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L’artillerie en France : une adaptation opérationnelle continue

L’artillerie fait un retour en force dans le spectre des capacités en vue sur le champ de bataille. De l’Afghanistan à L’Irak, de la Syrie au Mali, les tubes de l’armée française ne cessent de cracher le feu, sous le regard souvent admiratif des alliés. Ce retour en pleine lumière correspond-il à une révolution en cours ou bien notre regard s’est-il simplement posé de nouveau sur une arme de l’ombre toujours active et en adaptation permanente depuis la fin de la guerre d’Algérie ?

L’héritage de la guerre d’Algérie (1954-1962)

Durant la guerre d’Algérie, l’artillerie réalisait des missions de pacification, de destruction des groupes armés du Front de libération nationale (FLN), de surveillance et d’interdiction de franchissement des barrages frontaliers avec le Maroc et la Tunisie. Entre 1954 et 1962, servent en Algérie 33 groupes avec leurs canons, 45 groupes à pied sans matériel, trois groupes, dont deux armes spéciales (620e et 621e) et un d’artillerie d’engins (701e) à la disposition des centres d’expérimentation de Colomb-Béchard, d’Hammaguir et de Reggane. L’artillerie, pionnière dans le combat de grottes avec la Batterie armes spéciales (BAS) du 411e Régiment d’artillerie antiaérienne (RAA), est partie8 prenante dans les programmes visant à doter la France de l’arme nucléaire, de missiles et de fusées de conception nationale. Les observateurs d’artillerie avancés sont intégrés aux unités au sol pour conduire et coordonner les appuis-feux. Pour protéger les frontières, l’artillerie détourne des radars de leur usage normal pour détecter les franchissements de nuit et les traiter au canon (1). Cette situation provoque une forte désorganisation de l’arme, dont les corps se transforment en simples formations d’instruction et de dépôt.

Seules les Forces françaises en Allemagne (FFA) sont épargnées dans cette adaptation forcée au conflit de contre-­guérilla. Durant les années 1950, l’armée française – membre de l’OTAN depuis 1949 – remplace progressivement le matériel américain par du matériel de conception nationale, comme les canons de 105 mm triflèches et de 155 mm biflèches modèles 1950. Les canons Bofors de 40 mm sont améliorés en 1954 par l’adoption d’un nouveau système de visée couplé à un système de pointage hydraulique entraîné par un moteur thermique. L’artillerie met en service un radar de Conduite de tir de l’artillerie lourde (COTAL), qui fournit le gisement, le site et la distance de l’objectif à l’appareil de préparation de tir qui pointe les pièces par télécommande. En 1955, l’automoteur avec un canon de 105 mm sur châssis d’AMX‑13 (105 AU 50) entre en service. Dans l’attente de ses propres vecteurs, la France reste tributaire des États-Unis pour ses missiles. En 1958, pour sa défense antiaérienne de moyenne portée, elle s’équipe du système d’armes Hawk. En 1959, trois groupes d’engins Honest John sont créés pour les FFA. Le 13 février 1960, la France fait exploser sa première bombe atomique dans le désert du Sahara. « Gerboise bleue » change la donne et pousse au développement de forces stratégiques où l’artillerie joue un rôle. Les artilleurs doivent quitter les djebels et les combats de contre-­guérilla pour les conflits conventionnels du Centre-Europe.

Adaptation pour un conflit Centre-Europe (1963-1991)

