Combat couplé. L’alliance SADF-UNITA

La pratique des armées occidentales en Irak et en Syrie a remis à l’ordre du jour le combat couplé, tout en en rappelant les limites. Dans le même temps, l’importance de l’apport d’un allié local peut facilement être sous-estimée, comme le révèlent les opérations menées par les Sud-Africains en Angola en 1987.

L’Angola fut tout au long des années 1980 le théâtre d’une guerre aussi meurtrière que complexe. D’un côté, les FAPLA (Forces armées populaires de libération de l’Angola), soit l’armée gouvernementale, soutenues par un corps expéditionnaire dépêchés par les Forces armées révolutionnaires (FAR) cubaines, ainsi que par une importante mission militaire soviétique, s’opposaient à l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA), soutenue par Prétoria, qui en retour déploya à plusieurs reprises ses propres Forces de défense sud-africaines (SADF) afin de porter secours à son allié. L’UNITA contrôlait en effet un vaste territoire incluant les provinces de Cuando Cunbango et de Moxico, et empêchait ainsi les indépendantistes namibiens (1), soutenus par Luanda, d’y transiter afin de mener des raids en Namibie (2), soulageant ainsi les unités de contre-­insurrection sud-­africaines qui avaient déjà fort à faire afin d’éliminer les groupes de guérilleros qui pénétraient dans le pays depuis la province angolaise de Cunene, sise à l’ouest de la province de Cuando Cubango.

« Salut à octobre »

À la mi-1987, les FAPLA et leurs conseillers soviétiques avaient achevé les préparatifs visant à lancer une offensive se voulant décisive. Partant de Cuito Cuanavale, les forces gouvernementales devaient avancer jusqu’à Mavinga, cœur névralgique de la logistique de l’UNITA du fait de son aérodrome de brousse, puis poursuivre jusqu’à Jamba, la capitale de l’UNITA. Pour ce faire, les FAPLA concentrèrent huit brigades à Cuito Cuanavale. Quatre d’entre d’elles, les plus puissantes, devaient constituer le fer de lance de l’offensive, tandis que les quatre autres sécuriseraient les arrières du dispositif.

L’offensive débuta en juillet, mais dut être bientôt interrompue, car les quatre brigades, constamment attaquées par les forces de l’UNITA, durent se ravitailler et compléter leurs effectifs. Opérant sur trois axes distincts, elles reprirent leur avance à la mi-août. Début septembre, les 47e et 59e brigades d’infanterie motorisée ainsi que la 21e brigade d’infanterie avaient atteint la rive nord de la rivière Lomba – le dernier obstacle majeur avant Mavinga – tandis que la 16e brigade d’infanterie s’était retranchée sur leur flanc est.

« Modular »

Dès juin, les Sud-­Africains avaient lancé l’opération « Modular », consistant à fournir un soutien limité et voulu comme raisonnablement discret à l’UNITA. Durant le mois d’août, un troop de quatre Valkiri (3), des forces spéciales et des observateurs avancés étaient d’ores et déjà actifs en Angola, tandis que la SAAF (Force aérienne sud-­africaine) se préparait à entrer en action, suivant un mode opératoire qui avait fait ses preuves en 1985, lorsqu’un tel soutien avait permis à l’UNITA de repousser l’opération « Second Congrès » dans le même secteur. Début septembre, il fallut reconnaître que les forces ennemies étaient cette fois trop puissantes et qu’une implication sud-­africaine accrue était indispensable pour les repousser.

Aussi les SADF dépêchèrent-elles à Mavinga plusieurs compagnies d’infanterie légère supplémentaires et augmentèrent-elles leur artillerie à hauteur d’une batterie chacune de Valkiri, de canons G5 (4) et de mortiers de 120 mm. Ces renforts incluaient surtout un poing blindé constitué par le 61e bataillon mécanisé ou 61 Mech, soit une unité interarmes associant un escadron de Ratel 90 avec deux compagnies mécanisées montées sur Ratel 20, ainsi que divers moyens d’appui, y compris 12 Ratel 81. Ces forces, chapeautées par la 20 SA Brigade, totalisaient près de 1 500 hommes, une soixantaine de Ratel de différentes versions, et un nombre équivalent de MRAP de types Buffel et Casspir, organisés en trois groupes de combat ad hoc combinant ces éléments.

Victoire sur la Lomba

Après une pause de quelques jours, les FAPLA se séparèrent en deux forces. La 21e brigade, soutenue par la 59e, devait franchir la Lomba – un obstacle difficile à cause de la plaine marécageuse bordant ses deux rives – tandis que la 47e s’élançait vers l’ouest avant de contourner les sources de la rivière puis de longer sa rive sud dans le but de faire jonction avec la future tête de pont créée par la 21e. Voulue comme une prise en tenaille des défenses de l’UNITA, cette manœuvre d’ensemble allait surtout offrir à l’ennemi l’avantage d’opérer depuis une position centrale et de pouvoir se concentrer successivement sur les deux mâchoires de la tenaille.

