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Munitions rôdeuses : l’Europe déjà dépassée

Expérience de la guerre d’Artsakh faisant, les munitions rôdeuses attirent l’attention. Mais en l’occurrence, si des solutions sont développées dans plusieurs pays, elles le sont ailleurs qu’en Europe, à une exception près. Quels seront les champions d’un marché des munitions rôdeuses qui devrait connaître une réelle effervescence dans les prochains mois et années et qui a déjà vu se succéder nombre d’annonces en 2020 ?

A tout seigneur, tout honneur : Israël est le concepteur historique des munitions rôdeuses et a développé la gamme la plus large ainsi que la plus grande expertise industrielle. Chez IAI, les Harpy antiradars et les Harop ont été de véritables succès commerciaux (en Chine, au Kazakhstan et en Turquie pour le premier, en Azerbaïdjan, au Kazakhstan, en Inde et en Israël pour le deuxième) (1). La firme a présenté en 2016 le Green Dragon, un système moins lourd (15 kg, dont 3 kg pour la charge explosive) d’une endurance de 1 h 30 et d’une portée de 50 km. Commandés depuis des tablettes, les drones sont positionnés dans leurs tubes de lancement, qui peuvent, comme pour les Harop, être placés dans des « poivriers » installés sur des véhicules – camions ou petits bâtiments de surface. L’engin le plus léger est le quadcopter Rotem, de 4,5 kg (dont 1 kg de charge explosive). D’une portée de 10 km, il a une endurance de 30 à 45 min. La gamme offerte est donc complète.
Toujours en Israël, Aeronautics produit la série des drones d’observation Orbiter, l’Orbiter‑1K étant cependant une munition rôdeuse. Lancé par une catapulte, le drone a une masse totale de 11 kg, dont 2,6 kg pour la charge explosive. Il peut être piloté jusqu’à une distance de 100 km et a une endurance d’environ 2 h 30. Concrètement, le système a été vendu à l’Azerbaïdjan, qui le produit sous licence. Elbit a quant à lui présenté le SkyStriker en 2017. Également vendu à Bakou, il a une endurance d’environ 2 h et est doté d’une charge explosive de 5 kg. Rafael, de son côté, a conçu l’hélidrone Firefly, vendu à Tsahal (où il est désigné Maoz) et à l’Inde. La machine, destinée à l’infanterie, a une portée de 1,5 km et embarque une charge explosive de 400 g.
UVision s’est spécialisée dans les munitions rôdeuses, avec une gamme particulièrement étendue. Les Hero‑900 et Hero‑1250 ont respectivement une masse de 97 kg et de 125 kg pour une charge explosive de 20 kg et de 30 kg. Le plus lourd peut opérer à 200 km, tandis que le Hero‑900, dont l’endurance est de 7 h, peut le faire à 250 km. Les Hero-400 EC sont des engins moyens. Ce dernier a une masse au lancement de 40 kg, dont 10 kg d’explosif et une endurance de 2 h. La gamme est complétée par quatre modèles dits tactiques, les Hero‑10, ‑30, ‑70 et ‑120. Le plus léger a une masse de 1,8 kg (dont 200 g d’explosifs), une portée de 10 km et une endurance de 20 min. Comme pour bon nombre de munitions légères, sa propulsion électrique le rend particulièrement silencieux.
On note également qu’IWI produit le Delilah, l’engin le plus lourd, de 187 kg. S’il a d’abord été présenté comme un missile de croisière avec capacité de réattaque, son endurance et sa liaison de données bidirectionnelle en font aussi une munition rôdeuse. Doté d’une charge de 30 kg, l’engin est en service dans la force aérienne israélienne où il a été utilisé dans des frappes contre des objectifs syriens, notamment des SA‑22 Pantsir.