Les conséquences de l’abandon de l’ambition coloniale au profit de celle de la puissance nucléaire provoquent d’importants bouleversements. L’armée française se réadapte pour des opérations en Europe où l’emploi du feu nucléaire stratégique ou tactique doit être pris en compte. La nouvelle organisation s’articule autour du modèle de la division 59 – dotée d’une grande autonomie et d’importants moyens de soutien et de logistique – qui comprend trois brigades. L’artillerie se retrouve aux niveaux corps d’armée, divisionnaire et brigade. Chaque division intègre comme élément organique un régiment d’artillerie lourde et d’engins à deux groupes de deux batteries de canons de 155 mm C, un groupe d’engins disposant de six rampes et d’un groupe antiaérien léger. Chaque brigade est dotée d’un régiment d’artillerie à deux groupes de deux batteries de quatre pièces. En outre, l’artillerie dispose d’unités de réserve générale et d’unités spécialisées (repérage, engins guidés, armes spéciales). Dès 1963, la France reçoit des charges nucléaires tactiques américaines pour ses Honest John. Cette profonde réorganisation s’achève un an plus tard. Le corps d’armée est le niveau d’emploi des feux sol-sol et sol-air et de la mise en œuvre du feu nucléaire. Le général commandant l’artillerie du corps d’armée dispose, en outre, d’un escadron de commandement d’artillerie de corps d’armée à deux batteries. La division possède un commandement de l’artillerie divisionnaire. Les matériels se renouvellent progressivement et se modernisent.

En 1965, l’artillerie antiaérienne réalise un bond technologique en passant du canon au missile. Le missile antiaérien de moyenne altitude Roland, conçu conjointement avec la République fédérale d’Allemagne (RFA), entre en service et rejoint les missiles Hawk de la défense aérienne. Monté sur un châssis d’AMX‑30, il dispose d’un radar de guet et d’une visée optique. Les canons Bofors de 40 mm sont remplacés par des bitubes de 30 mm montés sur châssis d’AMX‑13 pour assurer la protection du champ de bataille à basse altitude. En 1968, ce dernier est amélioré par l’adjonction d’un radar de veille et de télémétrie. L’artillerie sol-sol adopte un nouveau canon de 155 mm automouvant (2) ainsi qu’un canon de 105 mm parachutable italien (3). En 1966, la France dispose d’un missile de surveillance pour ses capacités d’acquisition : le R‑20. Agissant sur un itinéraire programmé, il peut réaliser des photos de nuit comme de jour. Le 7 mars 1966, la France du général de Gaulle quitte le commandement intégré de l’OTAN. Sans l’appui du matériel américain (et de ses ogives), la France développe ses propres systèmes d’armes et lance le programme Pluton pour ses missiles nucléaires tactiques. En 1967, l’artillerie se réarticule pour intégrer les nouveaux matériels. L’échelon groupe disparaît. Les unités se transforment en régiments numérotés de 1 à 93 (4). Le radar de surveillance du sol disparaît au profit du Radar d’acquisition et de surveillance des intervalles (RASIT) – qui entre en service en 1972 – et du Radar de tir de l’artillerie de campagne (RATAC) (5) monté sur châssis d’AMX‑13. En 1973, le lanceur nucléaire tactique Pluton entre en service. Le véhicule lanceur est un AMX‑30 équipé d’une grue hydraulique pour charger le missile, d’un goniomètre de pointage et d’un calculateur pour fournir les éléments de tir. Les transmissions s’effectuent au moyen d’une chaîne automatisée de calculateurs et de liaisons radio spécialisées et codées. Dans le cadre du plan de dissuasion nucléaire français, le Pluton doit délivrer une frappe d’avertissement sur le corps de bataille adverse avant l’emploi des frappes stratégiques (par les forces aériennes, les silos de missiles ou les sous-­marins) (6). La même année, l’armée de Terre se dote du mortier de 120 mm rayé tracté modèle F1, qui occupe toujours une place importante dans son arsenal. L’artillerie est une nouvelle fois réorganisée en 1977. L’échelon brigade disparaît. Le corps d’armée reste l’échelon d’emploi des feux sol-sol, sol-air et de la mise en œuvre du feu nucléaire. Les années 1980 sont synonymes de modernisation des équipements avec le canon automoteur de 155 mm AuF‑1 à tourelle tournante sur châssis AMX‑30 et le canon de 155 mm TR‑F1. La maîtrise des paramètres permettant de réaliser des tirs d’emblée est réalisée par l’adaptation de divers capteurs. Nous pouvons citer la station radar SIROCCO (7), qui permet de définir les courants aérologiques ou le système ATILA, qui recueille tous les éléments nécessaires au tir, en calcule les éléments, propose les consommations à allouer et les unités à désigner. Une fois validés, les éléments sont transmis aux pièces pour un traitement sous trois minutes. Au niveau de l’acquisition des objectifs, le missile R‑20 est remplacé en 1981 par le drone CL‑89. Son trajet est entièrement programmé du départ à la récupération.

