Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Regard sur la tech-guerre américaine : nouveaux outils, nouveaux pouvoirs ?

Washington lui interdisant l’accès à son territoire en le plaçant sur liste noire. Dans le même temps, Donald Trump exhorte ses alliés internationaux (Royaume-Uni, Canada, Australie, et Nouvelle-Zélande) à fermer également leur porte, de même que certains pays européens (Allemagne, Hongrie) sont menacés de sanctions (14). Les actions menées par les instances judiciaires américaines ont eu pour conséquence d’exclure les États-Unis des organismes de normalisation du réseau 5G (15) et les alliés n’ont pas tous pris l’orientation voulue. À ce titre, le Royaume-Uni avait affirmé la volonté de maintenir ses relations avec Huawei, créant par voie de conséquence de vives tensions avec son partenaire et allié de longue date. Cependant, à l’été 2020, le Royaume-Uni a décidé de prendre un nouveau tournant en excluant définitivement l’opérateur chinois. De même, la France, après n’avoir pas réellement fermé ses échanges avec la Chine à ce sujet, a pris pour décision en février dernier, via le Conseil constitutionnel, de valider les dispositifs législatifs visant à le restreindre. L’utilisation de cette technologie va bien au-delà du simple critère commercial en ayant une incidence directe sur les enjeux de sécurité et de souveraineté. S’ajoute à cela la crainte de ne plus être dans le cercle fermé des puissances technologiques, de perdre son autonomie ainsi que des partenaires.

Face à une nette diminution de l’innovation militaire publique, d’une compétitivité chinoise accrue et de l’extension de leur influence, et du possible retour de conflit symétrique, quelle orientation le nouveau président américain va-t-il prendre ? L’alliance avec des puissances technologiques ou la coopétition (16) ? Raymond Noorda, homme d’affaires américain et fondateur de l’éditeur de logiciel Novell, a inventé dans les années 1980 le concept de coopétition. Elle vise à mêler de manière simultanée des dynamiques collaboratives et de concurrence avec une ou plusieurs organisations, notamment dans le développement des technologies d’information et de communication (17). Lors de son discours d’investiture, en janvier 2021, le président Biden a affirmé vouloir rompre avec la politique isolationniste de son prédécesseur, toutefois il ne s’inscrit pas dans celle de la coopétition. En effet, il ambitionne de « réparer les alliances » et de « s’engager à nouveau avec le monde » (18). Dans cette continuité politique, le 24 février dernier, Joe Biden a signé un décret visant à résorber la pénurie de semi-conducteurs et des technologies qui s’y attachent au niveau mondial. Ce décret a pour objectif de conduire un examen de 100 jours des chaînes d’approvisionnement qui englobent les semi-conducteurs, les batteries de grande capacité, les produits pharmaceutiques et les métaux essentiels à la défense (19). Ces nouvelles orientations et leurs perspectives futures peuvent-elles changer les alliances qui se forment à l’instar de l’accord de principe du 30 décembre 2020 entre l’Union européenne (UE) et la Chine ? Celui-ci vise le respect de la propriété intellectuelle des entreprises européennes lorsqu’elles investissent en Chine, l’interdiction des transferts de technologie forcés et l’obligation de transparence sur les subventions aux entreprises publiques chinoises. Néanmoins, en raison de nombreux points de divergence, cet accord sino-européen semble encore loin d’être totalement abouti.

Dans le cadre des thèses développées autour de la coopétition, collaborer avec des concurrents peut générer des risques, mais dans certaines situations, c’est une condition essentielle pour la création de valeurs telles le développement de standards communs (20). Les échanges de savoir-faire et leurs hybridations fondées sur des valeurs conjointes sont un gage de stabilité politique. D’ailleurs, selon l’économiste français Claude Serfati, l’utilisation du nationalisme technologique par les pays les plus puissants afin de renforcer leur positionnement international durcit la concurrence économique et attise les rivalités géopolitiques (21).

En conclusion, pour rester innovantes et lutter contre le risque de dépendance, il apparaît nécessaire que les puissances technologiques puissent œuvrer de concert dans le respect très fragile des valeurs démocratiques, voie dans laquelle les États-Unis pourraient s’engager.

En partenariat avec l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Notes

(1) Philippe Baumard, « Les stratégies de puissance technologique des nations : de la maitrise des actifs critiques à la stratégie de dominance », La France a-t-elle une stratégie de puissance économique ?, Lavauzelle, 2004.

