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Ouzbékistan : le cœur de l’Asie centrale en pleine transition

Depuis la mort d’Islam Karimov — qui avait dirigé l’Ouzbékistan de la fin de la période soviétique jusqu’à la date officielle de son décès, le 2 septembre 2016 —, son successeur, Chavkat Mirziyoev, a entrepris un certain nombre de réformes politiques, économiques et sociétales. Trois ans après, quelle est l’ampleur des changements réalisés ?

J. Thorez  : Le pays connaît effectivement, depuis l’accession au pouvoir de Chavkat Mirziyoev, en 2016, d’importantes transformations qui, schématiquement, répondent à une volonté de libéralisation, aussi bien politique qu’économique. Des réformes ont été lancées à un rythme soutenu, au point d’épuiser l’administration d’État, par celui qui, avant d’être élu Président, a été Premier ministre d’Islam Karimov sur une très longue période, de 2003 à 2016. Il est vrai que, dans les administrations, la réflexion sur les réformes nécessaires au pays avait déjà été entamée à la fin de la période Karimov. Au sein de la classe politique, beaucoup étaient conscients de la nécessité de donner une forme de respiration à la société, d’alléger la pression que faisaient porter sur elle l’État et ses représentants divers, et de chercher des solutions aux difficultés économiques du pays. Ces réformes produisent un nouveau climat dans le pays.

Prenons une mesure emblématique : l’instauration de la libre convertibilité de la devise nationale, le soum, qui était jusqu’alors soumis à un contrôle strict du change, avec un cours officiel fixé par les autorités, et un cours officieux, au bazar, nettement plus élevé — un énorme marché ayant à l’époque la réputation d’être contrôlé par les services de sécurité. Cette mesure a rendu plus facile la vie quotidienne, en même temps qu’elle a favorisé l’activité économique, notamment celle des investisseurs étrangers, et réduit l’influence des réseaux liés aux organes de sécurité.

Pour caractériser ces changements, certains analystes emploient le terme de « perestroïka », mais je ne sais pas si c’est le plus approprié, même si les transformations s’opèrent sans changement de système.

Quel bilan peut-on tirer des premières réformes économiques ? Ont-elles été accompagnées de réformes sociales ?

À bien des égards, il est encore trop tôt pour tirer un bilan des réformes. Cela dit, il est incontestable que le climat économique et social a beaucoup changé et que la majorité de la population soutient les nouvelles orientations du pouvoir.

Par exemple, l’Ouzbékistan a engagé une politique de modernisation de son agriculture (1), qui vise notamment à étendre le recours aux machines, à accroître la taille des exploitations, à améliorer l’efficacité des chaînes logistiques, à ouvrir ce secteur à des acteurs étrangers et à réduire la place de l’État. Celui-ci souhaite également promouvoir la production et l’exportation des fruits et légumes, alors que les productions de coton et de céréales étaient jusqu’ici privilégiées. Dans ce pays, où près de la moitié de la population est officiellement rurale, avec parmi celle-ci une grande majorité d’agriculteurs, cette politique est un défi majeur pour l’ensemble de la société. Mais pour l’instant, il est encore difficile de savoir quelles seront les conséquences de ces mesures et si l’économie nationale pourra absorber ce surplus de main-d’œuvre dégagé de l’agriculture, alors même que l’Ouzbékistan est déjà un pays d’émigration avec officiellement, selon le ministère du Travail ouzbékistanais, un peu plus de 2,6 millions de ressortissants travaillant à l’étranger.

Depuis le tournant des années 2000, le pays nourrit en effet des migrations de travail saisonnières, temporaires ou un peu plus durables, qui sont essentiellement polarisées par la Russie et, secondairement, par le Kazakhstan, mais sont également dirigées vers l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, ainsi que vers la Corée du Sud, la Turquie ou les pays du Golfe. Notons que si la part des transferts d’argent de ces migrants dans la richesse nationale (environ 10 à 15 %) n’atteint pas les mêmes niveaux qu’au Kirghizstan ou au Tadjikistan voisin (où ils représentent presque 50 % du PIB), ces transferts sont évidemment essentiels à l’économie des familles.

Le début des réformes économiques a provoqué un boom de la construction dans le pays — ce secteur représentait 59 % des investissements en 2018, soit 3,1 milliards de dollars, selon le Comité national des statistiques. Paradoxalement, ce phénomène, qui semble surtout bénéficier aux élites locales, au détriment des populations, n’est-il pas le symbole de la persistance des maux de l’ère Karimov (corruption, autoritarisme, inégalités…) ?

L’essor de la construction est assez spectaculaire en effet, notamment dans les villes, et en particulier à Tachkent, la capitale. La mise en œuvre de ces projets immobiliers se fait souvent au détriment d’anciennes maisons, d’anciens immeubles, voire d’anciens quartiers pour les plus importants d’entre eux. De ce fait, malgré des compensations, il est fréquent que ces opérations immobilières suscitent un réel mécontentement parmi les habitants directement concernés — même si, comme je le disais précédemment, le Président bénéficie d’une forte popularité.

