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L’Éthiopie : un géant africain qui inquiète

Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et une puissance régionale dans une zone instable. Elle accueille le siège de l’Union africaine et ses troupes servent dans des missions de maintien de la paix au Soudan du Sud et en Somalie. Aujourd’hui, l’Éthiopie est l’un des principaux pays contributeurs de troupes au sein de l’ONU.

Mais le 4 novembre 2020, des combats éclatent lorsque les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) — l’ancien parti qui a dominé la politique éthiopienne pendant trente ans — ont lancé des attaques simultanées contre des bases militaires fédérales stationnées dans la région du Tigré, dans le Nord-Ouest de l’Éthiopie. Le TPLF se lance dans une lutte contre le gouvernement fédéral mais nie avoir déclenché le conflit et affirme qu’il riposte de façon préventive à une attaque prévue par le gouvernement fédéral d’Addis Abeba.

Selon les Nations Unies, les combats auraient tué des milliers de personnes et en auraient déplacé plus de 950 000 autres, dont 50 000 vers le Soudan voisin. Au bout d’un mois, le gouvernement a déclaré qu’il avait repris le contrôle de la capitale régionale, Mekele et qu’il était parvenu à restaurer l’ordre constitutionnel dans le pays. De leur côté, les dirigeants du TPLF ont déclaré qu’ils s’étaient retirés de Mekele mais que les combats se poursuivaient dans cette zone montagneuse où ils disposent d’une forte connaissance acquise lors des combats menés par leurs leaders au sein de la guérilla qui luttait contre le DERG dans les années 1980.

Si ces éléments semblent se recouper, il faut rappeler que cette guerre s’est déroulée à l’ombre des médias. Les communications avec la région ont été coupées pendant cinq semaines, et les journalistes interdits de couvrir ce conflit. Comment expliquer qu’un gouvernement en arrive à bombarder une partie de son pays ?

Le Tigré au cœur du conflit

La région montagneuse du Tigré compte moins de 6 % des 115 millions d’habitants du pays et la moitié du personnel militaire y stationne. Le TPLF, qui dirige cet État-région de la fédération éthiopienne, a joué un rôle majeur dans le renversement du régime autoritaire marxiste de Mengistu en 1991. Il est également à l’origine de la Constitution établissant le fédéralisme ethnique en 1994 et le parti a dominé la coalition au pouvoir jusqu’en 2018, date de l’arrivée d’Ahmed Abiy à la Primature. Pendant ces trois décennies, le TPLF avait une influence démesurée au sein du gouvernement, des forces armées et des entreprises éthiopiennes. Mais si le parti avait annoncé donner la priorité à la démocratisation du pays après les années Mengistu, le régime a préféré s’engager dans le développement économique après le conflit qui l’a opposé à l’Érythrée entre 1998 et 2000. Néanmoins, le manque de démocratisation et de partage des retombées de la croissance économique a déclenché dès 2015 des manifestations anti-gouvernementales qui ont finalement propulsé le Premier ministre Abiy Ahmed au pouvoir en 2018. Elles ont également participé à l’accentuation du clivage ethno-religieux sur fond de compétition entre les élites pour les ressources. 
L’une des premières mesures d’Abiy a été de lancer un processus de pacification des relations avec l’Érythrée voisin, qui partage une longue frontière avec le Tigré. Ce processus historique a mis alors fin à deux décennies de guerre froide. Cependant, le TPLF — qui avait mené la guerre de 1998-2000 — et l’Érythrée restent ennemis. Pendant la guerre de novembre 2020, le TPLF a d’ailleurs tiré des roquettes sur la capitale de l’Érythrée après avoir accusé le régime d’Issayas Afewerki d’envoyer des soldats au Tigré pour soutenir l’opération militaire d’Abiy. L’Éthiopie et l’Érythrée démentent ces accusations mais le département d’État américain a déclaré qu’elles étaient « crédibles ».

Les causes du conflit

L’escalade militaire est le résultat de tensions politiques entre les deux parties au conflit depuis la nomination du premier ministre Abiy à la tête de l’État, en avril 2018, puis la création d’un parti unioniste (Prosperity Party) que le TPLF a refusé d’intégrer. Le dialogue politique a ensuite été rompu lorsque les dirigeants du TPLF ont voulu défier le pouvoir fédéral en menant leurs propres élections régionales. Celles-ci ont eu lieu en septembre 2020 alors que le pouvoir central avait reporté les élections nationales en raison de la crise sanitaire. Cependant, la crise n’a pas pour autant émergé avec l’arrivée au pouvoir d’un non-Tigréen. Elle couvait depuis fort longtemps. Une vieille opposition idéologique a simplement eu l’occasion de ressurgir à ce moment-là. En effet, la victoire militaire d’Abiy en novembre 2020 n’est pas encore une victoire politique.

Les causes du conflit sont multiples et bien plus profondes que les éléments conjoncturels que nous évoquions précédemment. Elles sont historiques et liées à la construction de l’État éthiopien. Les oppositions entre pouvoir central et périphéries existent depuis le début de la formation de l’État éthiopien. Les causes du conflit sont également à trouver du côté politique et institutionnel. On assiste à une crise du modèle de « fédéralisme ethnique ». C’est la question historique de la politique éthiopienne : le pays doit-il être un État fédéral ou un État unitaire ?

