de la lutte. Comment incorporer les véhicules autonomes et sans équipage dans une stratégie opérationnelle ? À quel niveau se déciderait la stratégie de ses manœuvres ? Je ne sais pas.

Vous revenez également sur la notion de point culminant. Elle rend compte du point au-delà duquel tout effort devient contre-productif ; vous montrez d’ailleurs très bien que le concept est appréhendé à plusieurs reprises à travers l’histoire. Au regard de la réduction de leur masse et de leur surengagement, nos armées n’atteignent-elles pas leur point culminant, non d’un point de vue opératif, mais bien d’un point de vue stratégique ?

Ce concept clausewitzien appartient plutôt à la stratégie opérationnelle. Il s’est fondé sur les expériences des guerres du type de celles de la Révolution et de l’Empire. Il s’agissait de grandes armées avançant dans un territoire ennemi avec des liaisons logistiques de plus en plus longues qui exigaient de plus en plus de ressources pour les protéger. Liddell Hart appelle cet effet « l’effet de boule de neige ». Le point culminant est lié à l’offensive – il est atteint quand l’un ne peut plus avancer contre l’autre – dans un sens général, à cause d’un manque de moyens. Généralement, le ratio force/espace n’est plus suffisant. Il est donc plutôt lié aux actions offensives de l’un qu’à celles de l’autre qui se défend. La conséquence du point culminant est proche de celle de paralysie stratégique : on perd sa liberté d’action.

La notion originale de point culminant n’est donc guère applicable dans la stratégie contemporaine. Néanmoins, il est, à mon avis, une notion fructueuse dans un sens plus large – la poursuite des objectifs stratégiques trop ambitieux par rapport aux volontés, enjeux et/ou moyens. Il faut ici noter que ces trois facteurs sont des notions relatives et qui varient pendant une guerre. Les moyens s’usent à cause des frictions et des pertes ; ils peuvent bien sûr être renouvelés, mais seulement jusqu’à une certaine limite. Les enjeux sont souvent élargis pendant une guerre, surtout lorsqu’il semble possible de la gagner. La volonté, en revanche, diminue souvent pendant une guerre, surtout quand celle-ci ne se déroule pas bien ou est trop longue.

Si on regarde la France, le problème n’est pas directement lié à la masse des armées, mais à la relation entre des capacités verrouillées dans des opérations et celles qui sont « libres », qui donnent de la liberté d’action. Il me semble qu’engager 30 % de ses effectifs veut dire qu’on a très peu de réserves stratégiques. Si les problèmes s’accumulaient dans une opération, on aurait donc peu de capacités pour un renforcement nécessaire. Si la même chose arrivait dans plusieurs opérations, on se trouverait vite dans une situation impossible.

Même si tout va bien, on peut se demander si un tel engagement est tenable dans une société en paix, relativement parlant. Il y a un risque que la stratégie morale (Castex !) se fonde avec une perte de confiance dans le gouvernement et le commandement des forces. Ce risque peut facilement s’aggraver comme conséquence des opérations d’information contre la population via des médias traditionnels et sociaux. Le conseil de Churchill est toujours pertinent : « Ne croyez jamais, jamais, jamais qu’une guerre sera facile et sans surprises… »

En conclusion, la France n’a pas atteint le point culminant, mais prend le risque de l’atteindre dans le cas où la population trouverait que les enjeux ne valent plus leur coût économique et personnel. La guerre d’information y joue un rôle important.

Le type de structure que vous avez adopté est innovant : paradoxalement, vous ne recommandez pas une lecture du début à la fin, mais plutôt selon une logique assimilable à celle d’un dictionnaire… ou d’un site web. À ce propos justement, il n’aura échappé à personne qu’en stratégie comme dans d’autres matières, les sources sont de moins en moins souvent des ouvrages, mais des produits informatiques. Sommes-nous, de ce point de vue, condamnés à un appauvrissement de la stratégie ?

Quand le livre a été publié, je me suis rendu compte qu’on pourrait aussi l’appeler « une grammaire ». Il montre un certain nombre de concepts et de notions, mais ne recommande pas – généralement du moins – comment les combiner. Lorsque l’on a lu un certain nombre d’ouvrages stratégiques, on cherche ce qui est original et nouveau. On en a marre des citations de Clausewitz et de Mahan. C’est pourquoi j’ai écrit un dictionnaire (ou une grammaire) tel que j’aurais aimé en avoir un.

Quant à l’appauvrissement, il est certain qu’un livre ou un article dans une revue professionnelle est plus solide. L’article a passé « les yeux d’Argus » d’un lecteur professionnel et le livre a été commenté dans des recensions. Tout cela donne une estampe de qualité. En même temps, dans la masse des papiers qui flottent sur Internet, on peut certainement trouver « des diamants au milieu du fumier », comme l’aurait dit Frédéric II à propos de l’œuvre du Chevalier de Folard. Alors, non, je ne pense pas que nous sommes condamnés, mais il faut certainement un peu de vigilance.

Comment percevez-vous l’évolution actuelle de la pensée stratégique française ?

Question difficile : j’ai lu beaucoup, mais pas tout ; il est donc risqué d’émettre un jugement. En revanche, je peux décrire quelques pistes pour la recherche. La première est la différence entre un succès dans la guerre et un succès avec la guerre. Pendant des opérations dites « de crise » ou « de paix » – en vérité des guerres limitées –, l’Occident a montré une bonne aptitude à mener à bien des opérations militaires. Mais il n’y a pas une seule opération où on a réussi à vraiment atteindre l’objectif politique. Comment donc traduire un succès militaire en succès politique ? Voici la première piste.

La deuxième est le fait qu’une guerre contre une puissance relativement égale sur le plan militaire (la Russie, la Chine…) n’est plus une absurdité. Dans des opérations menées après la guerre froide, l’Occident a pu jouer d’une maîtrise des autres domaines que le terrestre et celui du cyber. Nos communications maritimes n’ont pas été menacées ; nous avons donc pu nous concentrer sur la projection de puissance. Pour le domaine aérien, nos forces ont pu se concentrer sur l’appui des forces terrestres et des communications, etc. Dans une guerre avec une puissance moderne, la situation sera tout autre. Il faut donc réinventer la pensée autour de la « vraie » guerre en incluant les domaines relativement nouveaux : espace, cyber, électromagnétique.

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