Espace atlantique : le retard
Paradoxalement, les États européens avaient une avance en matière de munitions rôdeuses, avec des études conduites dès les années 2000. Mais il est remarquable de constater qu’après les travaux sur le MBDA Fire Shadow par les Britanniques – et une série d’hypothèses de déploiement, notamment depuis des lanceurs SYLVER installés sur les frégates et destroyers – le programme a été abandonné. Concrètement donc, la plupart des États européens ont raté le coche des munitions rôdeuses… au profit de systèmes (drones tactiques et MALE) correspondant plus à leurs cultures technologiques. Et encore, l’armement des drones tactiques est limité pour l’heure… aux Patroller de l’armée de Terre.
Seule la Pologne a développé des systèmes. C’est d’abord le cas pour WB Group, qui a conçu le Warmate, un engin de 5,3 kg (dont 1,4 kg de charge explosive, HE ou antichar) et d’une endurance de 70 min. Il a été commandé à 1 000 exemplaires par Varsovie et une variante lancée depuis un tube a été dévoilée. Un engin plus lourd, le Warmate 2, a été présenté plus récemment et a été codéveloppé avec la compagnie émiratie Tawazun. Lancé depuis une catapulte installée sur un véhicule, le drone a une masse au décollage de 30 kg et une endurance de 2 h. Il peut voler jusqu’à une distance de 20 km de son point de lancement. Une fois la cible validée par l’opérateur, le système de poursuite vidéo prend le relais pour assurer la frappe. On note que l’approche polonaise dépasse la simple conception des systèmes. WB Group entend ainsi intégrer ses Warmate dans une logique d’essaims. Le Swarm system inclut ainsi des Warmate, mais aussi des drones Flyeye servant à la détection des cibles et le système de communication digital Fonet. Une démonstration en a été faite en septembre 2018, à la demande d’un client dont l’identité n’a pas été précisée.
Dans la sphère atlantique, le seul autre producteur de munitions rôdeuses est américain – les États-Unis catégorisant ces systèmes comme des missiles et non comme des drones. AeroVironment a présenté son Switchblade 300 dès 2012. D’une masse de 2,7 kg au décollage, il a une portée de l’ordre de 10 km. Ce système, téléopéré, a été produit à plusieurs milliers d’exemplaires, mais avait surtout été pensé comme une arme d’appui au profit immédiat de la section ou de la compagnie d’infanterie, sa charge explosive étant limitée. Dès lors, l’industriel a présenté le Switchblade 600 le 1er octobre 2020. Avec cette fois une masse de 22,7 kg, sa portée est de 40 km et son endurance légèrement supérieure, soit 40 min. L’Office of naval research travaille par ailleurs à l’utilisation en réseau du Coyote, un drone initialement conçu par Raytheon pour des missions civiles. L’appareil n’a pas encore été militarisé, mais pourrait constituer un engin équivalant au Switchblade 600. On note également l’effort de Textron avec le Battlehawk, un système léger présenté en 2012, mais qui n’a pas eu les faveurs de l’US Army.

