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Mexique : la loi du plus fort

En 2018, le peuple mexicain a tourné une autre page de son histoire politique, votant l’éviction des partis traditionnels de gouvernement et choisissant d’élire Andrés Manuel López Obrador (AMLO) — issu d’un parti politique (Morena, Mouvement de régénération nationale) fondé quatre années plus tôt — à la présidence de la République. Un des principaux défis auxquels le nouveau président eut et continue à faire face est celui d’une violence criminelle en continuel accroissement, couplée à une corruption structurelle des autorités politiques et institutionnelles.

La corruption structurelle du sytème politique (clientélisme, clanisme politique, transgression tolérée de la loi, détournement de fonds publics) avec pacification de rapports sociaux et redistribution sociale d’une partie des profits de la corruption fut une pratique « normale » de gouvernement du parti institutionnel (le PRI). Elle sera reprise au cours de l’alternance politique qui eut lieu en 2000, le PRI devant laisser le pouvoir fédéral présidentiel, après 70 années d’exercice, à un parti de centre droit (le PAN) qui le conservera jusqu’en 2012. C’est durant cette période de gouvernement du PAN, en 2007, que fut décidée la « guerre contre la drogue » pour combattre l’emprise des cartels de la drogue sur les sociétés locale et régionale.

L’échec de la militarisation

Dans les faits, la stratégie du pouvoir d’alternance à partir de 2007 n’a pas changé par rapport à ce qu’elle était auparavant. Vis-à-vis des mafias criminelles, le pouvoir politique fédéral a continué à « laisser-faire » un groupe criminel national puissant, l’autorisant à poursuivre ses affaires illégales tout en combattant les groupes rivaux, tandis que les pouvoirs institués locaux et régionaux s’associaient eux-mêmes à des clans criminels locaux ou régionaux. Ces connivences s’opéraient sur la base d’intérêts partagés ou étaient contraintes par des rapports de force défavorables aux pouvoirs politiques. Mais, ce qui a changé fut le rapport à la société civile, cette dernière étant exposée à une militarisation croissante.

Deux faits divers récents illustrent l’échec de cette stratégie de militarisation qui fut adoptée de 2007 à 2018. Le ministre mexicain de la Sécurité publique de 2006 à 2012 a été arrêté aux États-Unis en 2019 et est actuellement jugé par la cour de Brooklyn, accusé d’avoir protégé le puissant cartel de Sinaloa, moyennant finances. Quant à l’ancien ministre mexicain de la Défense de 2012 à 2018, il fut arrêté mi-octobre 2020 à Los Angeles par l’agence américaine antidrogue (DEA), soupçonné de trafic de drogues et de blanchiment d’argent pour le compte du cartel H-2 (héritier de l’organisation mafieuse des frères Beltran Leyva). Face à la pression du gouvernement mexicain, il sera libéré quelques jours plus tard et escorté au Mexique où une enquête a finalement été ouverte à son sujet.

La situation héritée par le nouveau pouvoir en 2018 fut donc celle où certaines institutions (armée, police, justice, douanes) étaient compromises par les cartels. Peut-on en conclure pour autant que le Mexique serait un narco-État où les gouvernements (fédéral, fédérés et municipaux) seraient également corrompus par le crime et où ce dernier serait devenu un acteur politique dominant ? D’autre part, lié à une corruption structurelle, le recours à la violence apparaît comme une stratégie politique de contrôle social, exercée autant par le crime organisé que par les pouvoirs institutionnels (la police et l’armée). Quelle est donc actuellement la stratégie alternative développée par le gouvernement de Lopez Obrador pour casser cette spirale de violence, de règlements de comptes et de répression qui mine la société mexicaine ?

Des cartels devenus tout-puissants

Le trafic de drogues au Mexique est devenu une véritable industrie depuis la période du cartel de Guadalajara (1978-1989), qui se spécialisa dans le trafic de cocaïne vers les États-Unis ; il fut le premier cartel mexicain à monopoliser le trafic national et à assurer le passage de la frontière nord, bénéficiant de la protection des forces institutionnelles de sécurité (la DFS). C’est au cours de cette période que débutèrent des connivences entre la police et le monde du crime organisé, avec la tolérance intéressée du pouvoir politique, ce dernier prélevant une partie des bénéfices des trafiquants qui devaient s’acquiter d’un impôt informel auprès des autorités pour pouvoir poursuivre leurs activités illégales.

