Daghestan : quand Moscou resserre son contrôle

Après en avoir fini avec le terrorisme dit islamiste au Daghestan en 2015, le Kremlin a remanié avec autorité le gouvernement de la république la plus peuplée du Caucase du Nord. Avec, comme enjeux, la sécurisation des voies de transport énergétiques et l’utilisation de la position militaire que lui offre ce territoire.

Le 2 février 2018, le Kremlin opérait une purge d’envergure (emprisonnements des principaux cadres ministériels) contre le gouvernement de la République du Daghestan. Sujet de la Fédération de Russie jouissant d’une large autonomie de gestion à la chute de l’Union soviétique (1991), le Daghestan, dont l’économie peu diversifiée est victime de la désindustrialisation, repose sur les transferts fédéraux (70 % du budget daghestanais). Dans un contexte de déstabilisation terroriste islamiste (2000-2015) consécutive à la seconde guerre de la Tchétchénie (1999-2009) voisine, de l’émergence de l’« émirat du Caucase » en 2007 et d’une politique antiterroriste répressive, les détournements de fonds publics se sont amplifiés.
Un périmètre géostratégique
Peu avant sa réélection en 2018, Vladimir Poutine a placé Vladimir Vassiliev, premier chef depuis 1948 n’étant pas daghestanais (russe-kazakh de confession chrétienne orthodoxe), à la tête de cette république à majorité musulmane sunnite. Membre du parti Russie unie et ancien député de la Douma (2003-2017), il a pour mission de reprendre en main le territoire, surfant sur la lutte contre le terrorisme amorcée par son prédécesseur, Ramazan Abdoulatipov (2013-2017). Ce dernier avait facilité le départ de nombreux Daghestanais vers la Syrie, dans les rangs de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), avant les Jeux olympiques de Sotchi en 2014.
Le Daghestan constitue un périmètre géostratégique sur le plan militaire, comme en atteste le transfert de la base navale russe d’Astrakhan (dans le delta de la Volga) à Kaspiisk, sur le littoral caspien, non loin de la capitale, Makhatchkala. Si cette délocalisation permet de pallier le gel des eaux navigables, ce rapprochement intervient dans le contexte de la convention sur le statut de la mer Caspienne du 12 août 2018, interdisant la circulation de navires ne battant pas pavillon de l’un des États signataires riverains (Russie, ­Kazakhstan, Turkménistan, Iran et Azerbaïdjan), renforçant la place de la force navale russe dans la région.
Une situation géographique privilégiée pour de potentielles opérations militaires, à l’instar des tirs de missiles réalisés le 7 octobre 2015 ciblant le territoire syrien depuis un navire de guerre russe stationné en Caspienne. Malgré les tensions existantes sur le cadre juridique de cette zone maritime, ce transfert rapprochera la Russie et l’Iran sur les plans commercial (nouveaux ferries) et militaire.
Le Daghestan est également important pour Moscou s’agissant de ses voies de transit énergétiques. Son territoire est traversé par plusieurs pipelines, comme le gazoduc Mozdok (Ossétie du Nord/Russie)-Makhatchkala-Kazi Magomed (Azerbaïdjan), mais surtout, depuis 1997, par l’oléoduc Bakou-Makhatchkala-­Novorossiisk. Moscou y injecte depuis 2010 son pétrole en provenance du gisement offshore Yuri Korchagin, le premier exploité par la Russie en mer Caspienne. Au carrefour de ces pipelines, le port de Makhatchkala représente un maillon essentiel pour accueillir les tankers et assurer l’acheminement vers l’ouest des énergies fossiles russes, mais aussi kazakhes et turkmènes. Le brut kazakh est transbordé depuis le port d’Aktaou, bien que sa riche teneur en sulfure d’hydrogène ait limité le volume transitant par le Daghestan. En provenance du port de Turkmenbashi, l’or noir turkmène constitue, quant à lui, un enjeu non négligeable pour le Kremlin. Rompus pendant quatre ans à la suite d’un scandale de vol de pétrole facilité par la société de transbordement Dagneftprodukt, les accords commerciaux ont repris fin 2019, revitalisant le port de Makhatchkala.
Une dépendance énergétique à L’égard de la Russie ?
Si les réserves de brut sont désormais limitées, le gaz daghestanais semble offrir de grandes perspectives qui garantiraient l’autosuffisance sur plusieurs décennies. Mais face au monopole du marché par les grands groupes russes (Gazprom principalement) et à leurs excédents de production, le Daghestan est contraint d’importer (à 70 %) son gaz à usage domestique et industriel depuis les champs sibériens, s’exposant à une dette faramineuse, qui accroît davantage sa dépendance. En 2014, Ramazan Abdoulatipov avait certes obtenu du Kremlin le droit de créer son propre groupe, la société d’État pétrolière et gazière de la République du Daghestan (GNKRD), mais celle-ci s’avère être une coquille vide. Les grandes entreprises d’État (Rosneft-Dagneft) n’ont, quant à elles, pas encore investi dans l’extraction des gisements d’Inchkhe-More et de Dimitrovskoye, jugés peu rentables malgré leur potentiel.
La thèse selon laquelle Moscou aurait délibérément freiné le développement économique du Daghestan pour éviter toute autonomisation de sa part mérite cependant d’être nuancée, dans la mesure où la république, forte d’une mosaïque ethnique équilibrée, n’a jamais eu de velléité indépendantiste.

Carthographie de Laura Margueritte.

Le Daghestan, une république géostratégique pour Moscou
FÉDÉRATION DE RUSSIE

CHEF DE L’ÉTAT
Vladimir Poutine
(président depuis 2012)
SUPERFICIE
17 098 242 km2
(1er rang mondial)
LANGUE OFFICIELLE
Russe
CAPITALE
Moscou
POPULATION EST. 2019
145,87 millions d’habitants
DENSITÉ
8 hab./km²
MONNAIE
Rouble
PIB PAR HABITANT
EST. 2018 (EN PARITÉ DE POUVOIR D’ACHAT)
27 588 dollars

RÉPUBLIQUE DU DAGHESTAN

CHEF DE LA RÉPUBLIQUE
Vladimir Vassiliev
(depuis 2018)
SUPERFICIE
50 270 km2
CAPITALE
Makhatchkala
POPULATION EST. 2019
3,08 millions d’habitants
DENSITÉ
61 hab./km²
HISTOIRE
Islamisé dès le VIIIe siècle, le Daghestan devient un oblast russe en 1860 puis une république soviétique socialiste en 1921. Celle-ci rejoint la fédération de Russie à la chute de l’URSS en 1991. Son territoire est particulièrement riche en diversités linguistiques et ethniques.

Article paru dans la revue Carto n°59, « L’Égypte d’Al-Sissi », mai-juin 2020.
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