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Penser la connectivité dans le domaine naval

La digitalisation des forces armées est un mouvement global, concernant tous les milieux. Le domaine naval, qui fait lui aussi face à la nécessité de la numérisation des forces et des activités, se trouve dans une position spécifique, entre opportunités ouvertes par le développement des communications et exposition à de nouvelles vulnérabilités.

Le rapport entre le monde maritime et le domaine numérique est des plus ambigus. Sans les océans, il y a fort à parier que le cyberespace n’aurait jamais connu le développement qui est le sien depuis les années 1980-1990. En effet, près de 90 % des communications passent par les câbles sous-marins, construits d’abord en cuivre et aujourd’hui en fibre optique. Avec le renouvellement de ces câbles en Atlantique, impulsé par les GAFAM, avec Google en chef de file, le débit de données dans les prochaines années devrait atteindre des niveaux inconnus jusqu’ici, ouvrant la voie aux nombreuses applications promises par la 5G. Toutefois, malgré cette importance des mers pour les communications mondiales en règle générale, les navires, en particulier militaires, ont toujours fait figure d’exceptions. La communication y est un élément sinon rare, du moins limité. Le besoin pour les bateaux de se reposer sur des technologies satellitaires aux coûts bien plus importants a de facto limité la numérisation du domaine naval. De toutes les forces armées, les marines sont ainsi celles qui se sont saisies de la numérisation avec le plus d’appréhension. Comment en effet garantir l’intégrité et la continuité des données dans un environnement aussi complexe que les opérations navales, sans même parler du domaine sous-marin ? Or, depuis un peu moins d’une décennie, les changements de mentalité et l’avancée de la technologie ouvrent de nouvelles perspectives qui, pour les marins, pourraient bien s’apparenter à une évolution majeure de leur activité, si ce n’est à une véritable révolution.

Un renversement de paradigme ?

Il s’agit en effet de modifier la vision du navire de guerre telle qu’elle existe. Si la multiplicité des systèmes de communication est déjà présente sur un navire, il faut ici la penser avec une permanence et un volume de données à traiter inédits. La complexité du domaine maritime, qui exige de considérer les évènements aériens, de surface et sous-marins dans le même temps – avec des capteurs différents –, est particulièrement propice à la numérisation dans le sens d’une automatisation de la collecte et du traitement des données. Toutefois, au regard de la difficulté de traiter celles-ci dans un cloud, c’est bien le navire qui fait le plus souvent office de capteur, de serveur et d’effecteur. En ce sens, il se rapproche d’une usine 4.0 flottante ou d’un cœur de réseau local. Il est donc possible d’inférer que, grâce à la numérisation, les navires de guerre de demain seront bien plus efficaces dans la conduite de leurs différentes missions. L’exemple passé de l’introduction d’un système numérique avancé, l’Aegis américain pour la lutte antiaérienne – lequel embarque déjà des briques d’intelligence artificielle –, montre que ce type de développement est très prometteur.

Toutefois, il semble un peu exagéré de vouloir dans ce cas considérer qu’il y a un renversement de paradigme. Depuis de nombreuses années, les frégates de premier rang sont pensées comme des unités à l’autonomie renforcée – du moins en termes de capacité de mission, les questions logistiques demeurant un problème spécifique –, capables d’accomplir une multiplicité de missions. Le concept même de FREMM en témoigne. En ce sens, l’évolution vers une numérisation plus poussée, passant par la mise en œuvre de systèmes déportés comme les drones aériens, de surface et sous-marins, est une continuation, poussée par le développement de la technologie.

Néanmoins, un enjeu majeur émerge ici, celui de la transformation – partielle – du navire de combat « unité » en un « navire-passerelle » (1) regroupant autour de lui un certain nombre de drones d’accompagnement, eux-mêmes porteurs de capteurs et d’effecteurs spécifiques. Dans ce contexte, les unités de premier rang d’abord, puis d’autres de taille plus réduite, sont appelées à devenir le premier niveau de système au sein d’une bulle numérisée comprenant un certain nombre d’échelons. Le navire devient de fait le cœur d’un miniréseau qui dispose en lui-même d’une grande partie des caractéristiques d’une flotte de taille réduite. La réticulation concentrique dans le domaine des opérations navales impose de fait des bulles de communication de natures diverses qui peuvent parfois s’interpénétrer (2), imposant une refonte complète des systèmes C2 (Command and Control).

Au-delà, se pose aussi la question de l’interopérabilité entre l’ensemble de ces systèmes autour du navire – dans l’hypothèse de sous-systèmes fabriqués par des industriels différents –, mais aussi dans le contexte interarmées et multinational. La mise en œuvre de task-force combinées – comme la CTF-150 dans l’océan Indien – ne pourra ainsi se faire que suivant un protocole qui permettra à l’ensemble des réseaux de dialoguer entre eux. Certes, la question se pose déjà partiellement avec la génération actuelle de matériels, mais elle va mécaniquement devenir de plus en plus contraignante, avec le besoin de disposer au sein des alliés du même niveau d’exigence technique sur les points les plus cruciaux comme la cyberdéfense.

À propos de l'auteur

Nicolas Mazzucchi

Docteur en géographie économique, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Nicolas Mazzucchi est spécialiste des questions énergétiques et des stratégies d’influence entre acteurs étatiques et entreprises dans le cadre de la mondialisation. Ses domaines de compétence incluent également les problématiques d’influence et de guerre informationnelle au travers de l’étude de la cyberstratégie.

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