La plupart de ces systèmes d’armes connaissent le baptême du feu en Afrique ou durant la guerre du Golfe (1990-1991). Les artilleurs du 11e Régiment d’artillerie de marine (RAMa) sont engagés lors de l’opération « Tacaud » au Tchad entre 1978 et 1980. Le 31 mai et le 1er juin 1978, les canons de 105 mm HM2 de la 1re batterie réduisent au silence les rebelles du FROLINAT, soutenus par la Libye, à Djedaa. Le travail des observateurs, la coordination des appuis air et sol et la discipline des soldats français permettent de remporter une victoire face à des soldats pourtant mieux armés. En 1983 et 1984, le 11e RAMa – rattaché à la Force d’action rapide (FAR) – déploie ses batteries dans le cadre de l’opération « Manta » au Tchad. Elle y retourne entre 1984 et 1989 pour l’opération « Épervier ». Dans l’attente d’un missile sol-air de courte portée de fabrication française, les sections de protection sont dotées de missiles américains FIM‑92 Stinger. Le 10 septembre 1987 est effectué le premier (et seul) tir opérationnel d’un missile sol-air de très courte portée contre un Tupolev Tu‑22 libyen. En 1990-1991, le 11e RAMa est déployé en intégralité dans le Golfe pour les opérations « Bouclier du désert » puis « Tempête du désert » contre l’Irak. Les canons de 155 mm TR‑F1 connaissent leur baptême du feu avec succès. La fin de la guerre froide accélère encore les transformations de l’artillerie française.

De la fin de la guerre froide à la lutte contre- terroriste (1992-2020)

Dès la fin de la guerre froide, l’artillerie s’adapte de nouveau en révisant son organisation et en intégrant de nouveaux matériels. En 1989, le canon de 20 mm antiaérien est remplacé par le missile Mistral de très courte portée. En 1994, le missile Roland est monté sur une plate-forme à roues pour fournir une couverture aérienne de moyenne portée (8). Au début des années 1990, la France améliore ses canons de 155 mm AuF‑1 par l’introduction d’une conduite de tir inertielle et d’un navigateur terrestre. Elle adopte les Lance-­roquettes multiples (LRM) M-270 américains, livrés pour traiter de larges surfaces avec des roquettes à sous-­munitions. Ils sont couplés au système de traitement automatique des données ATLAS (9). Une seule batterie de neuf lanceurs de 12 roquettes chacun peut en une minute tirer une salve de 108 roquettes portant 69 000 grenades capables de neutraliser 700 hectares de terrain (10).

En 1999, la réorganisation de l’armée de Terre, à la suite de la professionnalisation, entraîne la dissolution de nombreuses unités d’artillerie et le retour aux brigades. La brigade artillerie concentre les LRM et les moyens de lutte antiaérienne. Elle doit être en mesure d’engager sur le terrain des cellules spécialisées pour renforcer les états-­majors de force. Le 28e groupe géographique rejoint la brigade génie. Les régiments de brigades blindées mécanisées sont dotés d’AuF‑1 ou de TR‑F1 et doivent aussi servir le mortier de 120 mm en double dotation. Le 61e Régiment d’artillerie (RA) rejoint la brigade renseignement où il met en œuvre les drones d’observation et d’acquisition de l’armée de Terre. À partir des années 2000, le principe de modularité s’impose. Les appuis sont détachés auprès d’unités interarmes pour remplir leurs missions. Le Groupement tactique artillerie (GTA) devient l’unité d’emploi. Dans les faits, les artilleurs sont détachés auprès de Groupements tactiques interarmes (GTIA).

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