Russie et Asie : l’inconnue chinoise
La Russie est également en retard. Zala Aero, qui appartient au groupe Kalachnikov, a présenté le concept Kub-Bla en 2019, une arme d’une longueur de 1,21 m pour une charge explosive de 3 kg. Comme les autres systèmes, il est télécommandé. Néanmoins, peu d’informations sont disponibles et il n’est pas certain que les forces russes en aient déjà commandé. À n’en pas douter cependant, Moscou a observé avec attention la guerre d’Artsakh, d’autant plus que l’Arménie a également développé ses propres drones. En plus des Krunk destinés aux missions ISR, Erevan a présenté en 2018 le Hresh, un engin de 7 kg, dont 1,6 kg pour la charge explosive, d’une portée de 20 km. Leur utilisation dans la guerre de septembre-octobre 2020 est encore peu claire.
La Turquie a elle aussi développé des systèmes récemment. Le STM Kargu est un quadcopter d’une endurance de 30 min et d’une portée de 5 km pour une masse d’un peu plus de 7 kg. Cinq cents exemplaires ont été commandés pour les forces turques. STM produit également l’Alpagu, à ailes fixes, une munition de 1,9 kg à l’endurance limitée à 10 min. On note que l’entreprise travaille aussi à l’intégration de drones ISR et de frappe dans des essaims. Par ailleurs, au vu de la qualité des relations entre les deux États, il n’est pas impossible que l’Azerbaïdjan procède à des transferts de compétences vers la Turquie.
La Corée du Sud a mis au point au début des années 2000 le Devil Killer, un engin de 25 kg capable d’atteindre les 400 km/h (il est propulsé grâce à deux hélices carénées) et d’une portée de 40 km. Originalité du système, il peut être tiré depuis des lance-­roquettes multiples. Initialement conçu pour la défense de ses îles contre une opération amphibie du Nord, le système pourrait être utilisé dans des opérations terrestres. On ne sait toutefois pas si Séoul les a fait entrer en service. Taïwan s’est également intéressé au concept et a développé un système visuellement proche du Harpy, le Chien Hsiang. L’engin, qui aurait une endurance de l’ordre de 100 h, est optimisé pour la lutte antiradar et ne disposerait pas de charge explosive, utilisant plutôt l’énergie cinétique à l’impact.
La grande inconnue en matière de munitions rôdeuses est chinoise. L’industrie de Beijing fait preuve d’un réel dynamisme dans le domaine des drones, sur tout leur spectre de missions. De même, elle est particulièrement innovante dans les technologies liées, comme le vol en essaims, avec d’impressionnantes démonstrations. Dès juin 2017, 120 drones volaient de concert, tandis que 200 machines étaient déployées simultanément en octobre de la même année. À ce moment, il s’agissait surtout de valider le concept d’un vol en essaim. Depuis lors, des progrès ont été réalisés. D’une part, avec les drones kamikazes eux-mêmes. Pour l’heure, seuls deux types de munitions rôdeuses semblent avoir été développés : le CH‑901, de 9 kg, qui a une endurance de 2 h et une portée de 15 km, et le WS‑43, qui a une portée de 60 km et embarque une charge explosive de 20 kg.
D’autre part, sur leur utilisation en essaims. Fin septembre 2020, la China academy of electronics and information technology (CAEIT) a ainsi procédé au lancement de plusieurs dizaines de drones s’apparentant à des CH‑901, depuis un véhicule 6 × 6 doté d’un « poivrier » (comptant en l’occurrence 48 positions de tir), mais aussi depuis deux hélicoptères. Les drones ont ensuite effectué un vol en essaim avant que des opérateurs ne les « cueillent » grâce à leurs tablettes et n’en projettent sur des objectifs. La conclusion de ce type de démonstration s’impose d’elle-même : des dizaines, et peut-être à terme des centaines, de drones peuvent massifier les capacités de frappe en offrant une permanence de la détection. En outre, cette massification sera d’autant plus importante que les moyens de déploiement devraient se diversifier, comprenant des plates-­formes aériennes, terrestres, navales, voire, par capsules interposées, sous-marines.
Si ces capacités de vol en essaims ne sont sans doute pas encore opérationnelles en Chine, elles pourraient bientôt le devenir. Elles montrent clairement, après la guerre d’Artsakh, quelle devrait être la prochaine étape dans la conduite d’opérations par munitions rôdeuses interposées. Cette étape validée, rien ne s’opposera à l’intégration de munitions plus lourdes, offrant une couverture sur un territoire plus large. Dès lors, ce ne sont plus uniquement les engagements tactiques qui pourraient évoluer, mais également des engagements à plus grande échelle, notamment dans le cadre de dispositifs A2AD (Anti-access/area denial) compris, induisant une nouvelle « couche » défensive… ou contre-­offensive. Et ce, en laissant poindre une double interrogation. D’une part, comment s’en défendre ? D’autre part, combien de temps faudra-t‑il avant que ces technologies soient proposées sur les marchés export et connaissent une prolifération ?

Notes
(1) Voir notamment Emmanuel Vivenot, « Les programmes de munitions rôdeuses », Défense & Sécurité Internationale, no 146, mars-avril 2020.

Légende de la photo en première page : Trois drones de la famille Hero d’UVision au cours du salon du Bourget de 2019. La firme israélienne propose actuellement la plus large gamme de munitions rôdeuses. (© JH/Areion)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°75, « Numéro spécial : Technologies militaires 2021  », décembre 2020-janvier 2021 .

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