Le phénomène n’est pas nouveau, mais le processus s’est intensifié à la faveur des réformes. Le projet le plus emblématique — Tashkent City —, qui est mis en œuvre au cœur de la capitale sur plusieurs dizaines d’hectares, a été officiellement lancé par Chavkat Mirziyoev en 2016. Le nouveau maire de Tachkent, l’homme d’affaires Djakhongir Artykkhodjaev, arrivé à la tête de la ville en avril 2018, est également directement impliqué dans cet aménagement, en tant que hokim [ouzb. maire], ancien administrateur de la société d’aménagement qui développe le projet et entrepreneur. Des médias indépendants, dont l’activité a bénéficié d’une certaine libéralisation après l’arrivée au pouvoir du nouveau président, se sont émus de cette situation, occasionnant des tensions avec le maire.

Comme dans d’autres pays de la région (Kazakhstan, Tadjikistan), ces programmes posent la question de la conservation du patrimoine architectural et urbain. Il faut d’ailleurs l’envisager dans une perspective large, en incluant non seulement les vieux quartiers des villes centrasiatiques historiques avec leurs maisons de terre crue et leurs ruelles étroites, comme au centre de Boukhara ou de Tachkent, mais également des quartiers plus récents des périodes tsariste et soviétique.

Parmi les nouveaux projets en Ouzbékistan, Orano (ex-Areva) a annoncé en septembre 2019 la création avec Tachkent d’une co-entreprise pour explorer de nouveaux gisements d’uranium. Plus généralement, d’où viennent les investissements étrangers et quels secteurs économiques privilégient-ils ? Comment la France se positionne-t-elle dans ce pays ?

Après une longue période pendant laquelle le pays a privilégié un mode de développement autocentré, l’Ouzbékistan est aujourd’hui plus enclin à développer les coopérations avec des acteurs étrangers, tout en diversifiant ses partenaires. Des entreprises russes, chinoises, coréennes, mais aussi turques, européennes ou originaires du Golfe, ont signé des accords avec des entreprises ouzbèkes, notamment dans les secteurs des hydrocarbures, du textile ou, plus récemment, du commerce et des services. Pour les entreprises françaises, on peut citer par exemple la signature d’un accord avec Peugeot concernant le développement d’une usine, mais qui n’a finalement pas débouché sur la réalisation concrète d’une chaîne de production en Ouzbékistan. Outre Orano, qui s’intéresse aux ressources du sous-sol — mais qui est surtout très présent au Kazakhstan voisin, premier producteur mondial d’uranium —, Carrefour, associé à une société émiratie, a également annoncé qu’il ouvrirait des établissements dans le pays, en particulier à Tachkent. Des partenariats sont aussi envisagés dans le domaine de la production énergétique.

L’Ouzbékistan, pays le plus peuplé de la région et connaissant toujours une croissance démographique relativement forte, est aussi très touché par le réchauffement climatique, qui s’y manifeste notamment par des périodes de canicule de plus en plus importantes. Quelle est l’orientation du nouveau pouvoir sur les questions environnementales ?

L’Ouzbékistan est confronté à différents problèmes environnementaux. Le plus connu est l’assèchement de l’Aral, processus entamé dans la seconde moitié du XXe siècle, lié aux aménagements hydrauliques réalisés pendant la période soviétique et à l’augmentation rapide de la population et de la production agricole (coton, etc.). Dans les oasis du delta de l’Amou-Daria (Karakalpakstan, Khorezm), le recul de l’Aral, qui s’accompagne de pénuries d’eau, de pollutions de l’eau et de l’air, affecte l’économie et la population, notamment du point de vue sanitaire. Certains habitants quittent la région et s’apparentent à des réfugiés environnementaux. La prise de conscience des risques liés à l’assèchement de l’Aral est ancienne, mais, pour différentes raisons (techniques, géographiques, politiques, etc.), il est difficile d’envisager un rétablissement de ce lac dans ses contours initiaux. De surcroît, le réchauffement climatique risque d’accélérer la fonte des glaciers du Tian-Chan et du Pamir, qui sont les châteaux d’eau de la région.

Pourtant, comme partout dans le monde, la question écologique est, au moins formellement, à l’agenda des autorités. Il existe ainsi des projets pour développer les énergies renouvelables, notamment l’énergie solaire, ainsi que la production d’électricité nucléaire. Par ailleurs, il faut noter que les élections législatives organisées en décembre 2019 ont vu la participation d’un parti écologiste.

Dans ce pays musulman à plus de 90 %, Mirziyoev a qualifié de « tragédie » la politique anti-théiste de son prédécesseur (2) et desserré l’étau autour des pratiques religieuses. Comment analysez-vous cette rupture ?

