COVID-19 : Le raidissement diplomatique chinois sera-t-il durable ?

À la suite de la flambée épidémique de COVID-19 à Wuhan, dans la province du Hubei, dans le Centre-Est de la Chine, fin 2019, et de la propagation mondiale rapide de cette maladie provoquée par le SARS-CoV-2, la Chine s’est retrouvée sur le banc des accusés, notamment en raison de son manque de transparence. Comment a-t-elle réagi sur le plan diplomatique ?

S. Corcuff  : La Chine a dû faire face à un double défi : gérer la crise sanitaire et son image de pays à l’origine de cette crise. Son insertion profonde dans les réseaux internationaux d’échanges marchands et humains a en effet transformé une crise à l’origine interne en une question internationale. La réponse diplomatique de la Chine a été rapide, sur trois plans. Tout d’abord, la Chine a manifestement essayé d’influencer les décisions et le calendrier des annonces de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pour retarder la révélation de la pandémie et lui permettre de gérer la crise en interne. Ensuite, elle s’est lancée dans une diplomatie du masque, qui a tenté, par des dons ciblés dans un premier temps — je ne parle pas ici des ventes qui ont suivi —, de restaurer son image auprès de pays bénéficiaires. Enfin, elle a mis l’accent sur les dispositifs liés à la santé dans son grand programme des nouvelles routes de la soie, afin d’apparaître comme un partenaire fiable dans le domaine médical au moment de la crise. Tout cela n’est jusque-là pas très surprenant : l’entrisme chinois dans les organisations internationales n’est pas nouveau ; la Chine n’a eu qu’à suivre l’exemple des pays qui, dès le début de la crise, lui ont généreusement offert du matériel médical ; et la dimension santé des nouvelles routes de la soie était en développement depuis des mois. C’est la tentative de réécriture de l’histoire de la crise par ses diplomates qui était sans doute moins attendue.

Pourquoi a-t-on qualifié ces diplomates de « loups combattants » ?

Une offensive a été déclenchée en février 2020 par le ministère chinois des Affaires étrangères, à travers certains de ses diplomates très nationalistes, qui se sont lancés dans la promotion de la vision et de la gestion chinoise de la crise. Pays souverain, la Chine n’entend pas se laisser critiquer pour sa gestion interne de la pandémie, ni accepter des reproches (qu’ils viennent des parlementaires (1), des chercheurs ou des journalistes) sur un manque de transparence qui s’apparentent, pour elle, à une critique directe de son régime politique. Au-delà, il semble qu’elle vise plus encore à faire valoir qu’elle aurait été au contraire, justement grâce à son mode de gouvernance autoritaire, un État modèle dans la gestion de la crise. À mon sens, cette démarche doit se comprendre dans le contexte des nouvelles routes de la soie, projet phare sur le plan international, qui projettent de manière nouvelle la puissance économique et l’influence chinoise au-delà des frontières du pays. Cette diplomatie veut, enfin, faire croire que ceux qui critiquent la Chine seraient guidés par une jalousie face à son émergence comme puissance mondiale à même de rivaliser avec le bloc occidental, et un aveuglement de ce dernier quant à ses propres défauts.

Cette offensive est-elle risquée pour Pékin ?

Cette ligne de défense me semble convaincre assez peu. Au contraire, elle a sans doute porté sérieusement atteinte à l’image de la Chine. Comme nous l’avons vu en France, plutôt qu’à une froide analyse comparée des faits, certaines ambassades chinoises se sont livrées au dénigrement et à la critique frontale de la gestion de la pandémie par des pays souverains. Certes, ces diplomates se trouvaient légitimes, pensant ne faire rien d’autre que ce qu’ont fait les critiques à l’endroit de la Chine ; ils avaient simplement oublié leur statut de diplomates, le fait qu’ils s’exprimaient à l’étranger, et qu’ils le faisaient publiquement. La Chine, en outre, a tenté de se défausser de sa responsabilité dans l’origine de la crise : le ministère chinois des Affaires étrangères, dès janvier, laissait entendre que le virus aurait une origine japonaise, puis, à partir de mi-février, américaine. Cette distillation d’une théorie complotiste montre qu’une partie des dirigeants chinois est très peu à même de comprendre les Occidentaux, et donc d’anticiper leurs jugements… Mais à vrai dire, là n’est peut-être pas le principal sujet. Tout cela est un continuum de stratégies discursives. L’origine étrangère du virus est maintenant affirmée, en Chine même, comme à l’étranger : les dirigeants chinois montrent une fois encore qu’ils ne souhaitent pas distinguer fondamentalement les deux discours, l’un interne, l’autre externe, et peut-être le font-ils encore moins sous Xi Jinping.

Cette lecture affirmant la supériorité du mode de gestion autoritaire et à la chinoise de la crise est-elle partagée en Chine ?