Lorsque le PRI laissa le pouvoir présidentiel au PAN, en 2000, les relations entre pouvoir politique, pouvoirs criminels et sociétés locales étaient déjà en voie de transformation. Avant 1994, le pacte politique qui reliait les élites politiques aux organisations sociales et, finalement, au peuple destinataire des politiques sociales, était fondé sur une tolérance de la corruption institutionnelle des élites en échange d’une redistribution sociale d’une partie des bénéfices de cette corruption par ces mêmes élites : tel était le clientélisme d’État du PRI. Le pouvoir politique était dominant et les organisations sociales, légales ou criminelles, lui étaient soumises, devant s’acquitter d’un impôt informel sur leurs profits auprès des élites politiques. Ce système de partage des richesses a changé au cours de la seconde moitié des années 1990 sous l’effet d’un autre mode de redistribution censé favoriser la croissance économique à partir de la constitution de grands groupes bénéficiaires des privatisations. Il en a résulté que l’enrichissement personnel des élites a été privilégié par rapport à la redistribution sociale, précipitant de larges couches de la population dans la pauvreté et, donc, dans des ressources alternatives, particulièrement les activités du commerce informel et celles liées au trafic de drogue. La clientèle sociale des mafias de la drogue s’est élargie.

Ces facteurs expliquent que les organisations criminelles mexicaines ont pu devenir elles-mêmes de grands groupes multinationaux, multipliant les routes du trafic et allant jusqu’à contrôler le trafic depuis la production jusqu’à une partie de la vente au détail dans les pays destinataires ainsi que le blanchiment et le recyclage des profits réalisés dans l’économie légale. De plus, elles ont diversifié leurs activités illégales dans d’autres secteurs comme le vol de propriétés, les enlèvements avec demande de rançon, l’extorsion des commerçants, le trafic d’armes et d’êtres humains, le trafic de matières premières et de ressources énergétiques…

Il s’agit ici d’une forme de capitalisme sauvage où la loi du profit se confond avec la loi du plus fort en dehors de toute réglementation légale mais en fonction de règles strictes de répartition des pouvoirs et des profits et où la concurrence ne se règle pas par une bataille sur les prix, mais par l’usage des armes. Depuis 2006, les conflits entre cartels, les exécutions de civils et les affrontements avec l’armée ont fait plus de 200 000 morts. Comment s’opère cette informalité politique et économique ? Jusqu’où cette violence pénètre-t-elle le système politique et économique légal ? Ce dernier participe-t-il également à la légitimation des groupes criminels ? Et quelles sont les marges de manœuvre du gouvernement pour lutter contre l’emprise des trafiquants de drogue sur la société civile ?

Une stratégie alternative

L’insécurité fut l’un des principaux thèmes de la campagne présidentielle de 2018. Andrés Manuel Lopez Obrador dénonçant « l’échec de la stratégie du gouvernement », cette stratégie de répression sélective et de militarisation qui avait été initiée en 2007 par le nouveau président de l’alternance politique Felipe Calderon (2006-2012) et poursuivie par son successeur Enrique Peña Nieto (2012-2018). Cette stratégie n’ayant pas donné les résultats escomptés malgré l’arrestation de plusieurs barons de la drogue, la militarisation de la sécurité publique fut donc remise en question en 2018, accusée d’avoir attisé la guerre des cartels, entre eux et contre le gouvernement.

Le défi assumé par le nouveau président fut de mettre fin en trois ans à la spirale des violences, engendrée, selon lui, par la stratégie frontale de militarisation adoptée par ses prédécesseurs. La nouvelle stratégie d’AMLO consistait à s’attaquer aux causes de l’insécurité, c’est-à-dire à la pauvreté et aux inégalités, et à axer la coopération internationale sur la lutte contre le trafic d’armes en provenance des États-Unis. Le second axe de sa stratégie était de pacifier le pays en accordant une amnistie aux narcotrafiquants. De quoi provoquer une levée de boucliers de la part des associations de victimes, ce qui a contraint Lopez Obrador à arrondir les angles, précisant que cette amnistie ne s’appliquerait qu’aux paysans pauvres qui cultivent de la marijuana ou du pavot (à la base de l’héroïne).

