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La guerre aérienne, fait culturel total

Voler fait partie des plus vieux rêves de l’humanité et dès qu’il est question de rêve, l’art et la culture s’en mêlent. Mais existe-t‑il une expression culturelle qui soit plus typiquement aéronautique ? Et d’un autre côté, peut-on parler d’un « genre aéronautique » ?

Tony Morin  : Tout dépend de ce que l’on entend par « expression culturelle ». De manière générale, l’aviation et le fait de voler sont présents en tant que sujet dans toutes les formes d’art. Pour autant, existe-t‑il un courant ou un mouvement qui soit spécifiquement aéronautique ? Ce qui se rapproche le plus d’une expression culturelle typiquement aéronautique est sans doute le mouvement aérofuturiste né en Italie au début du XXe siècle. Ce sous-­courant du futurisme représente la naissance d’un homme nouveau, entièrement tourné vers le progrès technique. Il sera ensuite largement instrumentalisé par le régime fasciste qui a mis cet art au service de son projet politique.

C’est à ma connaissance le seul exemple de ce type. Cela n’empêche évidemment pas certains artistes, peintres, photographes, etc. de s’emparer du thème de l’aéronautique pour en faire leur sujet principal, sans pour autant parler de courant. Ainsi, si Saint-­Exupéry a mis ce thème au centre de son œuvre, il n’a pas fondé un genre spécifiquement aéronautique. De même qu’au cinéma, il ne semble pas que l’on puisse identifier un genre spécifique à l’aéronautique, qui aurait ses codes et récurrences, à l’image du cinéma d’horreur par exemple.

Top Gun, Les Chevaliers du ciel, les productions sud-coréennes ou chinoises tendent à résumer l’aviateur au pilote. Peut-on envisager l’aviateur comme autre chose qu’une sorte de cow-boy placé dans des situations parfois bien peu crédibles ? Autrement dit, peut-on imaginer un jour voir apparaître des scénarios de films grand public évitant de tomber dans les clichés d’une héroïsation un peu caricaturale ?

D’une part, je dirais qu’il existe tout de même quelques films d’aviation qui tentent d’approcher un certain réalisme, comme La Bataille d’Angleterre. D’autre part, une bonne histoire, d’aviation militaire ou autre, doit-elle nécessairement être réaliste ? Mais il est vrai que ce genre de récit se prête beaucoup à la caricature. La figure du pilote au cinéma est largement tributaire de ce qu’en a fait la propagande de la Première Guerre mondiale, qui s’est focalisée sur des profils très particuliers de « super As » (expression empruntée à Damien Accoulon). Cette représentation a très largement irrigué le cinéma, du moins occidental, jusque dans les années 1960. C’est une image assez largement biaisée, car elle occulte l’immense majorité des pilotes dont la réalité était bien éloignée de ces modèles de super sportifs survalorisés (1). Mais même lorsque les films se veulent plus critiques, comme Le Crépuscule des aigles, cette figure héroïque demeure toujours centrale ; elle est simplement inversée, passant du héros positif à un antihéros. Depuis les années 1980 (en tout cas dans le cinéma hollywoodien), on assiste à un retour en force de la représentation héroïque du pilote, qui atteint son paroxysme dans Top Gun et qui semble toujours aujourd’hui largement dominante. On peut voir quelques nuances apparaître, notamment dans des films où il est question de l’emploi des drones, mais cela demeure une exception, cantonnée à un sous-­thème aéronautique bien particulier.

Aujourd’hui, cette figure du pilote dans le cinéma grand public n’a plus vraiment le vent en poupe, la vague des films dits « post-11 Septembre » ne s’étant pas vraiment intéressée à la figure du pilote de chasse. On attend la sortie du deuxième volet de Top Gun, sans vraiment savoir s’il va questionner cette figure, ainsi que la future série de Steven Spielberg et de Tom Hanks sur la 8th Air Force. De même et dans un registre un peu différent, la réalisatrice Patty Jenkins (Monster, Wonder Woman 1 & 2) va réaliser un film de la franchise Star Wars (nommé pour le moment Rogue Squadron). La figure du pilote devrait y être centrale, son père ayant été pilote dans l’USAF et elle-­même ayant déjà formulé le souhait de faire un film sur ce thème.

