Du professionnalisme officier en société libérale

L’épisode récent de la mort de George Floyd, des manifestations et émeutes qu’elle a engendrées aux États-Unis à la manière dont le président Donald Trump a géré la situation en suscitant la réaction de voix influentes issues de l’univers militaire, a été l’occasion d’observer un ensemble d’analyses et commentaires publics sur la question plus générale de l’incursion intérieure des forces armées dans le cadre des sociétés libérales.

Rappelons rapidement les faits. Fin mai/début juin 2020, alors que manifestations pacifiques cohabitaient avec émeutes et pillages, Donald Trump a menacé plusieurs fois de faire appel à l’armée si les villes et États ne parvenaient pas à rétablir « la loi et l’ordre » par l’emploi de la police et de la garde nationale (1). Assimilant la situation à une expression de « terrorisme intérieur », le président américain envisageait de s’appuyer sur l’Insurrection Act, une loi fédérale datant de 1807, autorisant l’exécutif à déployer l’armée sur le territoire national. Il est à noter que cette loi, qui encadre en réalité les pouvoirs présidentiels, a été utilisée tout au long de l’histoire des États-Unis, dans des contextes variés, la dernière fois en 1992 par George Bush lors d’émeutes dites raciales à Los Angeles.

Quelques postures militaires

Ce n’est ainsi pas tant le recours en lui-même à l’Insurrection Act que l’appréciation de son emploi en contexte, l’évaluation de sa légitimité et de son efficacité compte tenu des circonstances qui ont posé un problème à certaines figures politiques et/ou militaires américaines. C’était limpide dans les propos du dernier secrétaire à la Défense choisi par Donald Trump, Mark Esper, alors en fonction : « En tant que secrétaire à la Défense, mais aussi en tant qu’ancien soldat et ancien membre de la Garde nationale, j’estime que l’option de recourir à l’armée d’active dans un rôle de maintien de l’ordre ne devrait être utilisée qu’en dernier ressort et uniquement dans les situations les plus urgentes et les plus graves, a-t-il déclaré au cours d’une conférence de presse mercredi matin. Nous ne sommes pas dans l’une de ces situations pour le moment. Je ne suis pas favorable à recourir à l’Insurrection Act. (2) »

Dans une tribune au ton plus corrosif, le général James Mattis, issu du prestigieux corps des Marines et premier secrétaire à la Défense de Donald Trump, a exprimé un jugement similaire tout en s’en prenant plus directement au président, accusé de délibérément chercher, et réussir, à diviser le pays. Pour un haut responsable militaire, la question de la tension entre unité et division de la nation est importante en elle-même, mais aussi parce qu’elle a potentiellement des répercussions sur l’unité de l’armée. Dans un extrait largement repris, Mattis exprime par ailleurs très clairement où un militaire américain doit placer sa loyauté en dernière instance et manifeste son attachement à une conception stricte de la séparation des pouvoirs civils et militaires : « Lorsque j’ai rejoint l’armée, il y a une cinquantaine d’années, j’ai fait serment de défendre la Constitution. Je n’aurais jamais imaginé que des soldats ayant prêté le même serment aient un jour à recevoir l’ordre de violer les droits constitutionnels de leurs concitoyens – et encore moins pour permettre une bizarre séance de photo au commandant en chef avec des responsables miliaires à ses côtés. (3) »

Enfin, une autre tribune, de l’amiral Mike Mullen, ancien chef d’état-major, fait part de « la nausée » ressentie lors de la visite du président à l’église St John’s, s’en prend ouvertement au style de leadership de Donald Trump, dénonce le risque de politisation et de polarisation au sein des forces armées, affirme que ses concitoyens « ne sont pas l’ennemi et ne doivent pas le devenir », s’inquiète du risque de dérive prétorienne, mais « reste confiant dans le professionnalisme de nos hommes et femmes en uniforme » (4).

Ces prises de position publiques, pour assez inhabituelles qu’elles soient, ne remettent pas en question le lien de subordination entre armée et pouvoir civil, à la différence de ce qui en a été assez souvent déduit dans les nombreux commentaires dont elles ont fait l’objet. Elles ne sont pas non plus extraordinaires ou particulièrement étonnantes parce qu’elles émanent d’officiers républicains et/ou de collaborateurs ou d’anciens collaborateurs de Donald Trump. Encore moins parce qu’elles viendraient de militaires dont la propension à estimer justifiée n’importe quelle forme d’usage de la violence serait proverbiale. Ces prises de position ne nous semblent au contraire sur le fond guère suprenantes, car elles sont moins l’expression de positions politiques ou personnelles vis-à-vis du président américain qu’elles ne sont typiques – au sens d’exemplaires – de l’ethos professionnel (5) des officiers dans le contexte des sociétés libérales occidentales.