Une première tentative de franchissement de la 21e brigade intervint le 9 septembre, lorsque des éléments d’infanterie se retranchèrent sur la rive sud afin de couvrir la construction d’un pont, mais une contre-­attaque d’un groupe de combat sud-­africain les délogea le 10 septembre. Trois jours plus tard, le même groupe mena une attaque frontale contre la 47e brigade et parvint à la forcer à stopper son avance à l’issue d’un très violent combat durant lequel un Ratel et deux Casspir furent détruits. Le 16 septembre, un autre groupe de combat, composé exclusivement d’éléments mécanisés, lança un nouvel assaut contre la 47e brigade, mais dut se replier faute d’être parvenu à surmonter la forte résistance opposée par un ennemi bien retranché associée à une brousse quasi impénétrable. En revanche, le 19 septembre, plusieurs volées tirées par les lance-­roquettes multiples sud-­africains tuèrent dans l’œuf une nouvelle tentative de franchissement de la Lomba par la 21e brigade, tandis que, depuis le 16 septembre, la SAAF multipliait les frappes aériennes.

L’enlisement de l’offensive étant devenu évident, le haut commandement des FAPLA ordonna à la 59e brigade d’avancer vers l’ouest, le long de la rive nord de la Lomba, afin de sécuriser l’exfiltration de la 47e, qui se concentra progressivement sur la rive opposée tandis que les sapeurs des deux unités s’employaient à construire un pont. Informés des intentions ennemies grâce à leurs interceptions du trafic radio (5), les Sud-­Africains concentrèrent un groupe de combat comprenant une vingtaine de Ratel 90 et un nombre similaire de Ratel 20, tandis que l’UNITA déployait deux bataillons réguliers et un bataillon semi-­régulier, afin de porter le coup de grâce à la brigade isolée. Le 2 octobre, ces forces avaient occupé leurs positions de départ à proximité de la tête de pont où s’était repliée la 47e brigade, et où elle était devenue extrêmement vulnérable : non seulement la végétation y était moins dense que dans ses anciennes positions, mais elle occupait un périmètre plus réduit, ce qui augmentait mécaniquement l’efficacité des appuis-­feu ennemis.

L’assaut final débuta le 3 octobre au matin : tandis que les bataillons de l’UNITA lançaient plusieurs attaques de flanc, le groupe de combat mécanisé menait une attaque frontale le long de la rivière, sur un front de quelques centaines de mètres. Après plusieurs heures de combat acharné à courte distance, durant laquelle les Sud-­Africains repoussèrent deux contre-­attaques des compagnies du bataillon de tanks de la brigade, la résistance des troupes angolaises s’effondra. Les soldats des FAPLA, ainsi que leurs conseillers soviétiques, s’efforcèrent de franchir la Lomba en petits groupes, laissant derrière eux l’ensemble de leurs équipements. Peu après, les autres brigades angolaises se replièrent vers leurs bases de départ, bientôt poursuivies par les forces sud-­africaines et celles de l’UNITA.

La bataille de la Lomba marqua les esprits, car les Sud-­Africains y anéantirent une brigade entière au prix d’un unique tué, alors qu’ils n’engagèrent eux-­mêmes que l’équivalent d’un bataillon mécanisé. Leurs pertes entre le début de l’engagement de leurs forces et le 5 octobre ne furent que de 17 tués et 41 blessés, et ce malgré plusieurs affrontements extrêmement violents. Dans le même temps, ils évaluèrent les pertes infligées à l’ennemi à 1 056 tués tandis que 144 blindés angolais de tous types avaient été détruits ou capturés – contre trois Ratel et deux Casspir. Cette lecture est pourtant trompeuse, faute d’y intégrer suffisamment le rôle joué par l’UNITA, souvent présentée comme une simple guérilla apte seulement aux opérations de harcèlement, et dont l’importance est perçue comme secondaire, quand bien même le mouvement reconnut lui-même avoir perdu près de 1 000 combattants entre la mi-juin et la victoire de la Lomba.

Jonas Savimbi, combien de divisions ?

L’UNITA suivit depuis ses débuts, et sous la houlette de son dirigeant Jonas Savimbi, une stratégie cohérente, calquée sur le modèle de guerre populaire chinois, telle que théorisé par Mao et le Parti communiste chinois dans les années 1930. La branche armée du mouvement, les FALA (Forces armées de libération de l’Angola), incluait ainsi une série de commandements territoriaux contrôlant des compagnies de guérilleros chargés de harceler les voies de communication et les positions ennemies, ainsi que des milices locales, affectées avant tout au contrôle des populations, le tout formant la première strate de l’appareil armé du mouvement. Dès la fin des années 1970, les FALA avaient commencé à lever des bataillons semi-­réguliers d’environ 650 hommes grâce au soutien de pays comme l’Afrique du Sud, le Maroc ou la France.

Leur mission consistait soit à défendre les zones dites libérées du mouvement contre les offensives ennemies, soit à mener des actions offensives dont les unités de guérillas étaient incapables. Dès 1983, les FALA comptaient au moins trois états-­majors de brigade capables de coordonner l’action de plusieurs bataillons semi-­réguliers, le tout formant la seconde strate de l’appareil militaire insurgé. Enfin, en 1985, les FALA levèrent leurs trois premiers bataillons réguliers, forts de 850 hommes chacun et mieux dotés en moyens d’appui que leurs homologues semi-­réguliers. Début 1988, les FALA alignaient au moins cinq bataillons réguliers, une trentaine de bataillons semi-­réguliers, ainsi qu’une série d’unités plus petites de sapeurs, de forces spéciales, d’artillerie terrestre ou antiaérienne (6) ou encore des bataillons de pénétration d’environ 200 hommes.

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