Voyez-vous une évolution dans la manière de traiter de l’aviation militaire sur le grand écran ou dans les bandes dessinées ?

Il y a tout de même eu quelques variations dans la manière de représenter le pilote de chasse dans la culture populaire. Au cinéma, s’il est très héroïque dans les années 1930, on observe qu’à partir des années 1960, cela tend à fléchir. Prenez un film comme Dr Folamour par exemple, on ne peut pas dire que l’aviation militaire y soit auréolée de gloire ; de même que dans la comédie Catch 22, récemment adaptée en série. En revanche, les années 1980 marquent le retour d’une aviation militaire plus vertueuse, avec évidemment Top Gun, mais aussi Le Vol de l’Intruder et Memphis Belle. Le cinéma d’aviation suit finalement la tendance générale de son média et les évolutions de la société. Concernant la bande dessinée, nous avons consacré tout un chapitre du livre à Blake et Mortimer, dans lequel Marc-­Emmanuel Privat explique que l’image de l’aviation a évolué sous la plume d’Edgar P. Jacobs, passant de représentations positives (l’Espadon) à quelque chose de plus nuancé dans ses derniers tomes. On note également des évolutions dans le personnage de Buck Danny, même s’il reste une figure fondamentalement héroïque.
Construire aujourd’hui un personnage de pilote comme dans les années 1930, encore fortement marquées par les images de propagande, ce serait complètement anachronique, en tout cas en Occident.

Ce qui touche à l’aviation est par essence technique : on ne vole pas sans technologie. Or, voler réserve aussi sa part de rêve… alors même que le fait technique est présenté comme déshumanisant par plusieurs courants en sciences humaines et sociales. Peut-on réconcilier les deux approches et envisager une esthétique culturelle du fait technique ?

Dans les courants tels que le poststructuralisme, inspiré par les travaux de Michel Foucault, la technique n’est plus émancipatrice, mais devient au contraire source d’aliénation (et plus particulièrement les technologies liées à la sécurité). Elle fait du mal à l’opérateur. C’est notamment le cas lorsque est abordé le sujet des drones et de la robotisation. Ces derniers déshumaniseraient la guerre dans le sens où ils placeraient les militaires en déconnexion par rapport au champ de bataille, les privant ainsi de toutes émotions régulatrices liées à celui-ci. Si ces travaux semblent toutefois critiquables, notamment en raison d’un haut niveau d’abstraction et d’un manque d’empirisme, il n’en demeure pas moins que leur effet sur les représentations au sein du grand public reste notable (2). Combien en effet d’articles sur la robotisation illustrés par une image tirée des films Terminator, à tel point que l’on a pu parler de « syndrome Terminator » ?

À l’opposé de ce type de raisonnement, on peut trouver quelques travaux qui réfléchissent à la question de l’esthétique guerrière, ce qui comporte par ailleurs certaines contradictions. Comme le relevait d’emblée le lieutenant-­colonel Jean Michelin dans l’éditorial de la revue Inflexions dont le thème est la beauté (3), il y a quelque chose de fondamentalement paradoxal dans le fait de parler de beauté dès lors que l’on évoque le fait guerrier, par essence destructeur. Un paradoxe également relevé par le réalisateur Francis Ford Coppola dans le documentaire Five Came Back lorsqu’il commente le crash d’un bombardier B‑17. On pourrait aller plus loin en mettant en avant le côté « bourgeois » à s’épancher sur les traits esthétiques et techniques d’un avion de guerre alors que, pour certaines populations, voir un avion au-­dessus de leurs têtes engendre des perspectives et des considérations qui sont tout autres…

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