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Ouzbékistan : le cœur de l’Asie centrale en pleine transition

Cette politique est favorablement perçue par les populations d’Ouzbékistan comme des pays voisins parce que les familles peuvent de nouveau circuler d’un pays à un autre, se retrouver, se rendre sur des lieux saints… Elle s’accompagne d’un essor des échanges économiques : ils ont doublé entre l’Ouzbékistan et les pays de la région au cours des deux dernières années.

La nouvelle orientation de la politique régionale de l’Ouzbékistan a aussi permis une atténuation des tensions qui existaient autour de certains projets. Par exemple, le pays ne s’oppose plus à la construction du barrage de Rogoun, au Tadjikistan. Elle autorise également des initiatives politiques régionales : c’est ainsi qu’un sommet a réuni tous les chefs d’États de l’Asie centrale, le 29 novembre 2019, à Tachkent. À terme, ce nouvel état d’esprit pourrait permettre à l’Ouzbékistan de retrouver une place centrale dans la région, et à Tachkent de redevenir la « capitale régionale » qu’elle était durant la période soviétique, notamment pour le Sud de l’Asie centrale.

Quel est l’impact du projet chinois de Belt and Road Initiative (BRI) sur l’Ouzbékistan, situé stratégiquement sur les nouvelles routes de la soie, et quel a été le rôle de Pékin dans les reconnexions régionales en cours ?

Contrairement au Kirghizstan, au Tadjikistan ou au Kazakhstan, l’Ouzbékistan n’a pas de frontière commune avec la Chine. Cela noté, il faut comprendre que l’annonce de la nouvelle route de la soie par Xi Jinping en 2013 n’a pas constitué une rupture dans les relations entre la Chine et l’Asie centrale. La Chine est un acteur croissant dans la région depuis les indépendances. Après une période de méfiance réciproque, des accords de coopération politique et économique ont été signés entre Pékin et les différents pays de la zone, bien avant le lancement de la BRI. Il faut également relever que ce n’est pas par l’Ouzbékistan que passent l’essentiel des nouveaux corridors de transport reliant la Chine à l’Europe, mais par le Kazakhstan. À l’été 2018, un seul train « BRI » traversait l’Ouzbékistan, reliant la Chine à Mazar-e-Charif, en Afghanistan, une fois par semaine, outre les convois destinés à des pays centrasiatiques. Par contre, l’essor — réel — de la circulation ferroviaire entre la Chine et l’Europe s’opère en partie au détriment du transport vers les pays centrasiatiques, en raison de la surcharge de transit sur les infrastructures kazakhstanaises.

Quant à un éventuel rôle de Pékin sur les reconnexions régionales en cours, je crois qu’il est vraiment mineur. L’intégration régionale, qui est reconnue comme la principale parade à l’enclavement, est vraiment une affaire centrasiatique. Elle relève d’initiatives locales car les États centrasiatiques sont des acteurs à part entière de leur insertion dans la mondialisation, il ne faut pas l’oublier. La diversité de leurs trajectoires nationales, régionales et internationales depuis leur indépendance montre d’ailleurs qu’ils ont fait des choix différents, exerçant pleinement leur souveraineté, même s’ils sont à l’évidence obligés de composer avec cet environnement international.

Subissant des pressions contraires de Washington et Moscou, l’Ouzbékistan hésite toujours à intégrer l’Union économique eurasiatique (UEE). Dans ce contexte de tensions très fortes entre la Russie et les pays occidentaux, quelle est la position de Tachkent vis-à-vis de Moscou ?

Pour le moment, l’Ouzbékistan a décidé d’engager des études sur une possible intégration dans l’UEE au milieu des années 2020, ce qui suscite des prises de position contradictoires dans le pays. Il est toutefois difficile d’évaluer les gains et les pertes potentiels d’une participation à l’UEE, d’autant que les rapports d’expertise divergent sur la question, selon leur lieu de publication.

Il n’en demeure pas moins que la Russie reste un partenaire politique et économique majeur pour l’Ouzbékistan. Pour autant, comme son homologue kazakh, le président ouzbek cherche à développer une diplomatie multivectorielle en entretenant des relations équilibrées à la fois avec la Russie, avec les puissances occidentales (Chavkat Mirziyoev s’est déjà rendu notamment à Washington et à Paris), avec la Chine, mais aussi avec la Turquie, les pays musulmans… Cela n’empêche pas les pressions, par exemple celles des États-Unis pour essayer d’empêcher le renforcement des liens avec la Russie. Les autorités de Washington souhaiteraient en effet que l’Asie centrale se tourne davantage vers l’Asie méridionale et se détache autant que faire se peut de la Russie et de la Chine. Cela dit, les enjeux géopolitiques centrasiatiques diffèrent de ceux de l’Europe orientale, de sorte que la région ne cristallise pas les tensions entre Washington et Moscou. Les autorités russes avaient d’ailleurs, dans un premier temps, soutenu l’intervention des armées occidentales en Afghanistan depuis l’Asie centrale, après les attentats du 11 septembre 2001.

Propos recueillis par Nathalie Vergeron, le 18 décembre 2019.

Notes

(1) Entretien avec l’économiste Youliy Youssoupov, « La nouvelle politique agricole ouzbèke peut-elle sauver les agriculteurs ? », Novastan, 18 décembre 2019 (https://​bit​.ly/​2​t​t​R​T7b).

(2) AFP, « Dans un Ouzbékistan en pleine détente, la parole des musulmans se libère », L’Express, 27 mai 2019.

Légende de la photo en première page : Chavkat Mirziyoev, président d’Ouzbékistan (à gauche), lors d’une rencontre avec son homologue du Kazakhstan en 2017. La détente intervenue dans les relations de l’Ouzbékistan avec ses voisins et la réouverture progressive de leurs frontières communes comptent parmi les changements politiques les plus importants depuis la fin de l’ère Karimov. Le 29 novembre 2019, et pour la première fois, les cinq chefs d’État d’Asie centrale se sont réunis à Tachkent pour un sommet officiel. (© Kremlin​.ru)

Article paru dans la revue Diplomatie n°96, « BREXIT : 90 jours avant la fin d’un monde », janvier-février 2019.

Julien Thorez, « L’Ouzbékistan après Islam Karimov : continuité institutionnelle et changements structurels », in Anne de Tinguy (dir.), Regards sur l’Eurasie : l’année politique 2018, Paris, Sciences Po, Les études du CERI, no 241-242, février 2019, p. 18-23.

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