L’Éthiopie est un État fédéral ethnique avec neuf régions-États (kellel) énoncés à l’article 47 de la Constitution de 1994 — dont les frontières tracent à peu près des lignes ethniques — et deux administrations urbaines : les Conseils administratifs d’Addis Abeba et de Dire Dawa. Cette constitution est le résultat direct de la poursuite par le gouvernement d’une politique de « démocratie ethnique ». L’ethnicité sert, dès lors, de fondement aux partis politiques éthiopiens. La structure constitutionnelle a donc institutionnalisé l’ethnicité comme la question définitive de la politique éthiopienne. La Constitution de 1994 reflétait le contexte de l’époque et une réponse à la politique du Derg. Ainsi, l’alinéa 5 de l’article 39 de la Constitution de 1994 ne parle pas d’« ethnie » mais de « nations, nationalités et peuples » et cette formule est directement inspirée de la pensée soviétique qui, à l’époque, est très ancrée au sein des cadres du EPRDF. La Constitution autorise également les « nations et nationalités » à se gouverner elles-mêmes.

Vers la fin d’un système qui exacerbe les conflits ?

Le système de fédéralisme ethnique a semblé fonctionner pendant une vingtaine d’années. Néanmoins, on peut se demander si, entre 1994 et 2018, l’Éthiopie n’était pas un État fédéral que de nom, dirigé par une coalition elle-même entièrement dominée par la minorité tigréenne et le TPLF. Ainsi, ça n’est pas tant le système fédéral qui a maintenu les contestations que l’autoritarisme du régime. En effet, l’institutionnalisation des ethnies par un État ne peut fonctionner que dans un État démocratique où chaque ethnie peut espérer accéder au pouvoir et aux ressources. À défaut de compétition, il existe un risque de créer des frustrations et des colères du côté des communautés du pays qui s’estiment lésées et insuffisamment représentées, comme on l’a observé en Éthiopie dès 2015.

À la faveur d’un changement des équilibres politiques au sein de la coalition au pouvoir, l’arrivée d’Abiy, bien que fort symbolique (il est oromo et évangéliste) et marquée par des discours rassembleurs et une politique volontariste d’ouverture du champ politique, a été le catalyseur des revendications nationalistes régionales. Avec lui, l’institutionnalisation et la politisation de l’ethnicité deviennent l’explication de l’instabilité du pays. La réponse d’Abiy est de créer une politique post-ethnique représentée par le Parti de la prospérité qu’il fonde à la place de la coalition multiethnique EPRDF. Pourtant, Abiy a créé sa propre force de protection à la suite d’une tentative d’attentat et a favorisé la levée de milices dans chaque région assorties de discours violents prononcés par plusieurs officiels régionaux. Le gouvernement fédéral n’aurait peut-être pas à intervenir dans les États où les forces de sécurité restent limitées à une police traditionnelle. Certains gouvernements de région sont à la tête d’une véritable force armée. Par exemple, l’État du Tigré compterait 250 000 miliciens et forces spéciales. Une intervention fédérale dans ce contexte devient inévitablement une guerre civile.

Le rêve et les espoirs suscités par une transition qui semblait pacifique se sont alors envolés. Les conflits communautaires se sont multipliés dans les périphéries, renforçant en parallèle les positions nationalistes et réactivant les vieilles rancœurs. Ainsi, Abiy peut s’appuyer sur les forces Amhara (région voisine du Tigré) qui espèrent profiter de ce conflit pour récupérer des terres qu’elles estiment être leurs et qui font l’objet d’un conflit depuis l’époque impériale.

Le conflit en Éthiopie montre la fragilité de l’expérience du fédéralisme ethnique. Certains chercheurs estiment que ce système est un moyen d’atténuer les conflits dans des sociétés fortement polarisées selon des lignes ethniques. Cependant, il existe peu de consensus empirique pour en tirer des conclusions car d’autres études montrent également que le fédéralisme exacerbe les conflits. Les mois et années à venir seront décisives pour l’Éthiopie et le système politique que les Éthiopiens décideront de choisir pour vivre ensemble.

Éthiopie : de nouveaux fronts ?
Éthiopie

Cheffe de l’État : Sahle-Work Zewde (depuis le 25 octobre 2018)

Chef de gouvernement ; Abiy Ahmed (depuis le 2 avril 2018)

Superficie : 1 104 300 km2 (27e rang mondial)

Capitale : Addis-Abeba

Population : 108 millions d’habitants

Religion : Orthodoxes (43,8 %), musulmans (31,3 %), protestants (22,8 %), catholiques (0,7 %).

Le conflit

Intensité : Niveau 5 (guerre)

Objet : Pouvoir national

Parties au conflit : Gouvernement régional du Tigré VS Gouvernement national

Durée : Depuis nov. 2020

Victimes : 2,3 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire

Autres conflits : dans le pays : 5

Sources : HIIK, CIA, Council on Foreign Relations, OCHA

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°60, « L’État des conflits dans le monde », Février – Mars 2021.

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