Dans les faits, une des premières décisions d’AMLO pour lutter contre l’insécurité fut de marquer l’autorité de l’État en s’attaquant au siphonage et au trafic d’hydrocarbures. Il fit fermer les pipelines — ce qui provoqua une pénurie d’essence à la pompe — et transporter le carburant aux stations services par camions citernes escortés par l’armée. Le message était clair, il s’agissait de rétablir la séparation des activités : la distribution d’essence relevait de la compagnie pétrolière nationale tandis que les cartels s’occupaient exclusivement du trafic de drogues, activité illégale mais tolérée, et ne devaient pas empiéter sur la société légale.

C’est ainsi qu’AMLO fit de l’armée le pilier de sa stratégie sécuritaire, ce qui se concrétisa par la réorientation de la promesse-phare du nouveau président mexicain : la création de la Garde nationale en mars 2019. Il était initialement prévu que les polices militaires, navales et fédérales soient absorbées par la nouvelle Garde nationale, et que toutes ces institutions soient fusionnées en une seule, aboutissant, à terme, à la disparition totale de la Police fédérale impliquée dans de nombreuses connivences avec les cartels de la drogue. Cette Garde nationale fut présentée par AMLO comme la récupération par le pouvoir civil de la lutte contre le crime organisé. L’objectif étant d’enrayer la spirale de violence produite par la militarisation. Mais, en décembre 2019, le nouveau président mexicain fit volte-face et annonça que la Garde nationale serait finalement placée sous la direction d’un militaire et que sa mission consisterait prioritairement en la lutte contre le trafic de drogues. La militarisation était donc rétablie.

Enfin, la nouvelle stratégie d’AMLO comportait un volet agraire et social. Partant du constat que l’implication massive et volontaire dans l’agriculture criminelle permet à certaines populations rurales et à d’autres populations urbaines impliquées dans le trafic local de sortir de la misère, il fut décidé de mettre en place des politiques économiques de développement et de lutte contre la pauvreté. Celles-ci déboucheraient sur une formation et un travail légal ou informel au bénéfice des groupes sociaux impliqués dans le trafic, en particulier, les paysans des régions enclavées et les jeunes urbains désœuvrés. Cette politique était censée constituer une alternative à l’enfermement carcéral des populations visées, la prison se révélant plutôt comme une école du crime que comme une institution de réadaptation à la société civile légale. Abondant dans ce sens, deux projets furent initiés : la création d’universités populaires pour les jeunes non diplômés à qui serait délivrée une formation et qui bénéficieraient d’une bourse d’étude en échange de leur promesse de suivre leur cursus. Et ensuite, la construction du Tren Maya, un programme de développement régional destiné à désenclaver le Sud-Est du pays et à relier les principaux États de la péninsule du Yucatan ainsi que les principaux sites touristiques.

Les limites de la nouvelle stratégie

Les cartels mexicains refusèrent leur cantonnement forcé dans les activités de culture et de production de drogues destinées au trafic international et, donc, d’abandonner toutes leurs activités illégales empiétant sur la société civile : vol de propriétés, extorsion des commerçants, enlèvements avec demande de rançon… Pour protéger leurs différentes rentes économiques, ils eurent recours à leurs deux leviers traditionnels : la corruption des autorités locales contre les décisions fédérales, et l’usage de la violence criminelle contre les représentants du pouvoir légal contrariant leurs activités. C’est ainsi, par exemple, que le 26 juin 2020 à 6h38 du matin à Mexico, une attaque visant le chef de la police de la capitale mexicaine plongea dans le chaos le quartier de Las Lomas, où vivent des milliardaires et des diplomates. Si la cible visée échappa à la mort, deux de ses gardes du corps et une passante furent tués. L’attaque aurait été perpétrée par le cartel Jalisco Nueva Generacion (CJNG) qui est en train de s’emparer du trafic de drogues dans la capitale du Mexique et dont les autorités freinent l’expansion.

À propos de l'auteur

Jean Rivelois

Chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), membre de l’unité mixte de recherche CESSMA (Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques) et enseignant à l’Université Paris 1 et Paris 3.

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