Le rôle de la professionnalisation

C’est au célèbre politiste américain Samuel Huntington que l’on doit la première analyse ample du processus de professionnalisation des officiers en Occident à partir de la fin du XIXe siècle, et la première tentative de définition de l’ethos professionnel des officiers, dans un ouvrage publié en 1957, The Soldier and the State : The Theory and Politics of Civil-Military Relations (6). Trois ans plus tard, le sociologue Morris Janowitz complétera et amendera ce travail dans son ouvrage The Professional Soldier : A Social and Political Portrait (7). Ces deux livres sont aujourd’hui considérés comme deux grands classiques des sciences sociales et politiques sur le professionnalisme militaire et la question des rapports entre armée, État et société, dans un contexte de puissance croissante des armées au cours de la guerre froide et d’inquiétude quant aux risques que faisaient peser de telles armées sur l’État et la société libérale américaine.

Ce que Huntington et Janowitz nomment « profession » ne se confond pas avec le sens usuel du terme, qui est souvent synonyme de « métier ». Une armée professionnelle n’est ainsi pas tout à fait l’équivalent d’une armée de métier. La profession est ici à entendre dans un sens sociologique précis qui la définit par un haut niveau de formation, générale puis spécialisée, une éthique de service à la communauté et une relative autonomie du corps professionnel du point de vue de sa régulation. Caractérisée de la sorte, une profession regroupe des experts avec un haut degré de technicité dans un domaine précis d’activité, œuvrant au bien commun plutôt qu’à la recherche de divers profits individuels (même s’ils attendent en retour prestige et reconnaissance de la part de la société) et relativement autonomes du point de vue de l’évaluation des compétences des membres du corps (il n’y a pas plus expert que l’expert pour évaluer l’expert), même si, dans le cas des officiers, cette autonomie est limitée fortement par la subordination au pouvoir politique. Le corps des officiers se professionnalise ainsi progressivement en Occident à partir de la fin du XIXe siècle, bien avant la transformation des armées nationales en armées composées intégralement d’engagés volontaires.

Au fur et à mesure que les officiers se constituent en corps professionnel, ils développent un ethos commun, une sorte d’« esprit » propre à la profession, qui comprend deux grandes dimensions. La première renvoie aux nécessités de l’efficacité collective dans le contexte violent et incertain de l’activité militaire ; la seconde aux rapports entretenus par le corps professionnel avec des États et des sociétés occidentales qui, en se démocratisant et se libéralisant progressivement, s’éloignent de plus en plus des valeurs et principes de l’organisation militaire (hiérarchie, primat de la communauté sur l’individu, etc.). Il faut trouver le bon équilibre, en réalité toujours instable, entre cultiver et valoriser les particularismes militaires indispensables à la victoire des armes et être au mieux intégré à un environnement sociopolitique démocratique et libéral. Et c’est de cet équilibre de l’ethos professionnel militaire que semblent avant tout témoigner les propos et positions de Mark Esper, de James Mattis et de Mike Mullen.

Cet ethos professionnel est conçu par Samuel Huntington comme unique et monolithique, presque comme une « essence » de l’esprit militaire, même s’il n’est pas censé être l’exacte expression de la réalité. « Mais l’adhésion plus ou moins parfaite d’un corps d’officiers à ce modèle universel et intemporel [“non-dated, nonlocalized”] donne l’exacte mesure de leur degré de professionnalisme. (8) » Selon Huntington, cet ethos est textuellement pessimiste (le conflit et la violence sont inhérents à la nature humaine), communautaire, tourné vers l’histoire, soucieux de puissance, nationaliste, militariste, pacifiste (plutôt prudent quant à l’emploi de la violence militaire par connaissance et expérience de la guerre), porteur d’une vision purement instrumentale de la fonction militaire (moyen du politique, séparation stricte des fonctions et des rôles militaires et politiques). « Bref, il est réaliste et conservateur. » Morris Janowitz montrera un peu plus tard que les choses sont plus complexes et nuancées, que l’ethos professionnel militaire dans le cadre des démocraties libérales est évolutif et que le portrait réalisé par Huntington ne correspond entièrement qu’à un type de professionnalisme officier.

Malgré tout, Huntington a une idée contre-intuitive assez brillante : l’ethos professionnel des officiers, par le mécanisme de l’intériorisation de représentations et de normes, est le meilleur moyen pour le pouvoir démocratique et la société libérale de se préserver d’éventuelles incursions d’armées puissantes hors de leur domaine d’activité légitime. Plus le militaire est « professionnel », moins il tente de devenir un acteur politique autonome. Or les déclarations, les parcours et les attitudes de Mark Esper, de James Mattis et de Mike Mullen sont très proches de l’ethos professionnel décrit par Huntington et, alors même que les qualificatifs « réalistes et conservateurs » leur conviennent très bien, ils se sont illustrés lors de la séquence des manifestations et émeutes consécutives au meurtre de George Floyd par la volonté de ne pas faire intervenir l’armée dans la vie politique de la société libérale américaine, contre le désir ou au moins les menaces du pouvoir civil…

Dans notre boutique

dolor. accumsan id, ipsum non quis sem, diam mattis elit.
Votre panier