(2) Daniel Lake, « The Pursuit of Technological Superiority and the Shrinking American military », Palgrave Macmillan, 2019.

(3) Sam Seitz, « The Origins and Effects of the Second Offset », Politics in Theory and Practice (blog), 1er octobre 2019 (http://​bit​.ly/​3​s​L​D​r3X).

(4) Theodore W. Kassinger, « Shaping the Fourth Offset, The Emerging Role of Export Controls in Pursuit of National Economic Self-Reliance », Center for a New American Security, 13 août 2020 (http://​bit​.ly/​2​O​i​S​HGu).

(5) James Mattis, « Summary of the 2018 National Defense Strategy of the United States of America, Sharpening the American Military’s Competitive Edge », 2018 (https://​bit​.ly/​3​u​O​I​Glh).

(6) Kimber Nettis (avec la contribution de Lori Winn), « Multi-Domain Operations: Bridging the Gaps for Dominance », 16 mars 2020 (http://​bit​.ly/​3​b​b​X​na2).

(7) David Fadok, John Boyd and John Warden, Air Power’s Quest for Strategic Paralysis, Air University Press, Maxwell Air Force Alabama, février 1995 (https://​bit​.ly/​3​q​c​M​OYD).

(8) Boris Laurent, « De la bataille aux opérations multidomaines : se préparer pour la guerre du futur », 22 juillet 2020 (http://​bit​.ly/​3​0​f​2​T5r).

(9) Kelley M. Sayler, « Artificial Intelligence and National Security », Congressional Research Service, 21 novembre 2019 (https://​bit​.ly/​3​k​H​c​kUH).

(10) Antony Dabila, « La guerre mosaïque : antidote de la surenchère technologique », Revue Défense nationale, vol. 1, no 826, janvier 2020, p. 94-100 (http://​bit​.ly/​3​k​H​A​iiO).

(11) Utilisation d’algorithmes de reconnaissance dans le cadre des plans de frappe contre l’organisation État islamique.

(12) Cette liste est non exhaustive.

(13) Manuel Muniz, « The coming technological cold war », Asia Times, 1er mai 2019 (http://​bit​.ly/​3​u​P​S​IT9).

(14) Sophy Caulier, « Le cas Huawei met l’Europe sous pression », 5 janvier 2020 (http://​bit​.ly/​3​k​K​5​QES).

(15) Ces organismes ont un rôle de première importance dans le sens où ils définissent les protocoles et les spécifications qui permettent l’interopérabilité entre les différents équipementiers.

(16) Sea Matilda Bez, « La coopétition technologique : pourquoi et comment partager sa technologie avec son concurrent ?, Innovations, vol. 1, no 55, p. 89-117, 2018 (https://​bit​.ly/​2​M​M​k​P4y).

(17) Observatoire du management, Cercle de l’Innovation de la Fondation Paris-Dauphine (https://​www​.observatoire​-management​.org/).

(18) Inaugural Address by President Joseph R. Biden, Jr., 20 janvier 2021 (http://​bit​.ly/​2​N​O​e​juF).

(19) Mathilde Rochefort, « Joe Biden s’attaque à la pénurie de semi-conducteurs », Siècle digital, 25 février 2021 (http://​bit​.ly/​3​s​L​H​b5v).

(20) Giovanni Battista Dagnino et al., « La dynamique des stratégies de coopétition », Revue française de gestion, vol. 7, no 176, p. 87-98, 2007 (https://​bit​.ly/​2​N​X​1​vlE).

(21) Claude Serfati, « La sécurité nationale s’invite dans les échanges économiques internationaux », Institut de recherches économiques et sociales, « Chronique internationale de l’IRES », vol. 1, no 169-170, p. 79-97, 2020 (http://​bit​.ly/​3​s​K​W​RWK).

Légende de la photo en première page : En décembre 2020, le général Mark Milley (ici en photo), chef d’état-major de l’armée américaine, déclarait : « Nous sommes au milieu d’un changement fondamental dans le caractère de la guerre », en raison de l’arrivée de l’intelligence artificielle, de l’alliance homme-machine, de la robotique, des armements de précision et de quelques armes hypersoniques. L’armée américaine doit intégrer les avancées technologiques actuelles pour conserver sa supériorité sur la Chine, qui voudrait, selon lui, « non seulement rattraper, mais dépasser et dominer » les États-Unis. (© DoD/Carlos Vasquez)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°61, « Géopolitique des États-Unis », Avril – Mai 2021.
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