Cette lecture simpliste est critiquée même par certains intellectuels chinois qui ont eu le courage de prendre la parole. Il est logique qu’elle ait trouvé sa voie jusqu’au sommet de l’État, mais il est étonnant que sa diplomatie ait missionné (je dis « missionné », car le discours se répète peu ou prou sur le même modèle dans les différents pays où il est tenu) ses diplomates pour faire de telles diatribes à l’étranger, la diplomatie chinoise réservant en général ses propos les plus vifs aux critiques qui sont faites à la Chine sur les sujets les plus sensibles : Taïwan, Hong Kong, les droits de l’homme, les camps des Ouïghours dans le Xinjiang… Cela montre à quel point l’épidémie de COVID-19 est un sujet brûlant pour Pékin comme pour Xi Jinping lui-même, dont l’image pourrait sortir durablement écornée.

De plus, la Chine semble ne pas se préoccuper du fait qu’elle entretient d’autant plus les soupçons sur l’origine du virus (le laboratoire P4 de Wuhan) qu’elle rejette maintenant la théorie qu’elle avait d’abord adoptée, celle d’une zoonose [NDLR : la transmission de l’animal à l’homme], qui se serait opérée sur le marché des animaux vivants de Wuhan.

Comment comprendre alors qu’une telle ligne ait été choisie ?

Nous pouvons formuler plusieurs hypothèses. La première est celle de la réaction courroucée et irréfléchie. Rappelons que la première économie du monde est, sur un plan diplomatique et militaire, guidée par une doctrine non interventionniste — en tous cas hors de ce qu’elle considère comme sa sphère d’influence. Si bien que la Chine n’a, à ce jour, encore jamais eu à gérer une crise internationale majeure, encore moins une crise dont elle est à l’origine. La pandémie de COVID-19 est la première, et l’on pourrait penser que la Chine s’est laissé dépasser par l’émotion et l’embarras d’avoir été à l’origine du virus et critiquée pour sa rétention d’information.

Une seconde hypothèse peut être formulée, qui va, au contraire, dans le sens d’un discours planifié, revendiqué, assumé. La République populaire a toujours entretenu la blessure nationale qu’a constitué l’impérialisme occidental au XIXe siècle, et ce souvenir du « siècle d’humiliation » est une antienne particulièrement chère à Xi Jinping, alors qu’elle avait été mise en sourdine sous Deng Xiaoping, dans les années 1980, et sous Hu Jintao, dans les années 2000, après une vague nationaliste sous Jiang Zemin, dans les années 1990. Ce retour de la rhétorique nationaliste coïncide avec la projection de la puissance chinoise hors de ses frontières comme jamais dans l’histoire. Or la Chine se cherche encore, en tant que puissance mondiale. Elle a besoin d’une théorie, d’un sous-bassement culturel, idéologique, ou en termes de valeurs qui justifie et accompagne sa puissance nouvelle dans un monde global dont elle n’a pas écrit les règles. Ce travail est à peine commencé. La Chine en a pourtant besoin maintenant, au risque de voir ses nouvelles routes de la soie considérées comme un pur projet d’hégémonie économique, froidement commercial, et de se voir considérée, elle, la Chine, comme indigne d’un rôle international faute de grandeur civilisationnelle. Dans cette optique, la défense malhabile de la gestion chinoise de la crise peut paraître comme répondant à tout cela à la fois : masquer ses insuffisances, détourner l’attention sur l’origine chinoise du virus, répondre aux critiques, proposer un modèle de réussite qui non seulement lui assurerait de l’influence, mais surtout ferait apparaître celle-ci comme légitime.

Cette réaction chinoise doit aussi être comprise, à mon avis, dans son contexte intérieur. Xi tente de répondre à des objectifs internes très contraignants, qu’il s’est d’ailleurs lui-même fixés : la relégitimation du Parti communiste chinois (PCC), dont l’image est dégradée par la corruption, et qui est contesté, ou qu’il considère comme étant contesté, depuis les années 1990 par des ennemis divers, parfois réels, parfois inventés : pratiquants du Falungong, mouvements séparatistes intérieurs, attentats, résistance farouche de Taïwan, et maintenant rébellion hongkongaise. Il ne manquait plus qu’une nouvelle crise sanitaire, celle du SRAS ayant, il y a dix-sept ans, déjà très sérieusement entaché son image. C’est dans cette situation que Xi est devenu secrétaire général du PCC, en 2012, décidé à redonner à celui-ci les outils d’une maîtrise absolue de la conduite du pays qui aboutit peu à peu à une tentative de retotalitarisation de la Chine, ni plus ni moins. Le pays est immense, et les préoccupations intérieures sont démesurées ; pourtant, Xi s’est lancé dans une aventure, celle des nouvelles routes de la soie, qui est ambitieuse, coûteuse, et critiquée au sein même du pouvoir. Il se sait observé par ses pairs sur la question de Taïwan et de Hong Kong ; tous ne sont pas d’accord avec sa politique dure, craignant que cela n’entraîne plus de conflits encore. Aussi, la crise de la COVID-19 est une épreuve pour lui, la plus forte depuis son arrivée au pouvoir. Si la base sur laquelle l’expansion internationale de la Chine se fonde — le contrôle ferme et total du pays par le Parti — est déstabilisée, c’est toute la politique et tous les projets de Xi qui s’effondreront. Il joue gros, et le raidissement diplomatique est sans doute le pendant du raidissement autoritaire du régime.

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