Penser la stratégie. Vitesse, information et stratégie

Le réductionnisme est une tentation ancienne en stratégie. Il renvoie à un syndrome de l’Anneau unique : la croyance selon laquelle un unique facteur va gouverner tous les autres, et changer la nature même de la guerre. John Arquilla et David Ronfeldt ont ainsi pu voir dans la variable informationnelle un game changer ultime, garant de victoire. Les futurologues Alvin et Heidi Toffler avaient quant à eux annoncé que la stratégie serait transformée par l’entrée dans l’ère de la « géo-­information », le futur de la guerre étant « postclausewitzien » (1). Face à l’adversaire et à ses stratagèmes, l’accélération devient, en somme, une priorité absolue, conditionnant un couplage gagnant entre célérité décisionnelle et foudroyance opérationnelle. La vitesse, pour Sun Tzu, n’est-elle pas « l’essence de la guerre » ?

Cette formule pose un problème si on la décorrèle du reste de L’Art de la guerre. Saisir, conserver et exploiter la supériorité informationnelle est certes un impératif catégorique opérationnel majeur. Mais la stratégie demeure une dialectique où l’humain intervient sur les points d’inflexion décisionnels d’une manœuvre qui ne peut avoir de valeur ajoutée qu’en fonction de l’objectif politique final de la guerre. Dans l’engagement militaire, l’exhaustivité et la causalité, qui sont cartésiennes et indispensables en planification, donnent en permanence la main à la finalité et à la relativité, qui seraient sans doute plus clausewitziennes et adaptées à la conduite. « En changeant ses plans et en modifiant les situations, le général doit plonger l’ennemi dans la perplexité  », note ainsi Sun Tzu (XI, 38). Pour doser l’équilibre entre « plans » stabilisés et « situations » déstabilisantes, le stratège utilisera tant la logique formelle (qui ajoute pour savoir) que la logique informelle (qui retranche pour agir). Il faut parfois oublier ce que l’on a accumulé d’informations pour trouver la force de trancher. La supériorité informationnelle, carburant de la vitesse décisionnelle, est de ce point de vue une valeur relative. Et la vitesse correspond peut-­être davantage à l’essence du combat qu’à celle de la guerre.

Les stratèges les plus communément associés à la variable vitesse confirment plus qu’ils n’infirment cette vision relativiste de l’information. L’un des plus connus et commentés, John Boyd, est parfois ramené à la simple dimension de l’accélération, qui inspirerait le modèle de sa fameuse « boucle OODA » (Observation, orientation, décision, action). La vitesse n’est cependant que l’un des éléments de sa vision stratégique, et sans doute pas le plus important. Comme l’écrit Joseph Henrotin, ce que Boyd dénomme la réactivité semble bien composer, dans son esprit, avec deux autres facteurs : la variété et l’harmonie (2). La première correspond à la capacité de générer des options décisionnelles adaptées au brouillard de l’action de force. La deuxième est la capacité à éviter le plus possible les effets de la friction du côté ami. Les conceptions de Boyd semblent donc moins ordonnées au principe d’accélération qu’à celui de cognition. C’est ce que sous-­entend d’une certaine façon l’un de ses aphorismes les plus marquants : « Sun Tzu, déclarait-il, essayait de rendre son adversaire dingue, alors que Clausewitz essayait de ne pas être conduit à le devenir. »

Comment interpréter cette opposition allégorique ? Peut-­être en soulignant d’emblée qu’elle n’en est pas une. Sun Tzu sert ici à faire la guerre : rendre « dingue » l’adversaire, c’est le désorienter, l’essouffler à force d’évitements et de contres subtils, le rendre incapable de réagir, de rendre les coups, de respecter un objectif rationnel, grâce (entre autres) à la vitesse. Clausewitz, en revanche, sert à rappeler que ne pas devenir « dingue » implique de refuser l’autohypnose qui consisterait, précisément, à ramener la stratégie à une question de vitesse. Ces deux attitudes intellectuelles correspondent à deux aptitudes stratégiques moins opposées que complémentaires. Cela explique que, dans la boucle OODA, le plus important soit non la décision, mais l’orientation, durant laquelle la relativité temporelle est la plus importante. Orienter, c’est opérer une catalyse entre le temps réel des opérations – gouverné par l’accélération – et le temps long des équilibres politiques – gouvernés par l’inertie que produisent les recalculs stratégiques permanents.

C’est une des raisons pour lesquelles l’étude des C2IA futurs est aujourd’hui particulièrement intéressante : la « fusion » informationnelle qu’ils promettent générerait des ellipses décisionnelles permettant de « rendre dingue » l’adversaire. Mais ce que permettrait surtout l’introduction de l’IA dans les centres de commandement et de contrôle futurs, ce serait une libération des forces vives humaines (rares et chères par définition) en leur évitant des plongées en apnée épuisantes dans les profondeurs insondables du data lake. De manière contre-­intuitive, on pourrait donc dire que le vrai bénéfice de cette accélération informationnelle serait de permettre aux stratèges de ralentir, de prendre du temps dans la phase d’orientation, la plus cruciale sur le plan cognitif.

Le monde postclausewitzien des Toffler s’éloigne. La guerre reste une dialectique des volontés et des intelligences, gouvernée par l’interaction, conduite dans le brouillard et la friction, et soumise à des variables complexes de nature aléatoire. Tout ce qui peut être gagné en agilité informationnelle doit naturellement l’être. À condition, pour reprendre une image qui fut souvent évoquée par un ancien chef d’état-­major des armées français, de ne jamais croire que des phares puissants peuvent dispenser d’un moteur robuste. À l’heure des combat clouds et des cyberpuissances, le « paradoxe stratégique » de Luttwak joue toujours à plein : l’adversaire, même « dominé » technologiquement, conserve plus que jamais le droit de vote.

Notes

(1) John Arquilla et David Ronfeldt, In Athena’s Camp : Preparing for Conflict in the Information Age, Rand Corporation, 1997. Alvin et Heidi Toffler, Guerre et contre-guerre, Fayard, Paris, 1994.

(2) Joseph Henrotin, « La pensée stratégique de John Boyd : Une mise en perspective épistémologique », Note de recherche de l’IESD, coll. « Pensée stratégique », no 1, octobre 2019, p. 26.

Légende de la photo ci-dessus : Voir mieux, plus vite : l’affaire est utile. Mais la véritable question est celle de la vitesse décisionnelle. (© Lockheed Martin)

Article paru dans la revue DSI n°150, « Haut-Karabagh : Les leçons d’une guerre de haute intensité », novembre-décembre 2020.
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