Rappelons tout d’abord que l’Ouzbékistan est un pays laïc disposant d’une institution héritée de la période soviétique, la Direction spirituelle des musulmans d’Ouzbékistan, qui administre et encadre l’islam dans le pays. Depuis l’accession au pouvoir de Ch. Mirziyoev, il y a incontestablement une évolution dans l’approche de la question religieuse qui est, de mon point de vue, davantage formelle que fondamentale. Les autorités continuent d’avoir comme objectif la lutte contre toutes les formes de radicalisations religieuses et politiques. Elles s’opposent sans ambiguïté à l’islam politique et entendent soutenir un islam national face à des formes non centrasiatiques d’islam qui seraient souvent liées aux réseaux internationaux du salafisme et du djihadisme. Mais elles sont désormais convaincues, d’une part, qu’une connaissance solide de la religion est une parade contre la radicalisation, et, d’autre part, que la libéralisation des pratiques quotidiennes liées à l’islam (prier à la mosquée les vendredis sans être inquiété, accomplir des pèlerinages locaux ou régionaux) devrait limiter les risques de « contagion » islamique radicale. De ce fait, on constate également dans ce domaine une certaine respiration, qui contraste avec la période précédente.

Ainsi, l’Ouzbékistan s’ouvre au marché international du tourisme musulman, en favorisant la venue de touristes musulmans étrangers sur des hauts lieux de l’islam, comme le mausolée du fondateur de la confrérie soufie Naqshbandiyya, Bahâ’uddin Naqshband, près de Boukhara, ou celui de l’imam al-Boukhâri, grand savant musulman du IXe siècle, près de Samarcande. Désormais, de très nombreux touristes d’Ouzbékistan fréquentent également ces lieux de pèlerinage, avec le soutien des autorités.

Alors que l’Ouzbékistan a vu des centaines de ses ressortissants rejoindre le Proche et le Moyen-Orient pour combattre au sein de forces djihadistes, et certains d’entre eux perpétrer des actes terroristes en Europe et en Amérique du Nord, et qu’en Afghanistan, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan combat depuis les années 1990 aux côtés des talibans, le pays est-il confronté à une menace terroriste et quelle est sa politique dans ce domaine, aux échelles nationale, régionale et internationale ?

Le pouvoir lutte sans réserve contre le terrorisme islamiste. La position de l’Ouzbékistan est tout à fait claire de ce point de vue. Mais je veux insister sur le fait qu’il ne faut pas surestimer l’ampleur de « l’exportation » des djihadistes d’Ouzbékistan. Tout d’abord, sont souvent comptés dans ce groupe des Ouzbeks originaires d’autres pays (Kirghizstan, etc.). Ensuite, le nombre de ressortissants d’Ouzbékistan partis en Irak et en Syrie pour combattre dans les rangs des forces djihadistes rapporté au nombre de musulmans d’Ouzbékistan, est beaucoup plus faible qu’en France ou en Belgique. Il convient donc d’être très prudent avec ce type de représentations véhiculées par la presse.

Il ne faut pas non plus surestimer l’ampleur de la menace. L’Ouzbékistan n’a pas connu d’attentat terroriste depuis plusieurs années. Certes, aucun pays ne peut se prévaloir d’être dépourvu de risque. Mais si des actions terroristes perpétrées par quelques centaines de combattants islamistes peuvent toucher l’État et créer un désordre certain, ces groupes ne paraissent pas en mesure de bouleverser son organisation politique ni de le faire tomber. Et ce, d’autant plus que l’Ouzbékistan dispose d’un État fort qui peut s’appuyer sur des organes de sécurité fortement structurés. Par ailleurs, l’Ouzbékistan coopère à la lutte antiterroriste régionale au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghaï et d’autres organisations multilatérales ou dispositifs bilatéraux régionaux et internationaux. À bien des égards, on peut considérer que c’est au moment de l’indépendance que l’islam politique a eu le plus de poids dans le pays, avant que l’État n’étouffe le phénomène sur son territoire.

Mirziyoev ayant mis un terme à la quasi-autarcie du pays, il a profondément bouleversé les relations de Tachkent avec ses voisins. Où en sont les différends qui minaient les relations interrégionales ? Quel rôle cet Ouzbékistan plus ouvert peut-il tenir dans la région ?

C’est l’un des principaux changements politiques survenus depuis 2016. Rapidement après son accession au pouvoir, Chavkat Mirziyoev a pris la décision de modifier les relations qu’entretenait l’Ouzbékistan avec ses voisins : Kazakh­stan, Kirghizstan, Tadjikistan et Turkméni­stan. L’amélioration est incontestable et d’autant plus importante que, dans la région, une partie très importante de la population réside dans des districts frontaliers, qui avaient subi la fermeture des frontières engagée à la suite des indépendances dans les différents États, dans le cadre d’une politique de contrôle des populations mais surtout de construction de l’État-nation, de ce que j’appelle « la construction territoriale de l’indépendance ». Depuis l’accession au pouvoir du nouveau président, l’Ouzbékistan a allégé les conditions de franchissement des frontières : suppression des visas pour venir du Tadjikistan en Ouzbékistan et réciproquement, ouverture de nouveaux postes frontières, réouverture de liaisons aériennes, ferroviaires, routières. Les vols entre Tachkent et Douchanbe, la capitale du Tadjikistan, ont ainsi été rétablis, après avoir été interrompus en 1992.

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